Les chercheurs transcrivent des centaines de milliers de fragments – parfois inédits – de la Geniza du Caire
Le projet MiDRASH s'est vu allouer une subvention de 11,5 millions de dollars pour dynamiser la recherche sur la littérature juive médiévale
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La Bibliothèque nationale d’Israël a annoncé l’achèvement de la transcription numérique des textes figurant dans des centaines de milliers de fragments de la célèbre Geniza du Caire, ainsi que des milliers de manuscrits hébraïques – un projet mené par des chercheurs d’Israël et d’ailleurs.
Le projet, baptisé MiDRASH (acronyme plus ou moins dérivé de Migrations of Textual and Scribal Traditions via Large-Scale Computational Analysis of Medieval Manuscripts in Hebrew Script), a été lancé en 2023, assorti d’une subvention du Conseil européen de la recherche de l’UE d’un montant de 10 millions d’euros pour six ans.
La quasi-totalité des 400 000 fragments de la geniza avaient déjà été photographiés et numérisés mais moins de 15 % d’entre eux avaient fait l’objet d’une transcription, sans compter qu’un grand nombre n’avait jamais été correctement déchiffré, sans parler de leur étude.
« Notre objectif est de reconstruire la culture littéraire médiévale juive du livre, ce qui commence par la transcription de l’immense collection de manuscrits virtuels assemblée à la Bibliothèque nationale d’Israël », explique Daniel Stökl Ben Ezra, professeur d’hébreu ancien et d’araméen à l’École Pratique des Hautes Études de Paris, l’un des principaux universitaires en charge de ce projet.
Selon la loi juive, il est interdit de jeter ou de détruire des documents portant le nom de Dieu, ce qui explique que durant près d’un millénaire, les Juifs du Caire aient déposé les manuscrits, lettres, vieux livres de prières et autres artefacts dans une pièce de la synagogue Ben Ezra, dont le bâtiment d’origine existait depuis avant le IXe siècle de notre ère.
Conservés grâce au climat sec de l’Égypte, ces documents — la Geniza du Caire — ont attiré l’attention des chercheurs européens en 1896, date à partir de laquelle la plupart des artefacts ont été envoyés en Angleterre.
« Tout ceci est extrêmement important car 90 % des Juifs [du Moyen Âge] vivaient dans des zones dominées par des musulmans, et non en Europe, et pour autant la plupart des manuscrits se sont perdus », explique Stökl au Times of Israel dans le cadre d’une interview téléphonique.
« Avec la découverte de la Geniza du Caire, nous avons eu accès à un très grand nombre de nouveaux textes et de nouvelles versions de textes que nous connaissions déjà, ce qui nous a appris énormément de choses. »
Le fait de disposer de la transcription numérique d’un document permet beaucoup de choses, parmi lesquelles rechercher des mots, faire des regroupements par genre ou comparer les éléments linguistiques.
La totalité des transcriptions seront disponibles sur le site Internet de la Bibliothèque nationale d’Israël, accompagnées de la photographie des manuscrits originaux.
Selon la Dre Tsafra Siew, en charge des projets orientés de recherche de la Bibliothèque nationale d’Israël, MiDRASH ouvre un nouveau chapitre dans ce qui est la mission centrale de la bibliothèque, à savoir la conservation des livres en hébreu.
« En 1950, David Ben-Gurion, le premier Premier ministre d’Israël, créait l’Institut des manuscrits hébreux microfilmés », se souvient Siew.
« L’idée était de sauver autant de manuscrits hébreux que possible, et comme il n’était pas possible de les apporter physiquement à Jérusalem, l’institut a commencé à photographier les manuscrits sur microfilm. C’est ainsi qu’a commencé la première collection photographique. »
Au fil du temps, ce sont près de 1 500 collections de livres venus du monde entier qui se sont ajoutés au projet.
Les fragments de la Geniza du Caire ont été numérisés dans le cadre d’une initiative appelée le Projet Friedberg Geniza, lancée en 2006.
