Le procès par défaut de Sabri Essid pour le génocide des Yazidis, inédit en France, s’est ouvert à Paris
Figure centrale du jihadisme, le djihadiste demi-frère de Mohamed Merah, a été proche des frères Clain
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Le procès par défaut du jihadiste français Sabri Essid, soupçonné d’avoir participé au génocide de la minorité religieuse yazidie en Syrie, s’est ouvert, lundi 16 mars, devant la cour d’assises de Paris, une première pour la justice française.
Cet homme, né en 1984 à Toulouse dans le sud de la France et présumé mort, est jugé jusqu’à vendredi pour génocide, crimes contre l’humanité et complicité de ces crimes, commis entre 2014 et 2016. Trois femmes yazidies sont parties civiles au procès, et deux d’entre elles doivent témoigner à la barre.
Figure centrale du jihadisme, l’homme a été proche des frères Clain – les voix de la revendication des attentats du 13-Novembre 2015 –, et était le demi-frère de Mohamed Merah – auteur de tueries, notamment contre l’école juive Ozar Hatorah, dans le sud-ouest de la France en 2012. Il a rejoint les rangs de l’État islamique (EI) en Syrie en 2014 et y aurait été tué en 2018, dans des circonstances inconnues.
Mais en l’absence de preuves formelles de son décès, il est considéré comme étant en fuite et donc jugé à ce titre, mais par une cour d’assises composée de trois juges professionnels, sans jury populaire.
Pour Clémence Bectarte, avocate des trois parties civiles et de leurs huit enfants, le procès doit permettre « d’apporter une autre lecture des crimes commis par l’État islamique », ordinairement jugé pour des infractions terroristes.
« Il est essentiel qu’il mette en lumière les exactions d’une particulière gravité commises contre les populations civiles, et notamment la politique génocidaire mise en œuvre contre la population yazidie », estime Me Bectarte.
Cette minorité kurdophone adepte d’une religion pré-islamique, présente dans le nord de l’Irak et de la Syrie, a été victime de viols, d’enlèvements, d’esclavage et autres traitements inhumains dans les zones contrôlées par les jihadistes de l’EI, qui les considèrent comme des hérétiques.
Esclavage sexuel
Selon un analyste de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) entendu par la cour d’assises, les Yazidis ont été victimes de « persécutions politiques et religieuses systématiques » de la part de l’organisation jihadiste.
Le 3 août 2014, les combattants de l’EI avaient lancé une attaque coordonnée sur la région du Sinjar, en Irak, où vivaient 400 000 membres de cette minorité, tous tués, capturés ou déplacés. Ils procédaient notamment à la déportation en Syrie de femmes et d’enfants.
« Les hommes, peu importe leur âge, étaient soumis à des massacres de masse », de même que de nombreuses femmes âgées de plus de 40 ans, tandis que les autres femmes et jeunes filles étaient « quasi-systématiquement enlevées pour être réduites en esclavage », a détaillé l’analyste de la DGSI.
Selon les juges d’instruction chargées des investigations, Sabri Essid, connu en Syrie sous le nom de « Abou Dojanah al-Faransi », s’est « entièrement associé à la politique d’asservissement » de cette communauté par l’EI, « la mettant en œuvre personnellement ».
Il a ainsi acheté plusieurs captives yazidies sur des marchés, les a soumises à de « l’esclavage sexuel » en commettant sur elles des « viols répétés et réguliers », et leur a infligé des « mauvais traitements » en les privant d’eau et de nourriture, ont souligné les magistrates.
Mardi, lors du procès, un témoin, Bazhad Farhan, a raconté le sort qui leur était infligé. L’homme veut à tout prix garder « une trace » du génocide yazidi, afin que « l’histoire ne se répète plus » et que « justice soit faite ».
À la tête de l’association Kinyat, cet homme de 38 ans, qui a constitué une base documentaire sur les victimes de ces exactions, a œuvré pour libérer, en les rachetant, plus d’une cinquantaine de femmes et fillettes issues de sa communauté et détenues par des jihadistes de l’EI. Pour y parvenir, il a notamment, avec quelques autres militants, infiltré sous pseudonyme des groupes de combattants sur Telegram.
