La « trahison » du 7-Octobre, terrible calomnie, au cœur de la campagne du Likud
Plutôt que d’assumer le plus grave échec de l’histoire du pays, Netanyahu et ses proches relaient une théorie du complot abjecte visant les institutions de défense
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Cela ne fait désormais plus aucun doute : la théorie du complot est au cœur du discours de campagne du Likud sur les événements du 7 octobre 2023.
Le parti entretient la thèse de la « trahison » et, malgré tous les démentis officiels, il ne cesse de la reprendre à son compte. Ce discours s’est progressivement imposé, des militants de base jusqu’aux plus hauts responsables du Likud, avant de redescendre dans les rangs du parti, jusqu’au Premier ministre lui-même et à son entourage proche.
Faute de pouvoir se soustraire à la responsabilité de l’effroyable échec qui avait permis au groupe terroriste palestinien du Hamas d’envahir le sud d’Israël, d’y massacrer plus de 1 200 personnes et de prendre 251 otages, les responsables politiques et leurs soutiens reportent l’accusation sur de hauts responsables de l’armée et des services de sécurité, allant jusqu’à leur prêter une volonté délibérée de provoquer le désastre.
Depuis près de trois ans, le Likud de Benjamin Netanyahu fait obstacle à la création d’une commission nationale d’enquête sur les événements du 7-Octobre, ouvrant ainsi la voie à la propagation, au sein du parti, du récit de la « trahison ».
Une théorie de cette nature est presque impossible à réfuter. C’est comme se battre contre des fantômes.
Selon de récents sondages, près de 40 % de la population adhère pourtant à l’idée qu’un complot aurait conduit au 7-Octobre. Benjamin Netanyahu et ses alliés comptent bien s’appuyer sur cette conviction pour remporter le scrutin du mois prochain.
Cette bataille devrait se poursuivre jusqu’au jour même des élections, alimentant quotidiennement de nouvelles spéculations.
Dimanche, lors d’une interview accordée à la Quatorzième chaîne, chaîne de télévision de droite ouvertement pro-Netanyahu, le Premier ministre a de nouveau avancé la thèse d’une « erreur de calcul » commise lors de cette journée parmi les plus sombres de l’histoire du pays, une idée très proche de la thèse complotiste.
Selon Netanyahu, les chefs de Tsahal et du Shin Bet ont délibérément choisi de ne pas le réveiller dans les heures précédant l’invasion, par crainte qu’il ne réagisse avec fermeté et ne provoque une escalade plus large. Ils auraient ainsi voulu éviter qu’une réaction de sa part ne vienne remettre en cause la “conception” selon laquelle le Hamas était dissuadé et qu’il n’avait aucun intérêt à déclencher une guerre. Il a repris cette thèse mardi lors d’un direct sur Instagram, déclarant « qu’ils savaient que, comme Premier ministre d’Israël, j’aurais immédiatement ordonné la mise en alerte de toute l’armée ».
L’épouse du Premier ministre, Sara Netanyahu, a repris le même argument dans une interview accordée lundi à cette même chaîne, très favorable à Netanyahu. « Après tout, pourquoi le Premier ministre aurait-il besoin de savoir qu’une guerre éclate ? Pourquoi l’en informer ? », a-t-elle lancé avec sarcasme.
Dans cette interview, elle a insinué que Yair Golan, ancien chef d’état-major adjoint de Tsahal et aujourd’hui à la tête du parti Les Démocrates, qui avait risqué sa vie ce matin-là en portant secours à des personnes sur le site du massacre de la rave Nova, avait revêtu son uniforme dès l’aube parce qu’il avait eu connaissance à l’avance du plan du Hamas de prendre d’assaut les localités proches de la frontière avec Gaza.
« Quand on a occupé un rang aussi élevé dans l’armée et qu’on affirme avoir combattu le 7 octobre, qu’on était déjà sur place dès les premières heures, habillé et prêt alors que d’autres, comme le Premier ministre, n’étaient encore au courant de rien… », a-t-elle lancé.
Ces propos ont ravivé la campagne virulente menée depuis des années contre Golan sur les réseaux sociaux, nourrie notamment par des accusations infondées laissant entendre qu’il ne se trouvait pas sur le site du festival Nova ou que, s’il y était, il n’avait, en réalité, secouru personne.
Mardi, le ministre de la Communication, Shlomo Karhi, a lui aussi alimenté la théorie du complot, qui ne cesse de prendre de l’ampleur, déclarant à la station de radio Kan Bet que « Golan portait un uniforme impeccable » et que « nous ne l’avons vu dans aucune vidéo en train d’aider qui que ce soit. Je suis prêt à croire tout ce qu’on raconte sur cet homme. Quelqu’un qui a affirmé que les soldats tuaient des bébés pour passer le temps est capable de tout ».
Karhi faisait là référence à des propos qui avaient été tenus par Golan en 2025 au sujet des combats à Gaza, propos dont ce dernier avait ensuite affirmé qu’ils avaient été sortis de leur contexte. Golan a précisé qu’il visait les appels lancés par certaines figures d’extrême droite en faveur d’un recours accru à la violence contre les Gazaouis et qu’il n’accusait pas l’armée de tuer des innocents.
Golan est par ailleurs depuis longtemps la cible des critiques en raison de ses mises en garde passées contre ce qu’il considère comme une forme de déclin moral de la société israélienne – cela avait notamment été le cas lors de son discours très controversé prononcé en 2016 à l’occasion de Yom HaShoah, dans lequel il avait rapproché certaines tendances observées en Israël de celles de l’Allemagne des années 1930.
