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Analyse

Les liens juifs de Kamala Harris sont anciens – mais des critiques pointent son avis sur la guerre

La Démocrate s'était rendue en Israël en 2017, accompagnant son époux juif au mur Occidental ; elle a dénoncé avec force les atrocités du Hamas mais affiché de la sympathie à l'égard des manifestations anti-israéliennes

La sénatrice démocrate Kamala Harris et Douglas Emhoff, son mari, posent à proximité du mur Occidental de Jérusalem au mois de novembre 2017. (Crédit : Halie Soifer via JTA)
La sénatrice démocrate Kamala Harris et Douglas Emhoff, son mari, posent à proximité du mur Occidental de Jérusalem au mois de novembre 2017. (Crédit : Halie Soifer via JTA)

WASHINGTON (JTA) — En descendant les escaliers du quartier juif, dans la Vieille Ville de Jérusalem, en 2017, Kamala Harris avait vu le mur Occidental et elle avait très exactement su ce qu’elle devait faire.

Harris, qui était alors sénatrice de Californie, avait mis la main dans sa poche et elle en avait sorti une kippa et des pinces qu’elle avait tout spécialement préparées pour l’occasion. Elle avait demandé à son mari Juif, Doug Emhoff, de se baisser un peu et elle avait placé la kippa sur sa tête avec soin.

Halie Soifer, qui était à l’époque la Conseillère nationale à la sécurité de Harris, avait pris une photo touchante de ce moment – un cliché qui, avait-elle dit, reflète parfaitement la relation qu’entretient Harris avec la communauté juive : celle d’une femme qui sait parfaitement reconnaître et appréhender tout ce qui peut être d’une importance primordiale pour un Juif.

« Elle s’y était préparée parce qu’elle savait que c’était important pour Doug », explique Soifer qui est dorénavant la directrice-générale du Jewish Democratic Council of America. « Ce qui explique, en partie, le fait que ce voyage était d’une telle importance pour tous les deux, c’était que c’était la première fois que lui allait en Israël ». C’était la troisième fois, en revanche, que Harris faisait le déplacement.

Harris était ensuite devenue vice-présidente des États-Unis et aujourd’hui, elle se retrouve catapultée dans la course à la Maison Blanche après le retrait du président Joe Biden, qui lui a apporté officiellement son soutien.

Pendant toute sa vie et pendant toute sa carrière, elle a été entourée par des Juifs – qu’il s’agisse de camarades de classe, de collègues ou de membres de sa famille proche. Un environnement qui a fait que Harris, 59 ans, se sent très à l’aise dans les espaces juifs, disent ceux qui ont interagi avec elle. Elle a aussi encouragé Emhoff à embrasser son identité juive en tant que second gentleman ; pour la première fois, des mezuzahs ont été placées à l’entrée de la résidence du vice-président et Emhoff a tenu un rôle de premier plan dans les efforts livrés par l’administration en matière de lutte contre l’antisémitisme.

La sénatrice américaine Kamala Harris accroche une kippa sur la tête de son époux, Douglas Emhoff, lors d’une visite au mur Occidental de Jérusalem, au mois de novembre 2017. (Crédit : Halie Soifer via JTA)

Mais Harris a également suscité des inquiétudes chez certains pro-israéliens. Elle a adopté des positionnements sur la guerre que mène actuellement Israël à Gaza, contre le Hamas – ou sur les mouvements de protestation des étudiants qui ont suivi – qui se situent à la gauche de Biden. Elle a d’ailleurs fait part d’une certaine sympathie à l’égard des manifestations qui ont secoué les campus universitaires, pendant le printemps.

Shmuel Rosner, auteur et chroniqueur israélien, fait remarquer que l’ascension de Harris marque un tournant générationnel après Biden – un homme qui a fait la démonstration de son affection profonde, réelle, pour Israël depuis les années 1970 et ce, malgré les nombreuses critiques.

« Les Américains ont changé et nous avons changé », a écrit Rosner sur X, lundi. Faisant référence au Premier ministre Benjamin Netanyahu et à son prédécesseur Menachem Begin, Rosner a ajouté que « Harris n’est pas Biden et Netanyahu n’est pas non plus Begin. Son parti à elle n’est plus le parti de Biden ».

