Le 7-Octobre a poussé les relations entre Juifs et catholiques à un nouveau « carrefour »
Alors que des événements sont organisés au Vatican pour célébrer le Nostra Aetatel qui a redéfini les relations avec les Juifs, une experte affirme que ces liens sont touchés par le recentrage de l'Église sur les pays du Sud
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

Quand Karma Ben-Johanan, experte sur les relations entre Juifs et chrétiens, a ouvert sa boîte courriel, le 2 février 2024, elle y a découvert un message auquel elle ne s’attendait guère : un mail du pape François, qui exprimait son inquiétude face à l’essor de l’antisémitisme et qui lui faisait part de son espoir de paix pour le Moyen-Orient.
Trois mois plus tôt, quelques semaines à peine après le pogrom qui avait été perpétré par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023, Ben-Johanan avait promu, comme d’autres, un appel qui avait été lancé au pape et à l’Église catholique, qui leur demandait de « tendre une main solidaire à la communauté juive à travers le monde » en condamnant explicitement le massacre et en rejetant l’équivalence qui était faite entre les atrocités commises par les terroristes et la riposte militaire d’Israël.
Près de deux ans après ces échanges, Ben-Johanan, chercheuse à l’Université hébraïque de Jérusalem et à l’Institut Hartman, dit toujours ignorer la raison pour laquelle François avait choisi de lui adresser spécifiquement sa réponse, parmi les nombreux signataires.
« Ça a été très surprenant », s’exclame-t-elle lors d’un entretien accordé au Times of Israel.
Dans les mois qui avaient suivi le courriel de François, les relations de l’Église avec Israël et de nombreux dirigeants juifs étaient toutefois devenues de plus en plus tendues, le pape critiquant avec sévérité les agissements d’Israël à Gaza, accueillant des manifestations ouvertes de nationalisme palestinien au Vatican et laissant entendre que les actions de Tsahal, dans la bande, devraient faire l’objet d’une enquête dans la mesure où elles étaient susceptibles de constituer un « génocide ».
Aujourd’hui, alors que le Vatican célèbre le 60e anniversaire de la « Nostra Aetate » – ce document historique qui, en 1965, avait rejeté l’idée de la culpabilité collective des Juifs dans la mort de Jésus et qui avait révolutionné les relations entre catholiques et Juifs après des siècles de persécutions et de méfiance — le dialogue judéo-chrétien se trouve à ce que Ben-Johanan décrit comme un « carrefour ». Selon elle, les prochaines années seront cruciales pour déterminer l’orientation que prendront ces liens.
« Je ne dirais pas qu’il s’agit de la première crise depuis Nostra Aetate, mais c’est certainement l’une des plus importantes », explique Ben-Johanan. « Dans une certaine mesure, je pense que ça a surpris de la même manière les Juifs et les chrétiens dans la mesure où il me semble que depuis le 50e anniversaire [de Nostra Aetate], on avait le sentiment que tout avait été résolu entre l’Église et les Juifs – quelque chose que la guerre a brisé ».
Les célébrations à Rome comprennent une conférence qui est organisée par l’Université pontificale grégorienne intitulée « Vers l’avenir – Repenser Nostra Aetate aujourd’hui », un événement qui a lieu du 27 au 29 octobre, ainsi que deux rassemblements en présence du pape Léon XIV, qui a succédé à François au mois de mai dernier.
Ben-Johanan, qui a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet – dont « Jacob’s Younger Brother » (un ouvrage paru aux éditions Harvard University Press, 2022), fait partie des quelques représentants juifs invités à prendre la parole lors de la conférence.
« Au cours de la dernière décennie, il n’y a pas eu beaucoup d’investissements [dans le dialogue], ni de la part du monde juif, ni de la part de l’Église, très certainement », fait-elle remarquer. « Si on n’investit pas dans cette relation, elle va se détériorer très facilement et toutes sortes de vieux préjugés vont refaire surface. »
Un pape issu du Sud
Cette période aura coïncidé avec le pontificat de Jorge Mario Bergoglio, qui avait été élu pape sous le nom de François en 2013.
Ben-Johanan ne pense pas que feu le souverain pontife ait eu de mauvaises intentions. Elle explique que sa personnalité et sa position ont incarné l’un des changements les plus significatifs de l’Église catholique, ces dernières années : la métamorphose d’une institution qui se centrait sur l’Europe et qui s’est transformée en institution pleinement mondiale, attentive à l’expérience des pays en développement.
