Les Israéliens éthiopiens s’interrogent : « Nos vies ont-elles moins de prix ? »
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Reportage

Les Israéliens éthiopiens s’interrogent : « Nos vies ont-elles moins de prix ? »

Selon les manifestants, c'est un racisme systématique qui s'exprime derrière les violences policières répétées contre les jeunes noirs en Israël - et qui ont pu entraîner la mort

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Les Israéliens d'origine éthiopienne et leurs soutiens manifestent après la mort de Solomon Tekah, 19 ans, abattu par un policier hors service à Kiryat Haim à Tel Aviv, le 2 juillet 2019 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
Les Israéliens d'origine éthiopienne et leurs soutiens manifestent après la mort de Solomon Tekah, 19 ans, abattu par un policier hors service à Kiryat Haim à Tel Aviv, le 2 juillet 2019 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Pour ces jeunes Israéliens d’origine éthiopienne qui manifestent, mardi, pour dénoncer le meurtre d’un membre de leur communauté par un policier, ce n’est pas seulement l’expression d’une colère contre ce qu’ils considèrent comme un racisme systématique profondément ancré du côté des forces de l’ordre.

C’est aussi un cri exprimant une frustration entraînée par des promesses de changement, maintes fois répétées et qui n’ont rien changé.

Dans tout le pays, ce sont des milliers de manifestants issus de la communauté et leurs soutiens qui ont bloqué les routes pour faire part de leur fureur après la mort de Solomon Tekah, qui a été abattu cette semaine par un agent de police qui n’était pas en service à ce moment-là.

Le mouvement de protestation a continué pendant la nuit, dégénérant fréquemment en violences.

Selon la police, mardi, ce sont 74 agents qui ont été blessés et 60 manifestants qui ont été arrêtés.

Les forces de l’ordre n’ont pas transmis les chiffres du bilan des éventuels blessés parmi les participants au mouvement de protestation. Pour leur part, le personnel médical a signalé un blessé modéré dans un délit de fuite survenu dans la soirée de mardi.

A un carrefour animé de Tel Aviv où des centaines de personnes se sont rassemblées pour bloquer la circulation, la colère et la méfiance à l’égard des autorités est palpable.

Un grand nombre de manifestants refusent d’être interrogés et ceux qui acceptent de me répondre réclament que leur témoignage soit présenté sous couvert d’anonymat.

Une voiture en feu pendant une manifestation après la mort de Solomon Tekah, un Israélien d’origine éthiopienne abattu par un policier, à Tel Aviv, le 2 juillet 2019. (Crédit : Flash90)

Mardi dans la soirée, des émeutiers auront cassé le pare-brise d’une voiture, au carrefour, avant d’y mettre le feu.

« Nous sommes venus ici pour protester parce que ça fait longtemps qu’il y a du racisme et des discriminations », s’exclame un Israélien d’origine éthiopienne d’une trentaine d’années qui habite Tel Aviv.

« Si la police ouvre si facilement le feu sur un jeune, croyez-moi, c’est à cause de son origine. S’il n’avait pas été Ethiopien, jamais ça ne se serait terminé comme ça ».

Il exprime sa frustration face aux fusillades ayant pris pour cible des Ethiopiens, dans le passé, et qui n’ont entraîné aucun changement.

« On a le sentiment que ça peut nous arriver à nous aussi à n’importe quel moment. C’est un cercle vicieux ».

Des manifestants contre les violences policières contre les Israéliens d’origine éthiopienne bloquent la circulation, le 2 juillet 2019 (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Une jeune femme d’une vingtaine d’années, vêtue d’une robe d’été et originaire de Ness Ziona, dans le centre d’Israël, confie : « Je suis complètement bouleversée. D’abord, on se dit : OK, c’est arrivé une fois mais ça n’arrivera plus. La fois suivante, on se dit : d’accord, peut-être qu’ils vont enfin régler ça ».

« Mais quand ça devient systématique, alors là vous vous demandez si effectivement votre vie a moins de prix qu’une autre ? », lance-t-elle.

« Ce jeune », ajoute-t-elle en évoquant Tekah, « ses parents lui ont donné tout ce qu’ils avaient. Ils l’ont élevé pendant toutes ces années. Et un jour, quelqu’un a décidé qu’il était autorisé à l’abattre ».