Les soutiens juifs de Harris ont indiqué que ses connaissances, en matière de judaïsme et sur la question d’Israël, ont été notamment démontrées lors de son voyage au sein de l’État juif, en 2017. Dans le livre d’or de Yad Vashem, le musée de la Shoah israélien, elle a écrit avoir été « dévastée par les témoignages silencieux de ceux qui sont morts pendant la Shoah », le mot en hébreu qui désigne l’Holocauste et qui n’est guère utilisé par les Juifs.

Ces connaissances se sont aussi révélées, continuent-ils, dans un discours qui avait été prononcé devant l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) où elle avait fait référence à « ces boîtes du Fonds national juif [KKL-JNF] que nous utilisions pour collecter des dons pour faire planter des arbres en Israël » quand elle était encore une petite fille qui vivait dans la baie de San Francisco. Et elles étaient également apparues, poursuivent-ils, dans le portrait parfait qu’elle avait esquissé de sa belle-mère juive, Barb, qui vit dans le New Jersey, au cours d’une apparition dans « The Drew Barrymore Show », au mois d’avril.

« Elle a pris mon visage entre les deux mains, elle m’a regardée et elle m’a dit : ‘Regarde-toi ! Tu es encore plus belle qu’à la télévision !’, avait raconté Harris, une anecdote qu’elle a partagée à de nombreuses reprises.

De manière plus substantielle, explique Amy Spitalnick, directrice-générale du Jewish Council for Public Affairs, une instance juive de relations communautaires qui opère au niveau national, Harris est en phase avec Emhoff concernant ce qui est devenu son rôle le plus important, celui de président d’un groupe de travail qui a été chargé du développement de la stratégie de l’administration Biden dans la lutte contre l’antisémitisme.

« C’est dur de faire la distinction entre la vice-présidente et le second gentleman s’agissant de leur engagement sur ces questions parce qu’ils ont toujours travaillé en coordination profonde », déclare Spitalnick. « Si vous repensez à la soirée de Rosh HaShana qui avait eu lieu chez eux, les propos qu’ils avaient tenus étaient en tout point complémentaires parce que tous les deux sont fondamentalement engagés dans ce travail ».

La sénatrice Kamala Harris D-Calif. s’exprime lors de la conférence politique de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) de 2017, le 28 mars 2017, au Washington Convention Center à Washington. (AP/Jose Luis Magana)

Lors de cet événement qui avait été organisé l’année dernière, Emhoff avait prononcé un discours où il soulignait les progrès réalisés dans la mise en œuvre du plan contre la haine antijuive. Harris avait ensuite pris la parole pour expliquer pourquoi ce plan était d’une telle importance.

« Nous sommes confrontés à un signal d’alarme, nous sommes réveillés au son du shofar », avait-elle dit, faisant référence à la corne de bélier dont le son résonne pendant les Grandes fêtes juives. « Nous sommes aux prises avec des forces très puissantes qui tentent de lancer ce qui est, je pense, une attaque en règle contre les libertés que nous avons durement gagnées. »

Appelant à prendre conscience du fléau de l’antisémitisme et des maux entraînés par les préjugés, Harris avait noté qu’elle avait toujours porté une attention particulière aux crimes de haine quand elle avait été procureure, puis procureure-générale de la Californie. Elle a également été la principale porte-parole de l’administration sur une autre problématique qui, selon les sondages, mobilise les électeurs juifs : la lutte contre les restrictions placées sur l’avortement dans le sillage de la décision prise en 2022 par la Cour suprême d’abroger Roe v. Wade.

Le discours sur le cessez-le-feu

Mais en ce qui concerne Israël, ses détracteurs, à la droite de l’échiquier politique, considèrent qu’elle ne soutient pas suffisamment la campagne militaire qui a été lancée contre le groupe terroriste du Hamas et que son positionnement sur cette question est finalement proche de l’aile progressiste de la formation démocrate – une aile qui dénonce l’État juif de manière croissante. Les critiques d’Israël, à gauche, partagent le même point de vue – mais ils s’en réjouissent.

