Des extrémistes haredim se vantent de vouloir faire obstruction à la police, sans en subir les conséquences
Les responsables de la Faction de Jérusalem revendiquent l'organisation de manifestations parfois violentes pour empêcher l'application des lois contre les réfractaires, tout en se cachant derrière la liberté d'expression
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Le mois dernier, des manifestants ultra-orthodoxes appartenant au groupe radical de la Faction de Jérusalem ont pénétré par effraction au domicile du chef de la police militaire de Tsahal, à Ashkelon, dans le sud d’Israël, pour protester contre l’arrestation d’étudiants de yeshiva réfractaires au service militaire.
Lors de cet incident, qui s’est produit en présence des proches du brigadier-général Yuval Yamin, des dizaines d’émeutiers « ont pénétré dans le jardin, agi de manière violente et fait de l’agitation dans le quartier », selon la police. Vingt-cinq d’entre eux ont été arrêtés.
Suite aux critiques que lui ont valu ses actions, la Faction de Jérusalem n’a pas présenté d’excuses, se contentant de déclarer : « Les bornes ont été dépassées ; laissez les étudiants de la Torah tranquilles. »
Cette déclaration et l’émeute qui l’a précédée, résument parfaitement l’idéologie de ce groupe ultra-orthodoxe extrémiste qui compte près de 60 000 membres et organise régulièrement des manifestations bruyantes contre le service militaire des étudiants de yeshiva.
Les dirigeants de la campagne anti-militaire de la Faction de Jérusalem ont beau avoir pris leurs distances avec les actions illégales de ceux qu’ils ont mobilisés, une enquête du Times of Israel révèle que l’organisation se targue régulièrement de faire obstruction à l’interpellation de réfractaires au service militaire, via notamment la mobilisation de très grands nombres de jeunes hommes, tout en faisant campagne pour faire achopper les initiatives déjà faibles du gouvernement pour faire respecter la conscription.
Malgré les activités outrancières de cette organisation, lesquelles ont fait l’objet d’une couverture nationale, les autorités, sous les ordres d’un gouvernement que les critiques disent sous l’emprise des intérêts ultra-orthodoxes ne lui opposent pas un front systématique, ce qui permet à la Faction de Jérusalem de continuer à faire régner le chaos dans les rues israéliennes.
תבינו את הדרמה באשקלון: עשרות מפגינים מהפלג הירושלמי נכנסו לתוך ביתו של מפקד המשטרה הצבאית תת אלוף יובל יאמין ומתבצרים שם https://t.co/2ohPMV8KN4 pic.twitter.com/iimgCNsbY3
— יואלי ברים yoeli brim (@yoeli_brim) April 28, 2026
Les organisateurs de la Faction de Jérusalem ont notamment, pour les récompenser, versé des fonds ou attribué des prix de tombola aux étudiants de yeshiva réfractaires au service, et même mis en place un « système national d’alerte » pour déployer des actions sauvages, dans la rue, lorsque l’arrestation d’un étudiant de yeshiva est constatée.
À plusieurs reprises, des messages diffusés via le système d’alerte de l’organisation ont provoqué des émeutes de masse lors desquelles des manifestants ont renversé des voitures de patrouille, vandalisé des biens et affronté la police, en faisant quelques blessés hospitalisés.
Entrave aux opérations policières
Ces deux dernières années, l’armée a émis des dizaines de milliers d’ordres d’enrôlement destinés à des membres de la communauté ultra-orthodoxe suite à la révocation, en 2024, des exemptions du service militaire obligatoire par une décision de la Cour suprême. La plupart d’entre eux ont ignoré ces ordres, ce qui en fait aux yeux de la loi des déserteurs susceptibles d’arrestation entre autres sanctions.
L’armée n’a pas pris de mesures pour arrêter les 80 000 hommes ultra-orthodoxes âgés de 18 à 24 ans considérés comme éligibles au service, mais la détention d’un petit nombre d’entre eux a suscité la colère et parfois la violence dans les différentes enclaves haredim du pays.