Tekah est mort au cours d’une altercation survenue dimanche à Haïfa, dans le quartier Kiryat Haim.

Un témoin de la fusillade aurait indiqué au département des enquêtes internes de la police, qui dépend du ministère de la Défense, que contrairement à ce qu’a pu affirmer le policier incriminé, ce dernier ne semblait pas être en danger quand il a ouvert le feu.

L’agent a été brièvement placé en détention avant d’être assigné à domicile, attisant la colère au sein de la communauté.

Tandis que les Israéliens d’origine éthiopienne constituaient la majorité des manifestants venus dénoncer les violences policières lundi, mardi a été une journée de mobilisation du public israélien en général, qui a rejoint les rassemblements et cortèges dénonçant les abus contre la communauté minoritaire.

Pour trois adolescents de Yafo, qui se sont assis aux abords du plus grand rassemblement organisé à Tel Aviv, le racisme n’est pas seulement un problème policier mais il imprègne une grande partie de la société israélienne.

« Il y a des discriminations contre nous », explique l’un d’entre eux. « Nous le subissons quotidiennement, à l’école, dans le quartier. A notre école, il y a des bandes et les Ethiopiens sont gardés à l’écart alors on traîne entre nous », raconte-t-il.

Les manifestants à Tel Aviv dénoncent les violences policières contre les Israéliens d’origine éthiopienne, le 2 juillet 2019 (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel).

Plus de 140 000 Israéliens d’origine éthiopienne vivent en Israël. La majorité d’entre eux sont des enfants d’immigrants venus au sein de l’Etat juif dans les années 1980 et 1990. Un fort pourcentage des enfants éthiopiens a grandi dans la pauvreté et s’est souvent battu pour intégrer la société israélienne.

Alors que les manifestants bloquent le trafic routier, certains automobilistes prennent leur mal en patience. L’un d’entre eux sort même de sa voiture pour rejoindre le rassemblement.

D’autres, pour leur part, commencent à crier et à se disputer avec les personnes présentes.

« Mais si c’était votre fils ? », demande un manifestant à un conducteur furieux. « Vous devriez être reconnaissant de ce qu’on vous a fait venir ici », riposte le conducteur au tac au tac.

Un groupe de femmes scande : « Ni noir, ni blanc, nous sommes tous des êtres humains » et « Police, qui protèges-tu ? »

Avi, 30 ans, Israélien d’origine éthiopienne venu d’Ashkelon, souligne que c’est le deuxième meurtre par un policier d’un Ethiopien en six mois et que plus d’une douzaine ont été commis au cours des cinq dernières années.

Une manifestante brandit un panneau avec la photo de Solomon Tefah, un adolescent tué par la police, à Tel Aviv, le 2 juillet 2019 (Crédit :Simona Weinglass/Times of Israel)

« Pour les policiers, c’est plus facile de sortir une arme quand ils voient un noir », dit Avi.

« C’est le sentiment que nous éprouvons et c’est aussi la réalité. Nous voulons que la police fasse le nécessaire pour remettre de l’ordre là-dedans. Ces gamins, ce sont nos frères, nos cousins ».

Avi explique avoir grandi dans le quartier éthiopien d’Ashkelon, qu’il décrit comme un « ghetto éthiopien. Il y a ce type de ghettos dans de nombreuses villes à travers tout Israël. »

Quand il était enfant, il était banal qu’il se fasse arrêter par la police, quand il se trouvait dans la rue. Les agents lui demandaient de vider ses poches et le fouillaient.

« Il pouvait même arriver qu’un flic vous frappe puis vous accuse de l’avoir frappé. Tous les policiers ne sont évidemment pas comme ça, mais il y en a des mauvais. »

Pour Avi, les forces de l’ordre ouvrent le feu sur les Ethiopiens, motivés par un sentiment de supériorité inconscient.

« Ils n’oseraient pas sortir leur arme dans les quartiers chics du nord de Tel Aviv », note-t-il.

Il ajoute que l’ancienne génération acceptait les mauvais traitements infligés par les policiers, estimant qu’ils entraient dans la normalité.

« Mais on a grandi ici et on leur a expliqué qu’on n’est absolument pas d’accord avec ça », poursuit-il.

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