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"La guerre des idées"

Les outils d’IA renforcent les campagnes d’influence étrangères visant les Israéliens sur les réseaux sociaux

Imitant de célèbres groupes Facebook, un réseau obscur a utilisé du contenu créé par l'IA pour cibler les électeurs, révélant la vulnérabilité croissante du pays face à la manipulation numérique

Stav Levaton est correspondante militaire pour le Times of Israel.

Illustration : Des gens regardent leurs appareils électroniques tout en se relaxant à Tel Aviv, le 4 juin 2025. (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)
Illustration : Des gens regardent leurs appareils électroniques tout en se relaxant à Tel Aviv, le 4 juin 2025. (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

Ces derniers mois, les utilisateurs israéliens de Facebook ont commencé à voir apparaître sur leurs réseaux un nouveau groupe au nom familier : « Mothers Cook Together » (Les mères cuisinent ensemble).

Avec ses milliers de membres et ses nombreuses idées de recettes, ce groupe semblait identique au forum culinaire israélien très populaire du même nom. Mais il ne s’agissait pas d’une communauté d’amateurs de cuisine. C’était un leurre.

Selon une récente enquête du journal Haaretz, ce groupe était l’un des maillons d’une opération sophistiquée d’influence étrangère recourant à des contenus générés par l’IA pour infiltrer les communautés israéliennes sur les réseaux sociaux. Des pages baptisées « Une bénédiction par jour » ou « Psaumes – Une section par jour » avaient ainsi été créées pour attirer les Israéliens conservateurs et religieux.

Une fois les internautes abonnés, les opérateurs les dirigaient vers des groupes WhatsApp, qui collectaient les données personnelles et pouvaient ensuite être utilisés pour la diffusion de messages politiques.

Si l’origine de la campagne n’a pas encore été établie de manière définitive, les chercheurs soulignent toutefois la possible implication de la Chine, de la Russie ou de l’Iran, sur la base de modèles observés dans des opérations similaires ailleurs dans le monde.

Les chercheurs ont établi des comparaisons avec une campagne du même type qui s’est déroulée en Roumanie l’an dernier, dans laquelle un réseau presque identique a d’abord proposé des groupes de prière et des contenus inspirants, avant de se transformer brusquement, à la veille des élections, en une plateforme politique pro-russe.

Une enquête interne sur la campagne présumée sur TikTok a conduit la Cour constitutionnelle de Roumanie à annuler les résultats des élections, qui avaient placé en tête, avant le second tour, un candidat d’extrême droite se présentant comme indépendant.

Un enfant aide son père à voter dans un bureau de vote du village de Bacu, le 4 mai 2025, lors du premier tour des élections présidentielles en Roumanie. (Crédit : Mihai Barbu / AFP)

Les analystes craignent qu’Israël, à l’approche des élections nationales de 2026, ne s’engage dans une voie similaire.

Meta a supprimé ces groupes peu après la publication des conclusions de Haaretz. Mais ces suppressions soulignent un problème récurrent : lorsque les campagnes sont démasquées, le mal est souvent déjà fait. Des milliers d’Israéliens s’étaient déjà abonnés ou avaient interagi avec ces pages, leurs données avaient été collectées et leurs flux d’informations, influencés.

L’IA alimente la manipulation sur les réseaux sociaux

Ouvertes entre avril et mai, les pages incluses dans la campagne ont généré un flux incessant de publications parfaitement adaptées aux Israéliens conservateurs, traditionnels et nationalistes – allant des salutations de Shabbat « cliché » à des images étranges produites par l’IA de soldats de Tsahal, d’agriculteurs israéliens et de victimes présumées de la guerre. Certaines représentaient même de faux enterrements de soldats tombés au combat, exploitant la guerre à Gaza pour susciter l’émotion – et donc, l’engagement.

Des enquêteurs privés ont retracé les comptes derrière ces pages. Ils ont ainsi découvert de faux profils liés à des numéros étrangers et à de précédentes opérations d’influence, parmi lesquels plusieurs semblaient provenir de campagnes menées en Europe de l’Est.