Quelques-unes des tentatives d’empêchement des arrestations ont été organisées par la Faction de Jérusalem, selon un examen approfondi des emails adressés aux partisans de l’initiative anti-conscription Notnim Gav et de son soutien Tzeva Shachor.
Tzeva Shachor, qui peut se traduire par « Couleur noire », est à la fois une ligne directe permettant aux activistes de signaler les tentatives d’arrestation et un système d’alerte pour appeler les militants à agir en temps réel.
De multiples messages envoyés par des adresses officielles appartenant à Notnim Gav et Tzeva Shachor semblent explicitement admettre avoir volontairement empêché les policiers militaires et civils d’interpeler les réfractaires — ce qui est susceptible de constituer une entrave à la justice.
Dans un courriel du 6 juillet 2025, l’organisation s’est vantée de son réseau, fort de « dizaines de milliers de Juifs Haredim bien décidés à protéger les étudiants de yeshiva », affirmant qu’il avait « été prouvé à maintes reprises » que « l’armée avait dû libérer tous les déserteurs interpelés suite à des menaces de manifestations ».
« Maintenant, » ajoutait le groupe, « l’armée va subir une défaite écrasante. »
Des courriels ultérieurs montrent que Notnim Gav et Tzeva Shachor suivent la consigne, décrivant des mobilisations répétées d’étudiants de yeshiva pour s’opposer aux forces de l’ordre. Tzeva Shachor a également utilisé des emails pour inciter des personnes à descendre dans la rue pour empêcher les arrestations.
Un message du 29 janvier adressé aux membres de la Faction rapporte que la police « a tenté d’envoyer un étudiant de yeshiva à la police militaire au commissariat de Kfar Saba », appelant la population à venir lui apporter son soutien. Un courriel de suivi envoyé 20 minutes plus tard indique que les manifestants ont effectivement empêché la remise de l’étudiant.
« Grâce à l’arrivée de la foule sur place, grâce à Dieu, l’étudiant de la yeshiva a été libéré et ne sera pas remis à la police militaire », indique le courriel.
Les 3 et 10 février derniers, Notnim Gav s’est vanté d’avoir mobilisé les groupes qui ont chassé la police militaire du domicile de deux déserteurs, et le 15 février, sa ligne directe a mobilisé des manifestants à Bnei Brak, dans le centre d’Israël, après qu’un résident ayant aperçu deux militaires israéliens a affirmé à tort qu’ils venaient délivrer des ordres de conscription.
Ce dernier incident a rapidement dégénéré, la foule s’en prenant aux soldats, renversant une voiture de patrouille et mettant le feu à une moto de la police.
S’entretenant avec le Times of Israel après l’incident, le porte-parole de la Faction de Jérusalem a nié toute responsabilité dans les violences, assurant que les émeutes « n’avaient rien d’organisé ».
Interrogé sur la légalité de ses opérations, le porte-parole de Notnim Gav a déclaré au Times of Israel qu’il encourageait les manifestations légitimes et que ses appels à l’action servaient « non pas à empêcher les arrestations, mais plutôt à apporter un soutien » aux étudiants de yeshiva « arrêtés pour le bien de notre sainte Torah ».
Les manifestants se rassemblent pour « lui apporter un soutien afin qu’il puisse aller en prison la tête haute » et toutes les activités de Tzeva Shachor « sont menées dans le respect de la loi et régulièrement examinées par un avocat », a déclaré le porte-parole.
Les arrestations de manifestants sont fréquentes, lors de telles manifestations, mais rien n’est fait pour poursuivre les organisateurs de telles manifestations de masse.
Aux yeux de la loi, les incitations à la désertion au service militaire en temps de guerre sont passibles d’une peine de prison de 15 ans. Mais il est difficile de prouver ces incitations.
Selon Ran Cohen Rochverger, ex-avocat principal de la défense de Tsahal, les manifestants qui empêchent la police militaire ou civile de se rendre au domicile d’un réfractaire à la conscription peuvent facilement être poursuivis pour entrave à un officier dans l’exercice de ses fonctions. En revanche, faire inculper ceux qui appellent à de telles manifestations est autrement plus difficile.