Les deux camps ont évoqué une allocution prononcée le 3 mars par Harris, dans laquelle elle réclamait « un cessez-le-feu immédiat » dans le conflit pour une période de six semaines au minimum. Biden n’avait pas utilisé la même formulation pour appeler à une pause dans les combats (l’enthousiasme de l’auditoire de la vice-présidente avait toutefois partiellement noyé la précision qu’elle avait apportée par la suite, une précision déterminante – à savoir qu’elle faisait là référence à une trêve de six semaines que l’administration Biden tentait de négocier à ce moment-là et dont l’objectif était de garantir la remise en liberté des otages et l’afflux des aides humanitaires à Gaza).

« Biden a commis de nombreuses erreurs concernant Israël mais Harris est restée largement à sa traîne s’agissant du soutien apporté à Israël », a commenté David Friedman, qui avait été ambassadeur américain en Israël sous l’administration Trump, auprès du Jerusalem Post. « Elle n’est que légèrement à la marge du mouvement progressiste au sein du parti, une aile qui affiche une sympathie plus grande à l’égard de la cause palestinienne ».

Lily Greenberg Call, qui a été la première employée juive à démissionner de l’administration Biden pour protester contre le soutien apporté par cette dernière à Israël et qui avait travaillé dans l’équipe de campagne de Harris lors de sa course infructueuse à la nomination présidentielle en 2020, a indiqué espérer que Harris réduirait l’ampleur de la politique pro-israélienne de Biden.

« Elle a été la première personne, au sein de l’administration, à utiliser le mot de cessez-le-feu », a expliqué Greenberg Call lors d’une interview. « J’ai de l’espoir – tout en essayant de ne pas être trop optimiste parce qu’elle entretient des liens avec l’AIPAC – dans la mesure où elle sera dans une position meilleure, une position qui lui permettra d’entendre une majorité d’électeurs démocrates qui appellent de leurs vœux un accord cessez-le-feu contre otages. Je pense qu’elle est sérieuse s’agissant de lutter contre l’autoritarisme aux États-Unis. Elle doit faire la même chose à l’étranger. Nous ne devrions pas financer l’autoritarisme en Israël alors que nous nous efforçons, ici, de le combattre ».

La vice-présidente américaine Kamala Harris parle des violences sexuelles commises dans les périodes de conflit avant une projection de « Screams Before Silence,” le Bureau Eisenhower de la Maison Blanche à Washington, le 17 juin 2024. (Crédit : AP Photo/Susan Walsh)

Les partisans de Harris, de leur côté, affirment qu’elle comprend tout à fait les besoins sécuritaires d’Israël. Évoquant le voyage qui avait eu lieu en 2017, Soifer se souvient que l’ex-sénatrice était allée découvrir le système de défense antiaérienne du Dôme de fer et ses capacités en matière de cybersécurité.

Jennifer Laszlo Mizrahi, une donatrice juive qui verse depuis longtemps des fonds au parti démocrate et qui soutient Israël depuis toujours, indique que Harris a maintenu les relations qu’elle avait pu tisser pendant ce déplacement, en particulier avec le président Isaac Herzog qui, à l’époque, était le chef de l’opposition parlementaire. Tous deux partagent le même intérêt pour les questions liées au climat.

« J’étais avec elle » en 2023 « quand elle avait fait l’annonce de la conclusion d’un accord entre Israël et les États-Unis qui s’engageaient à travailler ensemble sur le changement climatique, un accord assorti d’une enveloppe de 70 millions de dollars », se rappelle Laszlo Mizrahi. « Je pense qu’elle s’est entretenue personnellement avec le président Herzog au moins six fois ».

Laszlo Mizrahi fait remarquer que Harris a récemment organisé la projection d’un documentaire sur les violences sexuelles qui avaient été commises par le Hamas, le 7 octobre, quand les terroristes s’étaient livrés à un pogrom dans le sud du pays – un massacre qui avait déclenché la guerre actuelle. « Elle a condamné de manière très, très forte » certains activistes pro-palestiniens et anti-israéliens qui ont nié la véracité des récits de viol, dit Laszlo Mizrahi. Avant la projection du documentaire, Harris avait affirmé que « nous ne pouvons pas nous permettre de détourner le regard ».

Quelques mois seulement après l’entrée de Harris au sénat, en 2017, l’élue avait prononcé l’un de ses premiers discours devant l’AIPAC, confiant que l’une des toutes premières initiatives qu’elle avait prise à son nouveau poste avait été de présenter un texte qui condamnait l’adoption d’une résolution anti-israélienne par le Conseil de sécurité des Nations unies.

