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Analyse

La violente lutte des ultra-orthodoxes contre la conscription est une guerre sainte contre l’État

L'attaque contre le juge Sohlberg montre que pour les extrémistes, la bataille de l'enrôlement est une croisade religieuse excluant tout compromis

Shalom Yerushalmi

Shalom Yerushalmi est analyste politique pour Zman Israël, le site en hébreu du Times of Israël sur l'actualité israélienne.

Des hommes ultra-orthodoxes manifestent contre l'incarcération d'étudiants de yeshiva qui n'ont pas respecté un ordre de recrutement de l'armée, au domicile du juge de la Cour suprême Noam Sohlberg dans l'implantation d'Alon Shvut, le 3 juin 2026. (Chaim Goldberg/Flash90)
Des hommes ultra-orthodoxes manifestent contre l'incarcération d'étudiants de yeshiva qui n'ont pas respecté un ordre de recrutement de l'armée, au domicile du juge de la Cour suprême Noam Sohlberg dans l'implantation d'Alon Shvut, le 3 juin 2026. (Chaim Goldberg/Flash90)

Ceux que l’attaque violente contre le domicile et les biens du vice-président de la Cour suprême, le juge Noam Sohlberg, mercredi, a surpris ont très mal interprété la situation sur le terrain et ne se sont pas montrés très attentifs au niveau de haine qui, depuis des années, règne au sein de la communauté ultra-orthodoxe envers l’État d’Israël et ses institutions.

Ceux que cela a surpris n’ont manifestement pas compris qu’il s’agit d’un phénomène religieux extrémiste étranger à toute forme de compromis ou de modération. Il s’agit d’une guerre sainte ultra-orthodoxe existentielle, présentée comme menée au nom de Dieu, une guerre qu’ils estiment ne jamais devoir abandonner.

Les vitres brisées, les pots de fleurs cassés et la voiture détruite du juge Sohlberg font partie de cette croisade religieuse. S’il était tombé entre les mains des émeutiers, son sort, lui aussi, aurait probablement été scellé en raison des « péchés » de la conscription que les ultra-orthodoxes lui reprochent.

« Dieu est notre roi, et nous sommes Ses serviteurs
La sainte Torah est notre vie, et à elle nous sommes liés
Au règne des hérétiques nous ne croyons pas
Et à leurs lois nous ne prêtons pas attention
Sur le chemin de la Torah nous passerons par le feu et l’eau
Sur le chemin de la Torah nous irons sanctifier le nom du Ciel. »

Ce sont les mots simples de l’hymne qui accompagne de nos jours chaque jeune ultra-orthodoxe lorsqu’il part bloquer des routes, s’introduire dans des prisons pour faire libérer les déserteurs, menacer des candidats à l’enrôlement venus se faire incorporer ou encore assiéger et vandaliser des domiciles, à commencer par celui du général de brigade Yuval Yamin, du commandant de la police militaire ou de Sohlberg — à leurs yeux, des représentants du règne des hérétiques. Pour les ultra-orthodoxes, c’est là le chemin de la Torah.

Jusque là, cet hymne était le domaine réservé de Neturei Karta, une secte recluse marginale que la plupart des ultra-orthodoxes désavouaient. Celui qui chantait « au règne des hérétiques » dans les ruelles de Mea Shearim courait le risque d’être considéré comme un « meshuggeneh » (fou en yiddish).

La police arrêtant un homme ultra-orthodoxe lors d’une manifestation contre l’enrôlement des Haredim dans l’armée israélienne, devant un centre de recrutement militaire, à Jérusalem, le 12 novembre 2025. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Aujourd’hui, au beau milieu des luttes autour de la conscription des ultra-orthodoxes dans Tsahal, ce refrain incendiaire est désormais très populaire. C’est très clair.

J’ai rencontré un jour un étudiant de yeshiva sur le pont des Cordes, à l’entrée de Jérusalem, lors d’une immense manifestation contre la conscription des jeunes ultra-orthodoxes, un événement au cours duquel un jeune manifestant a perdu la vie après une chute depuis une grue.

