La prise de l’île de Kharg, au cœur des options pour rouvrir Ormuz, une stratégie contestée
Alors que des Marines se déploient, certains experts jugent qu’une prise de ce hub pétrolier iranien serait une option coûteuse et incertaine pour faire pression sur Téhéran
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L’avenir de la guerre en Iran se concentre de plus en plus sur un affleurement corallien de moins de 23 km² situé dans le golfe Persique.
L’île de Kharg, située à environ 30 kilomètres des côtes iraniennes et à 500 kilomètres au nord-ouest du détroit d’Ormuz, constitue le terminal d’exportation de près de 90 % du pétrole iranien.
Elle pourrait également représenter l’option envisagée par le président américain Donald Trump pour rouvrir le détroit.
Quatre semaines après le début de la campagne américano-israélienne contre la République islamique, le flux énergétique transitant par Ormuz est devenu un enjeu majeur. En frappant et en menaçant le trafic maritime, le régime iranien tente de faire grimper les coûts pour les pays du monde entier, ainsi que pour les électeurs américains, afin d’accroître les pressions exercées sur Trump en faveur d’une fin du conflit.
Une stratégie qui pourrait s’avérer être efficace. Lundi, Trump a fait une annonce fracassante, affirmant que son administration menait des pourparlers « très fructueux » avec l’Iran en vue d’une « résolution complète et totale » du conflit.
Depuis, lui et son administration ont livré des messages contradictoires quant aux chances de parvenir à un accord. L’envoyé spécial américain Steve Witkoff a dit jeudi qu’il y avait des « signes forts » qui laissent penser que les États-Unis pourraient convaincre Téhéran qu’il n’a pas d’autre choix que d’accepter le plan en 15 points de Washington, visant à mettre un point final à la guerre.
Trois jours après avoir laissé entendre qu’un accord était proche, Trump s’est montré plus sceptique. « Je ne sais pas si nous serons capables de le faire », a-t-il déclaré en ouverture d’une réunion du cabinet.
« Je suis tout sauf désespéré de conclure un accord. Je m’en fiche ! », a-t-il ajouté. « Nous avons d’autres cibles que nous voulons frapper avant de partir. »
L’une de ces cibles pourrait être l’île de Kharg.
« Sur l’échiquier stratégique de cette guerre, l’île de Kharg est la prochaine pièce », a écrit l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant dans The Free Press. « Ce pourrait être le coup qui décidera du conflit. Si ce coup doit être joué alors il doit l’être maintenant. »
Les États-Unis disposent d’avantages militaires écrasants, mais la prise de ce site stratégique comporte des risques importants. Les forces américaines y constitueraient une cible de choix, et il y a d’autres moyens de faire pression sur le régime – notamment en entravant ses exportations de pétrole.
Si les négociations échouent, c’est néanmoins vers cette option que le conflit pourrait évoluer.
« Je m’attends à une nouvelle escalade, qui impliquerait probablement une forme d’opérations militaires menées par les États-Unis, cette fois-ci avec des troupes au sol », a déclaré Raz Zimmt, spécialiste de l’Iran à l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS).
La prise de l’île
Trump n’a pas écarté publiquement l’option de s’emparer de Kharg, une initiative qu’il avait déjà évoquée pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980.
Il avait déclaré au quotidien The Guardian lors d’une interview en 1988 que, s’il devenait un jour président des États-Unis, « je serais intransigeant avec l’Iran. Ils nous ont battus psychologiquement, nous faisant passer pour une bande d’imbéciles. Une seule balle tirée sur l’un de nos hommes ou sur l’un de nos navires, et je m’occuperais de l’île de Kharg. J’irais la prendre. »
Nombreux sont ceux qui estiment que la prise de l’île forcerait l’Iran à accepter les conditions américaines.
L’hypothèse est que l’économie iranienne, déjà en grande difficulté, s’effondrerait si elle ne pouvait plus exporter de pétrole, sa principale source de revenus – ce qui ne laisserait probablement au régime d’autre choix que de céder et de rouvrir le détroit, avant que la société ne s’effondre ou que la population ne tente de renverser le régime.
Bien qu’il n’existe aucune preuve que Trump a réellement pris la décision de s’emparer de l’île, les moyens militaires nécessaires à une telle opération sont déjà en cours de déploiement.
Une source proche de la planification a indiqué à CNN qu’un nombre important de soldats serait nécessaire pour s’emparer de l’île. Les États-Unis ont déjà déployé 1 000 parachutistes de la 82e division aéroportée ainsi que 5 000 Marines dans le Golfe. Ces derniers se trouvent à bord de l’USS Tripoli, un navire d’assaut amphibie susceptible de jouer un rôle clé dans le cadre d’une éventuelle opération contre Kharg.
Certains pensent que la prise de l’île ne devrait pas poser de difficulté majeure.
« Une combinaison de Marines, de troupes aéroportées de l’armée de terre et de forces d’opérations spéciales pourrait probablement s’emparer de l’île de Kharg relativement rapidement, même si les moyens navals étaient exposés à des menaces iraniennes lors de leur transit », écrivent ainsi Ryan Probst et Cameron McMillan de la Foundation for Defense of Democracies (FDD).
D’autres se montrent toutefois plus prudents.