Sur ces groupe baptisés « le marché des soldats du califat », ou encore « le mall » (centre commercial en anglais), les membres de l’EI postaient des annonces pour vendre et acheter des adultes ou des enfants, capturés notamment en août 2014 lors de l’assaut sur le mont Sinjar (nord-ouest de l’Irak), fief des Yazidis.
« Si quelqu’un veut échanger une sabaya (esclave sexuelle) contre une paire d’Adidas, merci de m’envoyer un message en privé », écrivait l’un d’eux sur un de ces groupes, dans un message lu à l’audience par le président de la cour, Marc Sommerer. « Réponse : quelle pointure ? »
Lundi, une enquêtrice de l’Office central de répression des violences contre les personnes (OCRVP), chargée des investigations, avait décrit une « organisation structurée de traite des êtres humains et réduction en esclavage », racontant que les victimes étaient « triées », passaient par des « marchés aux esclaves » puis étaient « revendues de geôliers en geôliers ». Comme cette femme, auditionnée par les enquêteurs français mais absente au procès, qui a été la « propriété » de 17 hommes consécutifs, qui vont la violer quasi-quotidiennement, devant ses propres enfants.
« Daech (autre nom de l’EI) considérait ces femmes et ces enfants comme du butin » et « une partie du butin leur revenait, selon la loi islamique », a expliqué à la cour Bazhad Farhan. « Les femmes butin, on leur demandait tout de suite de prononcer la profession de foi, elles étaient alors considérées comme femmes musulmanes, mais non libres », a-t-il poursuivi.
Pour les femmes de plus de 18 ans, « les tarifs étaient entre 3 000 et un peu moins de 10 000 dollars », a détaillé Bazhad Farhan. « Tout dépendait des critères de beauté de la fille, plus elle était blanche, plus elle était chère. Car tout ce qui comptait pour eux, c’était la finalité sexuelle. »
« Les petites filles étaient chères, entre 9 000 et 14 000 dollars chacune », a-t-il poursuivi. Et « quelques revendeurs préféraient garder les filles âgées de 6 à 7 ans jusqu’à ce qu’elles soient un peu plus matures et aptes à une relation sexuelle, pour les revendre à un prix plus élevé ».
« Il y avait une logique idéologique, commerciale et avec de la spéculation ? », a demandé le président de la cour. « Avec une fillette de 6 ans, on investit pour la revendre parce qu’elle aura plus de valeur, on a en tête l’utilisation sexuelle de ces petites filles ? », a-t-il demandé. « Tout à fait, c’était des objets sexuels », a répondu le témoin.
Les petits garçons, âgés de 6 à 12 ans, étaient aussi vendus, entre « 1 500 et 3 000 dollars », et servaient pour des tâches domestiques. Au-delà de 12 ans, ils n’étaient « plus revendables » et étaient formés pour devenir des combattants.
« Un monstre », selon son ex-compagne
Entendue mercredi comme témoin au procès, son ancienne compagne a confié n’avoir « jamais cru » au décès de celui qu’elle qualifie de « monstre ». Rapatriée d’un camp en Syrie en juillet 2022, Samia (prénom modifié) est depuis son retour en France en détention provisoire, comme de nombreuses autres revenantes. C’est donc en visioconférence, depuis sa prison, qu’elle s’est exprimée devant la cour d’assises de Paris. Dans le dossier jugé, Samia a bénéficié d’un non-lieu et n’est donc pas soupçonnée d’avoir été une complice de ces crimes.
« Je n’ai jamais cru à sa mort », déclare cette femme aujourd’hui âgée de 39 ans, qui a épousé religieusement en France le jihadiste en janvier 2012, un mariage organisé par son frère pour la « remettre dans le droit chemin ».