Selon le lieutenant-colonel (de réserve) David Siman-Tov, directeur adjoint de l’Institut de recherche sur la méthodologie du renseignement au centre de commémoration et du patrimoine de la communauté du renseignement israélien (IICC), si les campagnes d’influence étrangères visant à mobiliser l’opinion publique ne sont pas nouvelles, l’essor de l’intelligence artificielle les a en revanche rendues beaucoup plus difficiles à détecter.

Le logo OpenAI sur un téléphone portable devant un écran d’ordinateur affichant l’écran d’accueil ChatGPT, à Boston, le 17 mars 2023. (Crédit : Michael Dwyer/AP)

« Aujourd’hui, c’est ChatGPT qui est utilisé pour influencer les masses », a déclaré Siman-Tov au Times of Israel, décrivant les plateformes d’IA comme des « roues stabilisatrices » pour les acteurs derrière ces opérations.

L’IA, a-t-il expliqué, facilite l’ingérence à tous les niveaux, de la production et de la distribution massives de contenu à l’amélioration de l’apparence dudit contenu. Alors qu’auparavant, on pouvait repérer des signes révélateurs de manipulation, notamment des formulations maladroites ou des erreurs grammaticales, désormais, les outils génératifs produisent des textes et des images qui semblent authentiques à un œil non averti.

Un terrain fertile pour la manipulation

En janvier 2025, selon une analyse publiée par DataReportal, une bibliothèque de référence en ligne gratuite, environ trois quarts des Israéliens possédaient un compte sur les réseaux sociaux. Presque tous les adultes étaient concernés.

Cette omniprésence, combinée à une profonde polarisation politique au niveau national et aux critiques internationales concernant la guerre à Gaza, fait d’Israël une cible de choix pour les campagnes d’influence étrangères. Et les outils de manipulation ne cessent de se perfectionner.

https://twiter.com/Daddy_TwiXter/status/1934663417031479405?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1934663417031479405%7Ctwgr%5E72e8112f6e2d1f0a0a58dac86f90d6f7320bc203%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.timesofisrael.com%2Fai-tools-supercharge-foreign-influence-campaigns-targeting-israelis-on-social-media%2F

Une étude réalisée en septembre par l’Israel Internet Association (IAA) a révélé qu’un cinquième des informations mensongères liées à la guerre qui avaient été vérifiées pendant le conflit opposant Israël et l’Iran avaient été générées par l’IA. Des vidéos montraient ainsi des séquences truquées de soldats de Tsahal en train de se rendre, ou de fausses manifestations contre la guerre. Les images étaient encore plus nombreuses : 41 % des visuels mensongers avaient été générés par l’IA, « ce qui souligne à quel point le contenu de synthèse est rapidement devenu une arme centrale dans la guerre de l’information », rapporte ce document.

L’histoire se répète

Des acteurs étrangers ont déjà tenté de s’ingérer dans la politique israélienne. Une étude conjointe de l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS) et de l’Institut de recherche sur la méthodologie du renseignement (IRMI) a révélé qu’avant les élections de 2022 à la Knesset, les réseaux sociaux ont été le théâtre de plusieurs campagnes menées en secret.

L’une d’elles visait à semer la division au sein du parti HaTzionout HaDatit en utilisant des dizaines de faux comptes Twitter se faisant passer pour des Israéliens afin d’inciter le leader politique d’extrême droite Itamar Ben Gvir à mettre fin à l’alliance électorale entre son parti Otzma Yehudit et HaTzionout HaDatit.

Des employés de la commission centrale électorale comptant les derniers bulletins de vote, à la Knesset, le 3 novembre 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Une autre campagne avait pour objectif de faire baisser le taux de participation électorale, en coordonnant des centaines de comptes — parmi lesquels certains publiaient en arabe — quelques jours avant et le jour même du scrutin.

Après le vote, un petit réseau de comptes sur Facebook, Twitter, Instagram et Telegram a tenté de susciter la méfiance envers les résultats, en diffusant des accusations de fraude électorale et en créant une mobilisation autour de contestations, soutenues par des milliers de faux abonnés pour amplifier leur crédibilité.

