Les étudiants juifs réagissent à la montée de l’antisémitisme sur les campus européens
Alors que le harcèlement et l'intimidation se répandent à travers le continent, de jeunes leaders s'efforcent d'aider les étudiants juifs à se réapproprier leur propre histoire
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Le fait de grandir en Allemagne en tant qu’unique élève juive de son école a poussé Hanna Veiler, 27 ans, a définir très jeune ce que signifiait pour elle son identité juive.
« Ma famille a quitté la Biélorussie quand j’avais sept ans. Pendant plusieurs décennies, nous n’avons pas été autorisés à pratiquer notre religion, ni à développer une identité juive positive », a confié Veiler, la nouvelle présidente de l’Union européenne des étudiants juifs (EUJS), au Times of Israel. « Comme beaucoup de personnes de ma génération qui ont grandi en Europe de l’Est, j’ai dû lutter pour réapprendre ce que cela signifie, et pour en faire une identité positive. »
Avec la montée de l’antisémitisme sur les campus universitaires en Europe et dans le monde, Veiler ne devra pas tarder à mettre ces leçons en pratique. Un récente rapport du Bnai Brith International, produit en coopération avec l’EUJS et l’organisme de surveillance de la démocratie democ basé à Berlin, décrit un climat croissant d’angoisse et d’exclusion parmi les Juifs dans le monde universitaire. Les administrations universitaires, en effet, encouragent les manifestations violentes au lieu de s’efforcer de les réprimer.
Selon une autre enquête récemment réalisée par l’Anti-Defamation League (ADL) et de la World Union of Jewish Students (Union mondiale des étudiants juifs ou WUJS), plus des trois quarts des étudiants juifs à travers le monde ont peur de divulguer publiquement leur identité. « La situation est tout simplement catastrophique », conclut ce rapport.
L’EUJS est une organisation faîtière. Créée il y a 47 ans, elle regroupe des étudiants et de jeunes professionnels de 36 pays européens. Veiler, au cours de son mandat de deux ans, aura pour mission de diriger un mouvement qui vise à aider environ 160 000 jeunes adultes âgés de 18 à 35 ans à défendre leurs droits en tant que Juifs européens.
« Aider les jeunes Juifs à se réapproprier leur propre histoire sera une priorité absolue », a fait savoir Veiler, auparavant présidente de l’Union allemande des étudiants juifs. « Depuis le pogrom du 7 octobre, nous vivons dans une réalité où les étudiants juifs sont acculés et contraints de se défendre, et dans l’incapacité aussi d’aborder les questions qui sont importantes pour nous. Il est temps de faire entendre notre voix. »
Les étudiants de tout le continent font désormais face à des actes d’intimidation de plus en plus importants, à des menaces de violence et à un flot incessant d’attaques antisémites. À l’université de Strasbourg, en France, des étudiants ont été passés à tabac par des agresseurs qui les traitaient de « fascistes sionistes ». Un étudiant juif de l’université libre de Berlin a été hospitalisé, souffrant de fractures au visage, après une agression violente. Un coprésident du syndicat étudiant juif belge a été attaqué alors qu’il récupérait sa voiture à côté d’un campement de manifestants. Un campement « Intifada », à l’université de Vienne, a menacé des étudiants juifs lors de la Journée du souvenir de la Shoah.
Veiler et les sept membres de son conseil d’administration ne se font aucune illusion quant à un revirement de cette réalité dans un avenir proche, alors qu’ils continuent à travailler avec les décideurs politiques européens et les dirigeants locaux.
« Nous allons devoir continuer à nous défendre, car l’antisémitisme ne disparaîtra pas. Mais nous devons en revanche commencer à revendiquer notre place dans la société européenne, l’égalité et la justice, ainsi que la paix au Moyen-Orient. Nous devons commencer à raconter nos histoires, afin que le monde comprenne ce que signifie être un jeune Juif en Europe aujourd’hui », a-t-elle expliqué.
Un modèle pour la vie étudiante juive
Pour comprendre à quoi ressemble la vie des étudiants juifs en Europe, il est important de saisir en quoi elle se distingue de l’expérience universitaire américaine, a déclaré Dalia Grinfeld, directrice adjointe et responsable de programme en Europe pour l’Anti-Defamation League (ADL).
Alors que de nombreuses universités américaines fonctionnent selon un système de campus clairement délimités qui regroupent les dortoirs, les bâtiments universitaires et les autres installations, la majorité des universités européennes sont réparties dans leurs villes respectives, avec des salles de classe et des appartements étudiants dispersés dans différents quartiers, a précisé Grinfeld.
La vie étudiante juive s’en trouve moins centralisée et plus exposée à la communauté juive urbaine plus large de la ville, a ajouté Grinfeld.
« Cela signifie que l’antisémitisme sur les campus se traduit différemment dans les données », a poursuivi Grinfeld. « Lorsque nous parlons d’une agression ou d’un incident, cela peut faire référence à quelque chose qui s’est produit dans les transports en commun ou sur le trajet en direction de l’école, et non sur le campus proprement dit. »
Si des organisations comme Hillel et Moishe House existent dans certains pays, elles s’adressent toutefois, généralement, à tous les jeunes juifs, et pas uniquement aux étudiants, et sont de plus rarement présentes physiquement sur les campus, a souligné Grinfeld.