À l’époque, elle a déjà un fils de neuf ans, né alors qu’elle n’avait que 15 ans. Aussitôt, son époux la coupe du monde, lui interdisant télévision, musique, amis et sorties, le tout dans un quotidien émaillé de violences. Avec son fils aussi, Sabri Essid est « dur », se souvient-elle. Le couple a trois enfants.
Au sujet de l’affaire jugée aujourd’hui, elle déclare : « Je ne voulais pas y croire au début, je savais que c’était un monstre, parce qu’il avait été horrible avec moi et mon fils, mais je ne l’imaginais pas inhumain à ce point-là, jusqu’à ce que mon avocat me dise qu’il y avait des preuves, des témoignages. »
Début 2015, Sabri Essid prend avec lui le premier fils de Samia pour la journée. Lorsque le garçon, alors âgé de 12 ans, rentre le soir à la maison, il « n’arrive pas à parler, a le regard dans le vide ». Il finit par confier à sa mère que son beau-père l’a forcé à exécuter un jeune otage, le tout en étant filmé pour une vidéo de propagande.
Le 3 février 2018, Sabri Essid annonce à Samia, de manière très « froide », que son fils est mort. Et le lendemain, c’est le jihadiste lui-même qui disparaît.
« Quand il a disparu, on nous a sorti plusieurs histoires différentes », relate Samia. « D’abord qu’il avait marché sur une mine, puis qu’il aurait peut-être été bombardé, ensuite qu’il aurait été enlevé par le Mossad » ou encore tué par un groupe de renégats. Mais « personne n’a vu son corps ».
Aurait-il pu organiser sa disparition ?, demande le président, qui indique que selon une source, Sabri Essid se trouverait en Turquie. « C’est fortement possible », estime-t-elle. Quelques temps avant sa disparition, son époux lui aurait dit que son émir lui avait parlé de le sortir du pays avec son beau-fils, « pour attendre le renouveau de l’EI ou préparer des attentats à l’étranger », confie-t-elle.
« Je ne saurai ja-mais, ja-mais », sanglote-t-elle, en parlant de la disparition de son fils. « Je ne peux même pas espérer qu’il soit vivant parce que s’il l’est, il est avec Essid depuis huit ans, ça veut dire que c’est un monstre aujourd’hui. Et ce n’était pas un monstre, c’était mon petit garçon. »
Demi-frère de Mohamed Merah
Sabri Essid, condamné en France en 2009 à cinq ans de prison, dont un avec sursis, pour association de malfaiteurs terroriste, était le fils d’un compagnon de la mère de Mohamed Merah.
Le 19 mars 2012, Mohammed Merah avait tué par balles l’enseignant juif Jonathan Sandler et deux de ses enfants, Gabriel, 3 ans, et Aryeh, 6 ans, ainsi q’une autre petite fille de 8 ans, Myriam Monsonégo dans le collège-lycée Ozar Hatorah, à Toulouse, après avoir abattu Imad Ibn Ziaten, Mohamed Farah Chamse-Dine Legouad et Abel Chennouf à Toulouse et à Montauban les jours précédents.
Le jihadiste français s’était rendu début 2014 en zone irako-syrienne, où il avait été rejoint par sa femme, leurs trois enfants et le fils de cette dernière.
Il figure dans une vidéo de propagande de l’EI diffusée le 10 mars 2015, dans laquelle il poussait son beau-fils, alors âgé de 12 ans, à exécuter un otage palestinien d’une balle dans la tête, faits évoqués par son ancienne compagne ce mercredi devant la cour.
Il s’agit du premier procès du genre en France. Mais plusieurs condamnations de membres de l’EI pour le génocide des Yazidis ont été prononcées en Europe ces dernières années, la première en Allemagne en 2021, puis l’an dernier en Suède et en Belgique.
Un autre procès lié à ce génocide devrait suivre à Paris en 2027, celui d’Abdelnasser Benyoucef, émir de l’EI aussi présumé mort, et de son ex-compagne Sonia Mejri, revenue en France.
la Communauté du Times of Israël !