Qu’ils sachent ou non que les manifestations auxquelles ils appellent risquent de se terminer par des violences ou des activités illégales, les messages envoyés par la ligne directe Tzeva Shachor sont « délibérément rédigés avec prudence, avec des termes ambigus», a-t-il déclaré.
« Les gens sont appelés à manifester, et parfois des émeutes ont lieu lors de ces manifestations, mais il est exagéré de dire que tous ceux qui convoquent et initient des manifestations sont responsables de tout ce qui se passe pendant celles-ci », souligne Cohen Rochverger. « Même si nous savons tous quelle est la vérité, légalement il faut des preuves, et des preuves suffisantes pour les relier, ce qui n’est pas toujours possible. »
« Ils font attention à la formulation de leurs propos, mais tout le monde sait ce que cela signifie », dit-il.
Une faible application de la loi
Ces deux dernières années, les forces de l’ordre et les services de la procureure générale n’ont pas fait grand-chose pour freiner la croissance du vaste écosystème d’organisations ultra-orthodoxes qui visent à promouvoir les réfractaires, étudiants de yeshiva ou autres hommes Haredim, ce qui leur permet d’agir en dehors de tout contrôle malgré les nombreuses demandes d’enquête des organisations qui défendent la conscription.
Ces organisations de soutien aux réfractaires à la conscription sont fidèles aux conseils de l’ancien ministre des Affaires de Jérusalem, Meir Porush, qu’une enquête du Times of Israel, en 2025, avait révélé qu’il leur recommandait de « ne pas tenir compte » des convocations du bureau de recrutement de Tsahal.
Un autre canal d’appels aux manifestations géré par le Vaad HaYeshivot, un organisme qui fait traditionnellement le lien entre les yeshivot ultra-orthodoxes et le ministère de la Défense au sujet des reports de service, insiste pour que les étudiants de yeshiva « ne se présentent à l’armée sous aucun prétexte ».
Les critiques reprochent à la police israélienne de ne rien faire contre les manifestations Haredim violentes, et des rumeurs font état de manœuvres de la police pour empêcher l’armée d’interpeler les déserteurs dans les quartiers ultra-orthodoxes.
D’aucuns expliquent l’apathie présumée de la police sur la question au gouvernement, qui compte dans ses rangs des partis ultra-orthodoxes ayant fait de l’obtention d’exemptions au profit des Haredim un objectif central.
La police devrait agir en toute indépendance, mais le ministre de la Sécurité intérieur, Itamar Ben Gvir, est accusé par ses détracteurs, à commencer par la procureure générale Gali Baharav-Miara, de l’avoir politisée.
La police nie exercer une quelconque discrimination entre les diverses organisations en matière d’application de la loi : elle n’a pas commenté le processus d’octroi d’habilitations aux agents de la police militaire pour intervenir dans les quartiers Haredim.
Malgré cela, il est probable que l’approche des forces de l’ordre envers la Faction de Jérusalem évolue progressivement. Fin mars, les services du procureur de l’État ont déclaré devant la Cour suprême que la police tenait les activités de Tzeva Shachor « pour très graves » et qu’avec de plus amples informations, elle agirait « en utilisant tous les outils à sa disposition pour gérer et prévenir les activités récurrentes ».
Les services du procureur de l’État ont déclaré avoir donné leur accord à la police pour mener l’enquête pour incitation sur la base d’un enregistrement attribué à un chef de la Faction de Jérusalem appelant prétendument à des violences contre des députés Haredim.
Ils n’auraient par ailleurs pas autorisé la police à enquêter sur la Faction de Jérusalem pour incitation à la violence à la suite d’une émeute violente à Jérusalem, survenue en décembre dernier, bien que des membres de l’organisation fassent toujours l’objet d’une enquête pour participation à cette émeute. Les services du procureur de l’État ont ajouté avoir rejeté une demande sans rapport de la députée de Yisrael Beytenu, Sharon Nir, demandant à la police d’enquêter sur Tzeva Shachor pour incitation à la désertion.