En Europe, la plus grande partie des programmes, événements et actions de sensibilisation liés à la communauté juive sont organisés par des étudiants pour leurs pairs, et ne reçoivent qu’une aide très limitée de la part des institutions ou des organisations, a indiqué Grinfeld. Le soutien financier aux étudiants juifs provient généralement d’organisations juives nationales ou de la communauté juive de la ville, plutôt que de l’université elle-même. Ces points sont de nature à rendre le rôle de leader étudiant très engageant et stimulant, mais ils posent également des limites à ce qui est réellement réalisable.
Les personnes qui exercent des fonctions de direction au sein des associations étudiantes juives s’identifient publiquement comme juives. Cela peut les exposer à des actes antisémites, a fait remarquer Grinfeld.
« Beaucoup sont très fiers de leur héritage ethnique, mais ne se sentent pas à l’aise pour parler d’Israël avec leurs pairs ou pour arborer des symboles sionistes », a constaté Grinfeld. « Cela rend les choses beaucoup plus difficiles. »
Selon le rapport du Bnai Brith International, l’hostilité envers les étudiants juifs ne cesse d’augmenter. Les organisations anti-israéliennes intensifient en effet leurs manœuvres et tactiques d’intimidation sous le couvert d’un activisme pro-palestinien.
D’après le rapport, en outre, la plupart des administrations universitaires ont montré une certaine réticence à prendre fermement position contre l’antisémitisme, favorisant ainsi un environnement où les appels à l’Intifada, la glorification du Hamas, la déformation de la Shoah et d’autres discours du même type sont devenus la norme.
« Les étudiants nous confient qu’ils n’ont pas l’impression que leurs camarades, sur le campus, se comportent comme des alliés envers eux en tant que Juifs. Ils disent aussi que les mouvements progressistes dans ces espaces ne défendent plus les Juifs », a ajouté Grinfeld. « L’institution universitaire, qui est un lieu d’apprentissage et de construction identitaire, est désormais également un lieu de menace et d’insécurité. Et ce point constitue un problème à long terme pour la communauté juive. »
Apprendre à réagir
Pour aider les élèves à vivre avec cette nouvelle réalité, Grinfeld dirige le projet « Words to Action » (Des paroles aux actes) de l’ADL. Ce programme de formation est conçu pour enseigner aux élèves l’histoire et les manifestations actuelles de l’antisémitisme, ainsi que pour leur fournir des outils pratiques qui leur permettront d’y répondre.
Depuis son lancement en 2022, quelque 4 500 étudiants de 25 pays ont participé à ce séminaire d’une journée, a rapporté Grinfeld.
« Pour commencer, nous aidons les gens à comprendre l’histoire des mythes et des stéréotypes antisémites. De cette manière, ils savent que les clichés dont ils sont témoins sur les campus sont anciens, même s’ils semblent actuels », a précisé Grinfeld. « Nous leur montrons des photos de manifestations actuelles, puis nous examinons les descriptions de l’antisémitisme d’autrefois dans les manuels scolaires, de l’Inquisition espagnole jusqu’au siècle dernier. Ils doivent ensuite trouver le dénominateur commun. »
« C’est vraiment difficile pour beaucoup de gens. Mais c’est un outil essentiel pour les aider à mettre les choses en perspective avant d’aller plus loin », a noté Grinfeld.
« C’est, pour de nombreuses personnes, la première fois de leur vie qu’ils découvrent ce que signifie réellement s’exprimer et se défendre en tant que Juif », a ajouté Grinfeld.
Un avis que partage Veiler, la nouvelle présidente de l’EUJS. « De nombreux de Juifs, aujourd’hui, se considèrent uniquement comme des victimes », a-t-elle affirmé. « Mais historiquement, nous avons toujours pris nos responsabilités, non seulement envers nos propres communautés, mais aussi envers la société dans son ensemble. »
Selon Grinfeld, les données recueillies par l’ADL révèlent que cette formation augmente la confiance des élèves dans leur capacité à réagir de 25 % en moyenne. Les étudiants apprennent ensuite diverses stratégies qui leur permettront de riposter à différentes attaques, ainsi que des jeux de rôle aux scénarios variés.
« Pour de nombreuses personnes, cette formation marque la première fois qu’elles parlent d’antisémitisme avec leurs pairs juifs, la première fois qu’on leur demande ce que cela signifie pour elles, comment elles perçoivent Israël, et en quoi leurs expériences ressemblent à celles de leurs pairs. De ce point de vue, c’est quelque chose qui leur est extrêmement précieux », a-t-elle déclaré.
Pour Veiler, apprendre à être suffisamment à l’aise pour être capable de se lever et de riposter en tant que Juif est l’un des plus grands défis auxquels sont confrontés les étudiants européens aujourd’hui.
« Depuis le 7 octobre, la plus grande partie des jeunes Juifs ont le sentiment d’être acculés, avec très peu de marge de manœuvre pour se sentir en sécurité », a-t-elle indiqué. « Mais ils réalisent également qu’être juif aujourd’hui veut aussi dire être conscient de l’incroyable résilience que nous confèrent notre culture et notre communauté. »
« Nous devons continuer à mener notre vie juive avec autant d’assurance que possible, en célébrant notre judéité, en apprenant ensemble, en favorisant un esprit communautaire, et en nous demandant comment nous pouvons rendre ce monde meilleur pour tous », a expliqué Veiler. « Être juif, c’est ne pas abandonner. »
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