« En 2014, nous avons commencé à numériser notre collection photographique et créer un site Internet permettant à ses utilisateurs de faire des recherches et de consulter les manuscrits numérisés », poursuit Siew. « Une grande réussite. »
« Le projet MiDRASH est le prochain saut technologique », ajoute-t-elle.
La Bibliothèque nationale d’Israël travaille désormais à la construction des infrastructures du site Internet et au téléchargement des documents, une tâche considérable.
Interrogée sur le temps nécessaire pour que les transcriptions soient disponibles en ligne, Siew estime qu’il est difficile de le dire mais qu’elle espére que cela prendra « moins d’un an ».
« Le fait de travailler avec la Bibliothèque nationale nous a conféré un énorme avantage car elle a fait tout ce travail préliminaire de constitution de cette immense collection », précise Stökl.
« Si on travaillait en arabe, on aurait des millions de manuscrits dispersés de par le monde, et il faudrait des décennies avant de les réunir dans un fonds électronique unique. »
Le groupe interdisciplinaire de chercheurs MiDRASH comprend des paléographes (qui étudient l’écriture historique), des informaticiens, des linguistes et des experts en littérature hébraïque et en études juives. Travaillent notamment avec Stökl le Professeur Nachum Dershowitz, de l’Université de Tel Aviv, le Dr Avi Shmidman, de l’Université Bar-Ilan, et la Professeure Judith Olszowy-Schlanger, de l’Université d’Oxford.
Des équipes de l’Université de Haïfa et de la Bibliothèque nationale d’Israël participent également à ce projet, sous la supervision du Dr Moshe Lavee et de Siew, sans oublier le Princeton Geniza Project dirigé par la Professeure Marina Rustow.
Le groupe a utilisé une plateforme en open source pour la transcription automatique des tirages et manuscrits, appelée eScriptorium, dans le but de développer un modèle de segmentation et transcription du matériel en écriture hébraïque (les textes sont écrits non seulement en hébreu, mais aussi en araméen et en judéo-arabe, qui utilisent tous deux des caractères en hébreu).
Le modèle a été entraîné en lui fournissant des transcriptions existantes réalisées manuellement par des chercheurs.
Selon Stökl, dans les prochains mois, devraient être transcrites 10 millions d’images de manuscrits hébraïques.
Pourtant, souligne le chercheur, la transcription n’est que la première étape.
« La transcription n’est que le début du processus », souligne-t-il.
« Nous avons besoin des transcriptions pour effectuer d’autres analyses. Nous voulons mener une analyse linguistique pour identifier qui cite qui, qui paraphrase qui mais aussi qui s’inspire de qui, dans le but de retracer le parcours des idées, motifs et commentaires à travers les siècles. L’objectif principal du projet commence après la transcription. »
Il est probable que les transcriptions contiennent des erreurs, surtout lors de la première phase, mais elles ont l’avantage de rendre les textes consultables et comparables.
Le système sera à terme en mesure de dire si un fragment contient un extrait de la Bible, une page de Talmud, un autre texte bien connu, une lettre privée, etc.
L’un des objectifs de Stökl est d’étudier l’évolution des midrashim – les récits rabbiniques et autres enseignements tirés de la Bible – ont évolué au fil du temps et selon le contexte – musulman ou chrétien -.
Selon Stökl, les résultats tirés de ce projet seront publiés dans des revues académiques à comité de lecture.
Par ailleurs, dans le but d’aider les chercheurs à améliorer les transcriptions et les systèmes qui les sous-tendent, la Bibliothèque nationale d’Israël a mené un « Transcribe-a-thon » à Jérusalem et en ligne, entre le 24 et le 27 novembre derniers, pour inviter les bénévoles ayant des compétences en la matière à relire et améliorer les transcriptions automatiques générées par la plateforme, afin d’améliorer son modèle basé sur l’apprentissage automatique.
Les chercheurs sont impatients à l’idée de bientôt découvrir les nombreux secrets que recèlent ces manuscrits.
« [Ce projet] nous permet de poser de nouvelles questions, plus vastes et profondes », conclut Siew.
« Des questions auxquelles il n’est possible de répondre qu’au vu de l’ensemble de la collection des manuscrits hébreux. »
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