Le rapatriement de Ran Gvili signe la fin d’un mouvement qui a rassemblé les Juifs du monde entier
À une époque de forte polarisation, un tel mouvement semblait improbable, mais l'activisme de « Bring them Home » a montré que c'était possible
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Le rassemblement de Washington est légendaire. Un quart de million de Juifs américains avaient afflué dans la capitale de leur pays, qu’ils soient de gauche ou de droite, orthodoxes ou réformés, pour exiger une chose : la liberté des Juifs soviétiques.
C’était en 1987.
Des dizaines d’années plus tard, cette manifestation de grande ampleur semblait appartenir à une époque révolue faite de courtoisie et de solidarité, lorsque les Juifs étaient capables de faire corps, malgré leurs différences, pour défendre leur peuple. À l’époque actuelle, marquée par l’hyper-polarisation et la rudesse des dissensions politiques, un pareil rassemblement semblait improbable.
C’était avant le 7 octobre 2023 et l’enlèvement à Gaza de 251 personnes — Israéliens et étrangers, enfants et personnes âgées, soldats et civils, vivants et morts — par des terroristes, qui en ont tué 1 200 autres.
Immédiatement, semble-t-il, les Juifs ont réagi : l’unité était toujours possible. Un mouvement mondial de grande ampleur, mené depuis Israël et actif un peu partout dans le monde, a émergé pour « les ramener chez eux ».
Certes, il y avait bien des poches de dissidence, des militants juifs favorables au mouvement pro-palestinien et anti-israélien qui ne mettaient pas l’accent sur la question des otages. Mais ils étaient des exceptions au beau milieu de la vague massive qui a porté les communautés juives, surtout dans les premiers mois qui ont suivi le 7-Octobre, à se mobiliser en faveur de la libération des otages.
Des rassemblements ont eu lieu un peu partout dans le monde. Les affiches avec les photos des otages ont recouvert les murs des villes, dans plusieurs langues, en créant une sorte d’iconographie de la crise. Les noms de Hersh Goldberg-Polin, Shiri, Kfir et Ariel Bibas, Noa Argamani et d’autres sont venus à la bouche des Juifs du monde entier.
Et oui, en novembre 2023, des centaines de milliers de personnes se sont de nouveau précipitées à Washington, DC, pour participer à un rassemblement en faveur d’Israël, dénoncer l’antisémitisme et réclamer la libération des otages. Selon certaines estimations, la foule y a été plus nombreuse que celle qui avait investi le National Mall en 1987.
Ce mouvement a fait face à un flot d’adversité émaillé de moments tragiques.
Les affiches des otages étaient arrachées, alors qu’elle venaient à peine d’être collées. En Israël, les rassemblements en faveur des otages ont donné lieu à des contre-manifestations, de même que dans la diaspora. Et en juin 2025, un petit rassemblement en faveur des otages à Boulder, dans le Colorado, a été pris pour cible par des tirs de cocktail Molotov qui ont fait un mort, une femme de 82 ans.
Ce lundi, au bout de 843 jours, le dernier otage tué, Ran Gvili est revenu en Israël. Le mouvement qui s’était donné pour mission de les ramener tous chez eux avait réussi.
À ce moment-là, pourtant, les Juifs étaient manifestement tout sauf unis.
La guerre a fait s’affronter les communautés juives aux États-Unis et en Israël, opposant les générations et les tenants de diverses opinions politiques. Israël continue d’être une source de tensions au sein des synagogues et autour des tables de Shabbat en Amérique.
Avec le rapatriement de Gvili, c’est un problème qui était parvenu à réunir le consensus, au-delà des divisions, qui disparaît. Qui disparaît parce que les activistes, contre toute attente, ont atteint leur douloureux, puissant et insupportable objectif.
Aujourd’hui, le mouvement de libération des otages peut légitimement s’ajouter à la liste de ceux qui ont suscité l’union d’une communauté juive normalement conflictuelle, aux côtés du mouvement en faveur des Juifs soviétiques et, avant cela, de l’activisme en faveur du tout jeune État d’Israël.
En 2017, dans le cadre d’une interview pour les 30 ans de la marche en faveur des Juifs soviétiques, Natan Sharansky, célèbre refusenik , avait donné son avis sur la possible redite d’un pareil moment d’unité. Il n’avait évidemment aucune idée de la catastrophe qui allait survenir six ans plus tard. Mais il s’était montré catégorique : oui, les Juifs étaient encore capables de se rassembler.
« Si une partie de notre peuple est en danger, la solidarité reste très élevée », avait-il affirmé alors. « De temps en temps, il nous faut nous rappeler ce qui nous unit. Nous parlons toujours de ce qui nous sépare, mais même quand nous sommes cruellement déçus… nous ne pouvons pas nous permettre d’oublier, ne serait-ce un instant, que ce qui nous unit est bien plus fort ».
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