Des responsables américains et des experts militaires mettent en garde contre des risques de pertes importantes. L’île est fortement fortifiée, avec des défenses en profondeur, et l’Iran l’aurait récemment renforcée avec des systèmes supplémentaires de missiles sol-air portables, connus sous le nom de MANPADS, selon des sources citées par CNN.
Téhéran aurait également tendu des pièges, redéployé du personnel militaire et renforcé ses défenses aériennes, anticipant un possible plan américain visant à prendre le contrôle de l’île.
Gallant, ancien commandant de l’unité d’élite des commandos navals israéliens Shayetet 13, a qualifié un assaut amphibie contre une côte défendue de « l’une des opérations les plus exigeantes de la guerre moderne ».
« Les militaires étudient les débarquements comme celui de Normandie pour une bonne raison », a-t-il écrit. « Ils exigent une coordination précise entre les domaines maritime, aérien et terrestre, et ils exposent les premières vagues de troupes si la puissance de combat ne se met pas rapidement en place à terre. Le succès dépend de l’intégration des hélicoptères et des avions, des péniches de débarquement, des forces terrestres, du renseignement et d’une protection constante contre les attaques de missiles et de drones. »
Les États-Unis disposent néanmoins d’avantages dont la plupart des forces de débarquement ne bénéficient pas. L’armée américaine contrôle l’espace aérien et serait en mesure de frapper toute présence iranienne sur l’île tentant d’entraver un débarquement.
Elle contrôle également la mer. La marine iranienne ayant été largement neutralisée, la République islamique serait dans l’incapacité d’acheminer des renforts vers l’île.
Les principaux dangers pour les troupes surviendraient toutefois après l’assaut initial.
L’Iran ferait de la présence américaine sur cette île stratégique une cible prioritaire et y concentrerait sa puissance de feu. Bien qu’affaibli, le pays conserve la capacité de lancer des drones et des missiles, comme en témoignent les barrages quotidiens contre Israël et les Émirats arabes unis.
Contrairement à Israël, Kharg se trouve à portée de l’artillerie de roquettes iranienne, ainsi que de multiples types de drones kamikazes.
Au cours de sa guerre de quatre ans contre l’Ukraine, la Russie s’est largement appuyée sur des drones kamikazes, des armes peu coûteuses et produites en masse, capables de repérer et de détruire des cibles militaires et civiles. L’Iran a été un fournisseur majeur de drones de type Shahed, utilisés par Moscou pour saturer des cibles, notamment des dépôts de carburant et des centrales électriques.
La Russie utilise des vagues de drones relativement peu coûteux pour submerger les défenses. Ses forces les emploient également de manière ciblée, en coordination avec des drones de reconnaissance, pour frapper l’artillerie ukrainienne.
Il est donc probable que l’Iran adopte des tactiques similaires contre les troupes américaines.
À la suite des frappes contre l’Iran, le flux de drones aurait évolué : la Russie aurait commencé à livrer des drones à Téhéran ce mois-ci et devrait achever ces livraisons d’ici la fin du mois, selon le Financial Times, qui a cité des évaluations faites par les services de renseignement occidentaux.
Pour faire face à cette menace combinée de drones et d’artillerie, les États-Unis devront redéployer d’importants moyens aériens afin de traquer les lanceurs mobiles et les sites de stockage, le long de la côte.
Effets différés
Mais d’autres éléments laissent penser que l’invasion de Kharg ne constituerait pas la solution miracle que certains imaginent.
En effet, malgré la guerre, l’Iran continuerait de vendre plus de 1,5 million de barils de pétrole par jour, profitant à la fois de la hausse des prix et de la réduction de la concurrence. Priver le régime de cette source de revenus lui porterait un coup certain, mais pas immédiat.
Lorsque Trump s’est retiré de l’accord sur le nucléaire, le JCPOA, en 2018, les exportations de pétrole iraniennes ont chuté, passant de 2,5 millions de barils par jour à moins de 500 000.
« Ils ont réussi à survivre. Il faudra donc peut-être plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant que l’Iran ne soit confronté aux conséquences économiques d’une prise de contrôle de l’île de Kharg », a expliqué Zimmt.
L’Iran pourrait continuer, pendant des semaines voire des mois, à attaquer le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et à viser les infrastructures énergétiques des États du Golfe avant de subir pleinement les effets économiques.
Il y a par ailleurs de nombreux autres moyens, moins risqués, de priver l’Iran de sa capacité d’exportation énergétique, si tel est l’objectif de Washington. Il ne serait pas particulièrement difficile d’intercepter les navires transportant du pétrole iranien dans le golfe Persique ou en mer d’Oman. Les États-Unis pourraient également cibler progressivement les installations de l’île par des frappes aériennes tant que Téhéran refusera de se conformer aux exigences américaines, ou du moins de rouvrir le détroit.
Au-delà de ces considérations, conclure un accord avec la République islamique pourrait aussi revenir à manquer une occasion stratégique majeure.
« Si nous parvenions réellement à les priver de ces exportations de pétrole, cela signifierait probablement que nous aurions suffisamment affaibli la capacité de nuisance du régime pour ne plus avoir à craindre pour la sécurité de nos forces, que ce soit à Kharg ou dans ses environs », a déclaré Richard Goldberg, conseiller principal au FDD.
« À ce stade, il serait plus judicieux d’utiliser ce levier pour provoquer la chute du régime dans les mois à venir, plutôt que de le céder en échange du maintien d’un régime radical. »
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