Une évolution qui, selon elle, a eu des implications radicales pour les relations entretenues entre l’Église et les communautés juives.
« François a vraiment été le premier pape issu du Sud, et l’Église catholique du sud, pour des raisons évidentes, est beaucoup moins investie dans le dialogue avec les Juifs que peuvent l’être les Européens et les Américains », note-t-elle.
« Il n’y a pas de forte présence juive dans cette région et les souvenirs du colonialisme et de l’oppression économique y sont plus vifs que ceux des pogroms et de la Shoah – des souvenirs que les Européens, pour leur part, ont encore en mémoire », ajoute-t-elle. « Un pape issu du Sud a moins de souvenirs du sang juif qui a coulé en Europe ».
Le parcours personnel de François a eu une influence sur sa vision du monde et sur sa perception de l’après 7-Octobre – quand des terroristes placés sous la direction du Hamas avaient envahi le sud d’Israël, tuant plus de 1 200 personnes et enlevant 251 otages dans ce qui avait été le pire massacre de Juifs en une seule journée depuis la Shoah.
Israël avait ensuite lancé une guerre majeure à Gaza avec pour objectif de détruire le Hamas et de garantir la remise en liberté des otages.
« Très tôt, François a utilisé des expressions assez dures et il a mis Israël sur le même pied que le Hamas », indique-t-elle. « François avait une théologie de la paix juste, mais il rejetait l’idée même d’une guerre juste. Dès le début, il a écarté la possibilité qu’il pouvait y avoir une guerre juste, ce qui a été inquiétant pour un grand nombre dans le monde juif, et pas seulement en Israël ».
Pendant des décennies, les Européens ont fait la promotion de Nostra Aetate et des relations entre Juifs et catholiques dans un contexte occidental, note l’historienne.
« Même Israël, qui représente, d’une certaine manière, le sud global du monde juif, a toujours été à la traîne en termes de dialogue dans la mesure où nous avions d’une part une communauté libérale très laïque qui ne s’intéressait pas aux questions religieuses, et d’autre part une communauté orthodoxe qui ne s’intéressait pas au dialogue interconfessionnel pour d’autres raisons », explique-t-elle.
Israël et le Vatican n’ont établi des relations diplomatiques qu’en 1993.
Les ombres du 7-Octobre
Le 7-Octobre et la guerre ont profondément affecté les Juifs en Israël et à l’étranger – et l’Église a été dans l’incapacité de le comprendre, dit Ben-Johanan.
« Il y a deux organismes au Vatican qui sont responsables de ces relations », ajoute-t-elle. « Le premier, c’est le bras diplomatique du Vatican qui est responsable des relations entre le Vatican et Israël – comme avec les autres États – et l’autre, c’est la Commission pour les relations religieuses avec les Juifs ».
La chercheuse note que pendant toute la guerre, toutes les communications et tous les messages sont passés par les représentants diplomatiques.
« La Commission n’a pas estimé qu’il était de son ressort d’intervenir, ce qui a été vraiment étrange pour de nombreux Juifs qui ont vécu quelque chose qui touchait au cœur même de leur identité juive et qui n’ont reçu aucune réponse de la part de l’Église dans la mesure où cette dernière n’a pas considéré cela comme une question religieuse », continue-t-elle.
« Ce qui a mis en évidence les asymétries dans notre action », poursuit-elle. « Nous avons soudainement constaté que les Juifs avaient des attentes très différentes, tandis que les catholiques ne voulaient vraiment pas s’impliquer dans ce qu’ils considéraient comme des questions politiques ».
Ben-Johanan estime qu’en même temps, les dirigeants catholiques s’inquiètent véritablement de l’antisémitisme qui est en fort essor à travers le monde à la suite du 7-Octobre.
« J’ai des contacts étroits avec de nombreux intellectuels et responsables catholiques aux États-Unis et en Europe, et je constate qu’ils suivent avec inquiétude ce qui se passe », affirme-t-elle. « Le nouveau pape l’a d’ailleurs dit lui-même à plusieurs reprises ».
Pense-t-elle que l’Église est consciente et prête à assumer la responsabilité des sentiments antisémites qui ont marqué sa propre histoire ? En réponse à cette question, Ben-Johanan fait remarquer que les choses restent compliquées.