« Nous ne sommes pas Israéliens, et ce pays ne nous intéresse pas », m’a dit l’étudiant de yeshiva. « Vous devez comprendre cela. Nous sommes des serviteurs de Dieu, et vous ne pouvez pas nous sortir de là. »

Cette guerre contre la conscription — qui va devenir de plus en plus violente parce que les manifestants la considèrent comme un commandement de Dieu — rallie la totalité de la population ultra-orthodoxe autour de l’étendard de la lutte extrémiste de la Faction de Jérusalem, laquelle fut elle aussi un élément marginal de la société ultra-orthodoxe.

Lundi, je me trouvais à la Knesset lorsque l’ex-ministre Meir Porush, du parti Yahadout HaTorah, a prononcé un discours, à la tribune de l’hémicycle, s’exprimant sans retenue contre la police et les tribunaux. Lorsqu’il a quitté la tribune, Porush a continué à protester en hurlant « Romains » et « Bolcheviks » dans toutes les directions.

Le député de Yahadout HaTorah, Meir Porush, assiste à l’événement d’échecs Jerusalem Masters 2024, sur la place Safra à Jérusalem, le 26 septembre 2024. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Aux yeux de Porush — qui est le symbole du courant ultra-orthodoxe dominant et le fils d’une lignée de représentants publics haredim, dont des ministres, des députés et des maires —, le gouvernement en Israël n’est plus juif, et les autorités chargées de l’application de la loi sont antisémites, tout comme l’empereur romain Hadrien, qui avait imposé des édits d’extermination aux Juifs après avoir réprimé la révolte de Bar Kokhba.

Les centaines d’ultra-orthodoxes qui ont pris un bus ou leur voiture pour se rendre au domicile de Sohlberg, à Alon Shvut, sont partis dans l’idée de se soulever contre les Romains et les Bolcheviks qui siègent désormais à la Knesset, à la Cour Suprême ou au sein des forces de police.

La grande kippa sur la tête de Sohlberg ne l’a pas aidé, pas plus que son approche conservatrice, ses positions de droite ou sa vie dans une implantation de Cisjordanie. Il a beau avoir longtemps été considéré par la droite israélienne comme son rempart le plus conservateur à la Cour suprême, rien de tout cela ne lui a servi.

À partir du moment où il s’est rangé derrière la décision unanime rendant obligatoire la conscription des étudiants de yeshiva et a ordonné à la police de faire son devoir, il est devenu un ennemi. Non seulement des ultra-orthodoxes, mais de Dieu.

Ainsi, même après l’émeute violente devant le domicile de Sohlberg, la réaction ultra-orthodoxe a, dans l’ensemble, été compatissante et compréhensive envers les émeutiers. Tout a été formulé selon le style « oui, mais ». Yahadout HaTorah, le Shas et même le mouvement Habad se sont fendus d’une condamnation tiède, gardant leurs critiques les plus féroces pour le juge, la Cour suprême et l’État.

Des vitres brisées au domicile du vice-président de la Cour suprême, Noam Sohlberg, dans l’implantation d’Alon Shvut, à la suite d’une émeute provoquée par des manifestants haredi, le 3 juin 2026. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)

Le célèbre commentateur ultra-orthodoxe Aryeh Ehrlich, membre du mouvement Habad, a publié une vidéo dans laquelle il dit : « Sohlberg a jeté la première allumette dans le brasier en obligeant la police à arrêter les réfractaires. Le juge Sohlberg ne détruit pas des pots de fleurs. Il détruit la vie de Juifs. »

Le fond du problème est que les ultra-orthodoxes n’entendent pas faire leur service militaire, loi d’exemption ou pas.

Mais ils préfèreraient qu’une loi leur garantisse de ne pas avoir à se rendre dans les centres de recrutement. Ils s’attendaient à ce que leurs dirigeants politiques obtiennent cette exemption générale, de façon à pourvoir échapper tranquillement à la conscription tout en continuant à bénéficier des avantages financiers considérables d’un État qu’ils ne reconnaissent pas vraiment, et ne reconnaîtront pas, tant qu’il ne sera pas un État gouverné par la halakha.

