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Le gouvernement Assad a secrètement déplacé un charnier pour dissimuler des meurtres

Pendant deux ans, l'armée du dictateur a ordonné le transfert des corps d'un charnier connu vers un lieu secret dans le désert ; le nouveau site pourrait contenir des dizaines de milliers de restes humains

Vue aérienne prise par un drone du site du charnier situé dans le désert près de la ville de Doumeir, dans l'est de la Syrie, le 27 février 2025. Une enquête de Reuters a révélé que le gouvernement Assad y avait secrètement transporté par camion des milliers de corps provenant d'un charnier à ciel ouvert situé dans la banlieue de Damas, à Qutayfah, entre 2019 et 2021. (Crédit : REUTERS/Khalil Ashawi)
Vue aérienne prise par un drone du site du charnier situé dans le désert près de la ville de Doumeir, dans l'est de la Syrie, le 27 février 2025. Une enquête de Reuters a révélé que le gouvernement Assad y avait secrètement transporté par camion des milliers de corps provenant d'un charnier à ciel ouvert situé dans la banlieue de Damas, à Qutayfah, entre 2019 et 2021. (Crédit : REUTERS/Khalil Ashawi)

DOUMEIR, Syrie — Une enquête menée par l’agence de presse Reuters a révélé que le gouvernement de Bachar al-Assad a mené pendant deux ans une opération clandestine visant à transporter par camion des milliers de corps depuis l’un des plus grands charniers connus de Syrie vers un lieu secret situé à plus d’une heure de route dans un désert reculé.

Le stratagème orchestré par l’armée de celui qui était alors président syrien pour exhumer le charnier de Qutayfah et en créer un deuxième gigantesque dans le désert à l’extérieur de la ville de Doumeir n’avait jamais été révélé auparavant.

Pour découvrir l’emplacement du site funéraire de Doumeir et détailler cette vaste opération, Reuters s’est entretenu avec 13 personnes disposant d’informations directes sur cette opération de deux ans. L’agence a également examiné les documents produits par les responsables impliqués et analysé des centaines d’images satellites des deux sites prises sur plusieurs années.

L’opération de transfert des corps de Qutayfah vers un autre site caché plusieurs kilomètres plus loin a été baptisée « Opération Move Earth » et s’est déroulée de 2019 à 2021. D’après les témoins, cette opération visait à dissimuler les crimes du gouvernement Assad et de contribuer à redorer son image.

Reuters a informé mardi le gouvernement du président Ahmed al-Sharaa des conclusions de cette enquête. Le gouvernement n’a pas immédiatement répondu aux questions relatives à cette enquête.

L’agence de presse a choisi de ne pas révéler l’emplacement exact du site afin de réduire le risque que des intrus ne profanent la tombe. Un prochain reportage spécial de Reuters détaillera la manière dont le gouvernement Assad a mené cette opération clandestine et comment les journalistes ont découvert le complot.

Le président syrien Bashar Assad, à droite, salue ses partisans dans un bureau de vote lors des élections présidentielles dans la ville de Douma, dans la région de la Ghouta orientale, près de Damas, en Syrie, le 26 mai 2021. (Crédit : AP Photo/Hassan Ammar)

Avec au moins 34 tranchées de 2 kilomètres de long, la fosse commune du désert de Doumeir est l’une des plus vastes créées pendant la guerre civile syrienne, selon les informations recueillies par Reuters. Les témoignages et les dimensions du nouveau site suggèrent que des dizaines de milliers de personnes pourraient y être enterrées.

Le gouvernement d’Assad a commencé à enterrer les morts à Qutayfah vers 2012, au début de la guerre civile. Selon les témoins, le charnier contenait alors les corps de soldats et ceux de prisonniers qui avaient péri dans les prisons et les hôpitaux militaires du dictateur.

L’existence de Qutayfah et son emplacement approximatif dans la banlieue de Damas ont été révélés en 2014 lorsqu’un militant syrien des droits humains en a publié des photos dans les médias locaux. Son emplacement exact a été confirmé quelques années plus tard dans des témoignages devant les tribunaux et d’autres reportages médiatiques.

Selon les témoins impliqués dans l’opération, entre février 2019 et avril 2021, quatre nuits par semaine, six à huit camions remplis de terre et de restes humains partaient de Qutayfah vers le désert de Doumeir. Reuters n’a pas pu confirmer si des corps provenant d’autres endroits avaient également été transportés vers ce site secret. L’agence de presse n’a trouvé aucun document mentionnant l’opération « Move Earth » ou les fosses communes en général. »

Des personnes recherchent un charnier signalé près d’un camion radar mobile abandonné par l’armée syrienne dans une ancienne base militaire russe à al-Qutayfah, dans la banlieue de la capitale Damas, le 15 décembre 2024. (Crédit : Bakr ALKASEM / AFP)

Toutes les personnes directement impliquées se souviennent très bien de l’odeur nauséabonde, notamment deux camionneurs, trois mécaniciens, un conducteur de bulldozer et un ancien officier de la Garde républicaine d’élite d’Assad qui a participé à l’opération dès ses débuts.