« L’Église fait parfois la distinction entre l’antisémitisme et l’antijudaïsme », dit-elle. « L’antisémitisme est souvent considéré comme quelque chose d’extérieur, quelque chose qui a trait à l’idée que la race juive serait inférieure, ce qui est nettement moins répandu aujourd’hui. L’antijudaïsme, en revanche, est étroitement lié à la théologie et aux concepts théologiques qui sont enracinés dans la tradition chrétienne ».
Nostra Aetate a permis d’aborder certaines questions fondamentales, rejetant l’accusation de la responsabilité collective des Juifs dans la mort de Jésus.
« Je pense que ça touche de nombreuses communautés et il est rare de trouver des personnes qui vous disent ouvertement que vous êtes responsable de cette crucifixion », déclare Ben-Johanan. « D’un autre côté, il y a beaucoup de choses qui sont beaucoup plus répandues, même parmi les hauts responsables de l’Église catholique ».
Selon Ben-Johanan, un grand nombre de ces arguments se concentrent sur l’idée que les sages juifs de l’époque de Jésus agissaient mal et qu’il était venu pour corriger ces pratiques. Une approche qui est au cœur du supersessionisme, ou de l’idée que les chrétiens ont remplacé les Juifs en tant que peuple élu de Dieu.
La chercheuse fait valoir que parmi les Catholiques, et parfois même au-delà, ces formes de préjugés sont encore très répandues.
« Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus les gens sont susceptibles d’être conscients de ce genre de problème mais il est très difficile de faire prendre conscience de cela à la communauté sur le terrain », affirme Ben-Johanan. Les accusations laissant entendre que les Juifs avaient tué Jésus ont longtemps motivé les attaques antisémites.
Certains de ces arguments trouvent leur origine dans les Écritures, note-t-elle.
« Il faut beaucoup d’expertise pour débarrasser des tropes anti-juifs le travail d’interprétation du nouveau Testament », fait-elle remarquer. « C’est possible et des gens l’ont fait, mais tout le monde ne peut pas être expert de la Bible. »
Au carrefour du dialogue
Pourtant, Ben-Johanan déclare que la situation n’est pas entièrement sombre, de nombreux chefs catholiques et de nombreux théologiens étant très engagés dans le dialogue judéo-catholique.
« Il me semble que nous sommes aujourd’hui à un carrefour, entre ceux qui pensent que cette relation est importante et qui font beaucoup pour la redynamiser, et ceux qui préfèrent accorder la priorité à autre chose », ajoute-t-elle.
Selon l’experte, l’Église est divisée sur de nombreuses questions dans ses initiatives prises dans le monde entier – les relations entre Juifs et catholiques et le conflit israélo-palestinien ne représentant que quelques-uns de ces nombreux sujets.
Interrogée sur Léon, Ben-Johanan estime qu’il est trop tôt pour comprendre pleinement son point de vue, mais elle dit avoir toutefois une vision a priori positive du souverain pontife.
« Mon impression, c’est qu’il est très équilibré et qu’il s’efforce vraiment de comprendre les divisions au sein de l’Église, au-delà des liens entre Juifs et chrétiens », explique-t-elle. « Il a également clairement indiqué que la poursuite de l’héritage de Nostra Aetate était une priorité pour lui. Nous verrons bien, mais je pense qu’il sera plus sensible à ces questions ».
Elle ajoute que le Vatican a fait appel à de nouveaux consultants qui vont se pencher sur le dossier, dans la mesure où l’Église semble lui porter une attention plus grande que ce n’était le cas dans le passé.
La chercheuse souligne qu’il est également important que les responsables juifs se recentrent sur la promotion du dialogue, notamment en adoptant une perspective plus large sur les défis mondiaux que l’Église est appelée à relever.
« Je pense que nous imaginons encore l’Église comme occidentale et européenne, et que nous n’avons pas cherché à comprendre où elle va dorénavant », précise-t-elle.
... alors c’est le moment d'agir ! Le Times of Israël vous fournit chaque jour les informations qui vous intéressent. Qu'il s'agisse de la politique, de la high-tech en Israël, de l'enseignement de la Shoah, des Juifs de Diaspora ou bien encore de l'archéologie, de la culture et de l'environnement en Israël : nous tâchons toujours de couvrir un large spectre des sujets qui vous concernent, alors si vous le pouvez, aidez-nous à continuer à vous offrir ce contenu de qualité indispensable, surtout depuis le 7-Octobre.
la Communauté du Times of Israël !