Karhi a multiplié les déclarations et les insinuations destinées à conforter la théorie du complot défendue par Netanyahu et son épouse. « Ici, on a encouragé le refus de servir, et cela a conduit au massacre », a-t-il affirmé, en référence aux menaces très controversées formulées en 2023 par des réservistes d’élite de Tsahal de ne plus effectuer leur service de réserve volontaire si la refonte judiciaire du gouvernement était menée à bien. « Je ne sais vraiment pas ce qui s’est passé là-bas. Tant de défaillances. »
Le 7-Octobre, Karhi s’est réfugié dans son abri, comme il l’a lui-même raconté, et il n’a pas pris les armes pour aller combattre les terroristes du Hamas, alors même qu’il réside au moshav Zimrat, près de la frontière avec Gaza. Golan, lui, a fait exactement l’inverse.
Dans une mise en demeure pour diffamation adressée mardi à Sara Netanyahu, Golan retrace en détail son parcours vers le sud : parti au volant de sa propre voiture, il s’est arrêté au quartier général du commandement du Front intérieur, il a été officiellement mobilisé comme réserviste, il a récupéré son équipement et un fusil d’assaut pour se rendre directement sur le site du festival Nova, où il a secouru, « au péril de sa vie », des jeunes gens terrifiés qui s’y cachaient.
Golan exige de Sara Netanyahu des excuses sans réserve pour avoir relayé à son encontre cette théorie du complot, désormais reprise par Karhi et d’autres responsables. Sara Netanyahu a fait savoir qu’elle n’avait aucune intention de s’excuser. L’affrontement est donc loin d’être terminé et devrait encore s’intensifier à l’approche des élections.
Tard mardi soir, face au tollé provoqué par ces déclarations, le Premier ministre a publié une vidéo dans laquelle il a assuré ne pas croire à une « trahison » le 7-Octobre, qualifiant cette idée « d’absurdité totale ». Mais presque dans le même souffle, Netanyahu a repris l’argument de « l’erreur d’appréciation », qui fait porter l’entière responsabilité du désastre sur les responsables de la sécurité.
« Il y a eu un échec majeur », a déclaré Netanyahu. « Cela s’est joué dans la nuit et la matinée qui ont précédé l’attaque. Tous les signes étaient là, et ils [les chefs des services de sécurité] ont décidé, par crainte de se tromper et pour ne pas provoquer le Hamas, de ne pas me réveiller et de ne pas lancer d’attaque préventive. C’est un échec, mais ce n’est pas une trahison. Cela a eu, à mon immense regret, un coût terrible. Mais ce n’est pas une trahison, et ma femme n’a pas non plus parlé de trahison. Tout cela est absurde. »
Yair Golan a répliqué en sommant Netanyahu de se montrer plus catégorique. « Tu ne “penses” pas, Bibi ? », a-t-il écrit sur X, raillant le choix de ses mots. « Tu sais parfaitement qu’il n’y a pas eu de trahison. Le 7 octobre, nous sommes allés sauver des vies pendant que tu restais paralysé. Un véritable dirigeant ne tergiverse pas face à une calomnie aussi grave. Il présente ses excuses aux combattants et il condamne les mensonges venus de sa propre maison. »
La théorie du complot, dans toute son horreur
Cette théorie du complot a d’abord circulé au plus haut niveau. Les ministres avec lesquels je me suis entretenu deux jours après le pogrom décrivaient un Netanyahu sous le choc et ils rejetaient déjà toute la responsabilité sur Tsahal et, plus encore, sur le Shin Bet.
Les graves défaillances des responsables des services de sécurité ont peu à peu été présentées par certains responsables politiques comme intentionnelles, dans un récit destiné à exonérer Netanyahu de sa propre responsabilité dans cette catastrophe. Tally Gotliv, toujours députée du Likud à la Knesset pour l’heure, compte parmi les voix les plus virulentes qui continuent de propager cette théorie.
En substance, aussi effroyable soit-elle, la théorie est la suivante.
Des responsables de l’armée et du Shin Bet, proches de la gauche et proches des mouvements anti-gouvernement favorables au refus de servir, auraient voulu faire tomber Netanyahu à tout prix. Ils auraient donc conclu un accord secret avec le Hamas, prévoyant d’ouvrir la barrière frontalière en un ou deux points afin de permettre à des terroristes de s’infiltrer et de prendre le contrôle d’une ou deux localités. Cette attaque terroriste limitée aurait, selon ce scénario, suffi à traumatiser le pays, à ruiner l’image de Netanyahu en « M. Sécurité » et à le contraindre à démissionner ou à convoquer des élections anticipées qu’il aurait, à coup sûr, perdues.
Selon cette théorie, le Hamas n’aurait alors pas résisté à la tentation d’aller plus loin que prévu. Profitant de l’absence planifiée de l’armée, il aurait envoyé des milliers de terroristes dans les localités proches de Gaza, où ils ont massacré ceux qui se trouvaient sur leur passage, incendié des habitations, commis des viols et enlevé 251 personnes.
Ces accusations mensongères ne devraient que gagner en ampleur à l’approche des élections, en particulier au mois d’octobre, qui sera marqué par des cérémonies commémoratives, des visites sur les tombes des victimes et des hommages aux soldats tombés lors de la plus grande catastrophe de l’histoire du pays et de la guerre qui a suivi.
Les démentis timides de Netanyahu ne suffiront pas à endiguer le phénomène. Dans un pays profondément polarisé, où la violence s’intensifie, où les nerfs sont à vif et où beaucoup ont le sentiment que l’avenir même du pays se joue dans cette élection, les huit prochaines semaines pourraient être particulièrement dangereuses.
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