Lorsqu’il est apparu que les ministres et députés ne parvenaient pas à obtenir cette exemption générale — et que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a reconnu devant les dirigeants politiques haredim, il y a de cela un mois, qu’une loi en ce sens ne passerait pas dans un avenir proche —, et que les autorités ont commencé à arrêter des réfractaires ici et là, les vannes se sont ouvertes.

L’une des critiques les plus fréquentes à l’encontre des rabbins et des politiciens ultra-orthodoxes porte sur la tactique.

Une personnalité du parti Yahadout HaTorah explique : « Pendant toutes ces années, les étudiants de yeshiva ont bénéficié d’un report de service, qui au fil du temps, se transformait en exemption. Il s’agit là d’une pratique acceptée par tous, y compris par David Ben-Gurion. Mais à l’issue de la guerre, une difficulté est apparue. Tout le monde a commencé à demander : « Qu’en est-il de ceux qui n’étudient pas ? » C’est à ce moment-là que les dirigeants ont commencé à bégayer. Les autorités leur ont montré des photos de jeunes ultra-orthodoxes qui avaient abandonné l’étude de la Torah à plein temps — et ils sont tombés dans le piège. »

« Nos dirigeants auraient dû se concentrer sur les étudiants de yeshiva, en préservant ce statu quo », ajoute-t-il.
« Maintenant, ils se sont emmêlés les pieds et ils se battent aussi pour les étudiants de yeshiva. À ce sujet, on dit : « Qui trop embrasse, mal étreint. » »

Des hommes ultra-orthodoxes manifestant contre l’incarcération de Haredim étudiant en yeshiva qui n’ont pas respecté un ordre de recrutement de l’armée, devant le domicile du vice-président de la Cour suprême Noam Sohlberg, dans l’implantation d’Alon Shvut, le 3 juin 2026. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Les rabbins refusent en effet de renoncer aux jeunes hommes ultra-orthodoxes, même en marge de leur société et à la périphérie, de crainte que leurs communautés ne se diluent dans la société. En réalité, la vérité est probablement aux antipodes.

Ceux qui s’enrôlent au sein des unités de Tsahal adaptées aux militaires ultra-orthodoxes, à l’instar des brigades « Hasmonéens » ou « Netzah Yehuda », peuvent en effet préserver leur identité ultra-orthodoxe tout en faisant leur service.

Alors que ceux qui traînent dans le centre-ville de Jérusalem — un lieu de sortie nocturne pour les jeunes à risque — ou qui fréquentent la gare routière centrale et la culture tapageuse et laïque du football lors des matchs du Beitar au stade Teddy, sont bien davantage à risque d’abandonner l’observance religieuse.

Mais la conscription n’est qu’une partie de l’histoire.

Sohlberg exige l’égalité dans le partage du fardeau. Les ultra-orthodoxes qui ont provoqué une émeute dans son jardin ne veulent entendre parler de rien d’autre qu’une exemption. Nombre de ceux qui ont été arrêtés ont même refusé de remettre leur carte d’identité israélienne à la police, ou se les ont échangées entre eux.

Des hommes ultra-orthodoxes se révoltant contre l’incarcération d’étudiants de yeshiva qui n’ont pas respecté un ordre de conscription militaire, devant le domicile du vice-président de la Cour suprême Noam Sohlberg, dans l’implantation d’Alon Shvut, le 3 juin 2026. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Et ensuite, que va-t-il se passer ?

Les choses ne vont faire qu’empirer.

Cette semaine à la Knesset, j’ai surpris une conversation entre le député Yitzhak Goldknopf, du parti Yahadout HaTorah, et un célèbre journaliste ultra-orthodoxe qui connaît bien la réalité de terrain.

« Nous n’avons pas encore atteint le sommet », a dit le journaliste à Goldknopf.

« Ce n’est que lorsque nous atteindrons le point de rupture que quelque chose va céder. Il y aura des manifestations graves, les violences vont se poursuivre, il y aura la guerre dans les rues, peut-être même des morts ; il y aura une explosion massive et des arrestations en nombre. Lorsque tout le monde essaiera de calmer la situation, nous gagnerons encore du temps. De toute façon, nous ne ferons pas de service militaire. »

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