Assad, qui se trouve actuellement en Russie, et plusieurs responsables militaires identifiés par des témoins comme ayant joué un rôle clé dans l’opération n’ont pas pu être joints pour commenter. Après la chute de la dictature à la fin de l’année dernière, Assad et nombre de ses collaborateurs ont fui le pays.

Selon l’ancien officier de la Garde républicaine, l’idée d’exhumer des milliers de corps est née fin 2018, alors qu’Assad était sur le point de remporter la guerre civile en Syrie. Le dictateur espérait regagner la reconnaissance internationale après avoir été mis à l’écart par des années de sanctions et d’allégations de brutalité, a témoigné l’officier. À l’époque, Assad avait déjà été accusé d’avoir détenu des milliers de Syriens. Mais aucun groupe syrien indépendant ni aucune organisation internationale n’avait accès aux prisons ou aux fosses communes.

Deux camionneurs et l’officier ont confirmé à Reuters que les commandants militaires leur avaient expliqué que le transfert avait pour but de vider la fosse commune de Qutayfah et de dissimuler les preuves des massacres.

Au moment de la chute d’Assad, les 16 tranchées répertoriées à Qutayfah par Reuters avaient été vidées.

Selon des groupes de défense des droits humains syriens, plus de 160 000 personnes ont disparu dans le vaste appareil sécuritaire du dictateur déchu et seraient enterrées dans la dizaine de fosses communes qu’il a créées. Des fouilles organisées et des analyses ADN pourraient aider à retracer ce qui leur est arrivé, apaisant ainsi l’une des fractures les plus douloureuses de la Syrie.

Des restes humains retrouvés par les secouristes syriens, connus sous le nom de Casques blancs, gisent sur le sol d’un sous-sol à Sbeneh, dans la banlieue de Damas, en Syrie, le 28 janvier 2025. (Crédit : AP Photo/Omar Albam)

Mais avec les maigres ressources dont dispose la Syrie, même les fosses communes dont l’existence est établie restent peu protégées et n’ont pas fait l’objet de fouilles. Et les nouveaux dirigeants du pays, qui ont renversé Assad en décembre, n’ont publié aucun document sur les personnes qui y sont enterrées, malgré les appels répétés des familles des disparus.

Le ministre syrien chargé des situations d’urgence et de la gestion des catastrophes, Raed al-Saleh, a déclaré que le nombre considérable de victimes et la nécessité de reconstruire le système judiciaire entravent le travail d’identification des corps. La nouvelle Commission nationale syrienne pour les personnes disparues a annoncé son intention de créer une banque d’ADN et une plateforme numérique centralisée pour les familles des disparus, et a déclaré qu’il était urgent de former des spécialistes en médecine légale et en tests ADN.

« Il y a une plaie ouverte tant qu’il y a des mères qui attendent de trouver les tombes de leurs fils, des épouses qui attendent de trouver les tombes de leurs maris et des enfants qui attendent de trouver les tombes de leurs pères », a fait valoir al-Saleh au site d’information semi-officiel syrien al-Watan fin août.

Mohamed Al Abdallah, directeur du Syria Justice and Accountability Center, une organisation syrienne qui s’efforce de retrouver les personnes disparues et d’enquêter sur les crimes de guerre, a estimé qu’un transfert aléatoire de corps, comme celui de Qutayfah à Doumeir, était désastreux pour les familles en deuil.

Des sacs mortuaires gisent dans un champ après la découverte d’un charnier dans une terre agricole à Izra, dans la province de Daraa, au sud de la Syrie, le 16 décembre 2024. (Crédit : Sam HARIRI / AFP)

« Il sera extrêmement compliqué de rassembler ces corps afin que des restes complets puissent être rendus aux familles », a déclaré Al Abdallah après avoir pris connaissance des conclusions de Reuters. Il a salué la création de la commission pour les personnes disparues, qu’il décrit comme une mesure positive de la part du nouveau gouvernement.

« Elle bénéficie d’un soutien politique, mais elle manque encore de ressources et d’experts », a-t-il précisé.

Les chauffeurs, les mécaniciens et les autres personnes impliquées dans le transfert ont confié que parler au moment de l’opération secrète signifiait une mort certaine.

« Personne n’osait désobéir aux ordres », a témoigné un chauffeur. « On risquait de finir soi-même dans les fosses. »

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