Interrogé sur la raison pour laquelle les services du procureur de l’État n’ont pas autorisé la police à enquêter sur la Faction de Jérusalem pour incitation à la désertion, compte tenu de la nature des contenus adressés via sa liste de diffusion, le porte-parole des services de la procureure générale a répondu qu’« un recours avait été déposé auprès de la Cour suprême dans cette affaire. Nous ferons part de notre position, le cas échéant. »
עשרות מפגינים חרדים מקיפים ניידת משטרה, שלטענתם ניסתה לעצור שלושה עריקים בירושלים@daniel_grovais pic.twitter.com/yhc9HBlS68
— גלצ (@GLZRadio) December 18, 2025
Toutefois, il est possible que l’enquête qu’ils auraient autorisé la police à mener ait été bloquée.
Dans un courriel adressé au Times of Israel, le porte-parole de la police explique que l’enquête sur l’enregistrement a été close « faute d’approbation de la part des services du procureur de l’État ».
Au-delà des mots
Rochverger souligne que les autorités sont souvent réticentes à contrôler la liberté d’expression.
« La politique des services du procureur de l’État est restrictive en ce qui concerne les questions purement verbales [comme] la parole », ajoute-t-il. « Cela s’explique par le poids que l’accusation accorde à la liberté d’expression. »
Mais les messages explicites promettant des avantages financiers aux réfractaires, certains d’entre eux reprenant les propos d’un rabbin demandant aux membres du groupe d’annuler les ordres de conscription, « sont à mon sens des déclarations dures, dépourvues de toute ambiguïté », ajoute-t-il en affirmant qu’« il n’y a pas assez d’actions dans de nombreux domaines, à commencer par l’application de la loi, les enquêtes criminelles, les arrestations et les poursuites. »
En effet, les communications faites par Notnim Gav et Tzav Shachor dont le Times of Israel a pu avoir connaissance comprennent des tracts reprenant les propos de grands rabbins appelant leurs fidèles à ignorer les ordres d’enrôlement.
Dans un autre courriel de ce mois-ci, la Faction de Jérusalem a annoncé avoir commencé à faire bénéficier de réductions les réfractaires à la conscription sur simple présentation de leur ordre de conscription dans les entreprises partenaires, à commencer par un magasin de lunettes à Bnei Brak.
The Jerusalem Faction has announced it is partnering with businesses to offer discounts to draft dodgers — including at an eyeglasses shop in Bnei Brak pic.twitter.com/9Um8QACc1d
— Sam Sokol (@SamuelSokol) May 4, 2026
En février dernier, quelques semaines avant la fête de Pourim, le groupe avait envoyé un courriel contenant l’image d’un flyer circulant sur WhatsApp, prétendant contenir des instructions pour les étudiants d’une yeshiva haredi en cas de raid de la police militaire.
Il s’y disait que les réfractaires à la conscription devaient fuir en profitant que leurs pairs utilisent tout ce qu’ils avaient à portée de main pour empêcher les forces de l’ordre de les poursuivre. Il était par ailleurs conseillé aux étudiants de fermer leurs portes à clef et d’éteindre les lumières.
L’email qualifiait ces instructions de « blague de Pourim, pour l’instant ».
« Mais ça n’est pas sorti de nulle part, » pouvait-on lire dans l’email.
« La plupart des messages… sont rédigés avec beaucoup de soin », explique Rachverger. « Il y a même des modèles de ce qu’il faut dire. Peut-être que c’était pour Pourim — mais ils donnaient de vraies instructions sur la conduite à tenir pour échapper à la police, notamment en éteignant les lumières. »
« Comme on le dit, » ajoute-t-il, « pas besoin d’en dire plus à ceux qui savent. »
Cet article fait partie d’une série d’enquêtes sur l’écosystème des organisations Haredim opposées à la conscription.
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