Un parrainage qui avait marqué une prise de distance avec l’administration Obama, qui venait de quitter la Maison Blanche et qui avait permis, à l’époque, au Conseil d’approuver la résolution. Autre signe montrant son désir d’entretenir de bonnes relations avec l’AIPAC, elle avait refusé d’apporter son soutien à J-Street, le lobby libéral pro-israélien. (Cette année, J-Street a décidé d’appuyer la candidature à la présidence de Harris).

« Je pense qu’une solution à ce conflit ne saurait être imposée. Cette solution doit être convenue entre les deux parties en lice. La paix ne peut survenir que par le biais d’une conciliation des différences, ce qui ne peut se faire qu’autour de la table des négociations », avait expliqué Harris à l’AIPAC. « Je pense que lorsqu’une organisation ôte sa légitimité à Israël, nous devons nous dresser et appeler à ce qu’Israël soit traité de manière équitable ».

La vice-présidente américaine Kamala Harris s’adresse à la presse à Parkland, en Floride, le 23 mars 2024. (Crédit : Drew Angerer/AFP)

Les responsables israéliens s’inquiètent d’un éventuel changement chez Harris, évoquant le discours prononcé par la vice-présidente au mois de mars où elle semblait attribuer principalement à l’État juif la responsabilité des difficultés rencontrées dans la délivrance des aides humanitaires aux civils gazaouis. La leçon qu’il faut en tirer, déclarent les initiés israéliens, est qu’elle sera plus sensible aux pressions émanant de l’aile progressiste du parti dont l’hostilité à l’égard d’Israël ne cesse de prendre de l’ampleur.

« Il n’y a aucune excuse », avait affirmé Harris dans son allocution. « Les Israéliens doivent ouvrir de nouveaux postes-frontières. Ils ne doivent pas imposer des restrictions inutiles sur la délivrance des aides. Ils doivent s’assurer que les personnels, les sites et les convois humanitaires ne seront pas pris pour cible ».

Les critiques de Harris s’insurgent également face à la sympathie qu’elle a pu afficher à l’égard du mouvement de protestation dénonçant la guerre à Gaza qui a essaimé sur les campus de tous les États-Unis. Des manifestations qui, ont confié certains étudiants juifs, ont entraîné un climat malveillant à leur égard et qui a entraîné des cas de harcèlement antisémite.

Les protestataires « montrent très exactement ce que devraient être les émotions humaines », a confié la vice-présidente américaine au magazine The Nation, au début du mois. Il « y a des choses que certains manifestants disent et que je rejette absolument, et je ne les cautionnerai pas. Mais nous devons naviguer à travers tout ça. Je comprends l’émotion qu’il y a derrière ».

Le groupe Zionist Organization of America (ZOA), qui penche plutôt à gauche, a condamné Harris pour ces propos. Son président, Morton Klein, a déclaré qu’il était « inadmissible » que Harris rejette les déclarations des manifestants et non les actions qu’ils ont pu entreprendre – les étudiants et les groupes juifs ont indiqué que les rassemblements avaient parfois donné lieu à des violences et à des pratiques d’intimidation.

Lors d’un entretien récent avec le magazine Rolling Stone où elle a évoqué les manifestations, Harris a dénoncé certaines pratiques des protestataires sur les campus. Elle a noté que lorsqu’elle était procureure, elle disait à la police : « Quand il y a des actes de vandalisme, je poursuis leurs auteurs. Quand il y a des actes de violence, alors vous pouvez être sûr que je vais les poursuivre ».

Les soutiens de Harris disent être prêts à gérer les importantes recherches que les républicains ne manqueront pas d’entreprendre sur l’opposition pour tenter de convaincre la majorité écrasante de la communauté juive, qui vote pour les démocrates, de voter pour leur camp. De son côté, Laszlo Mizrahi fait remarquer que les donateurs juifs qu’elle connaît ont éprouvé un soulagement lorsque Harris est officiellement entrée en scène, à l’issue de semaines d’incertitude sur un éventuel retrait de Biden.

« Nous sommes passés de l’angoisse à l’organisation », s’exclame-t-elle.

L’équipe du Times of Israel a contribué à cet article.

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