« Une guerre des idées »

Siman-Tov, qui est également chercheur senior à l’INSS, a mis en garde que ces campagnes ne sont pas des incidents isolés. Elles font partie d’un champ de bataille bien plus large.

« Ces campagnes sont des composantes de la guerre des idées… En fin de compte, tout le monde cherche à atteindre un niveau d’influence tel qu’il permette de conditionner les pensées de toute une population », a-t-il expliqué.

Le lieutenant-colonel (de réserve) David Siman-Tov, chercheur senior à l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS) et directeur adjoint de l’Institut de recherche sur la méthodologie du renseignement (IRMI) au Centre de commémoration et du patrimoine de la communauté du renseignement israélien (IICC) (Crédit : Chen Galili/INSS)

À l’opposé de la guerre psychologique traditionnelle, qui peut généralement être attribuée à un adversaire identifié, les campagnes anonymes représentent un défi plus complexe. Selon Siman-Tov, la distinction essentielle réside dans l’intention : quand la source d’une campagne est claire, ses objectifs le sont également. Mais lorsque l’auteur est inconnu, comme c’est le cas dans la campagne révélée par Haaretz, ses objectifs — qu’il s’agisse d’intimidation, de manipulation ou de désinformation — restent obscurs. La campagne devient ainsi beaucoup plus difficile à contrer.

Si les identités religieuses et idéologiques sont une cible récurrente, Siman-Tov met toutefois en garde contre l’idée que la vulnérabilité réside dans un seul groupe.

Siman-Tov évoque le réseau ISNAD, qui utilise de faux profils israéliens pour amplifier le désespoir, les critiques à l’égard du gouvernement et la méfiance envers les institutions étatiques, une stratégie qu’il a intensifiée en juin, pendant le conflit israélo-iranien, pour cibler les Israéliens libéraux.

« Ils veulent renforcer l’opposition à la guerre, alors ils s’en prennent à la gauche », a-t-il indiqué à propos de cette campagne, que l’INSS accuse d’être alignée avec le Hamas.

Une question passée entre les mailles du filet

Malgré les campagnes répétées visant à perturber les processus démocratiques israéliens, Siman-Tov a fait valoir que le pays était, dans sa réponse, en retard par rapport aux nations occidentales.

« En Israël, il n’y a toujours pas eu de décision gouvernementale sur la question de la lutte contre les campagnes d’influence étrangères… Il n’y a pas d’organisme unique en charge du sujet. Toute cette question semble être passée entre les mailles du filet », a-t-il déploré.

Des agences telles que le Shin Bet et la Direction nationale de la cybersécurité répondent à des cas spécifiques, comme par exemple les récentes informations faisant état d’Israéliens recevant des appels enregistrés en hébreu visant à les recruter pour espionner pour le compte de l’Iran. Mais pour Siman-Tov, il s’agit plutôt de campagnes d’intimidation que de tentatives d’influence secrète. L’insuffisance structurelle réside en réalité dans la manière d’aborder les campagnes plus ambiguës et anonymes.

Illustration : Une femme tenant son téléphone portable recouvert d’une coque aux couleurs du drapeau d’Israël, au marché Mahane Yehuda, à Jérusalem, le 23 février 2024. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Les plateformes de réseaux sociaux ont elles-mêmes pris des mesures inégales – et même parfois contradictoires -. En janvier, Meta a supprimé son programme tiers de vérification des faits, transférant la responsabilité de la vérification des informations à des « notes communautaires » rédigées par les utilisateurs, ainsi que cela se pratiquait déjà sur le réseau X.

Pourtant, quelques mois plus tard, en juillet, l’entreprise a annoncé avoir supprimé 10 millions de faux comptes depuis le début de l’année 2025, une mesure soulignant l’ampleur des défis liés à la désinformation – alors même que Meta avait réduit ses efforts pour y remédier. Meta a refusé de répondre à nos demandes de commentaires sur cette question.

Israël, contrairement à l’Union européenne où la loi sur les services numériques (DSA) et les réglementations connexes obligent les plateformes à assumer la responsabilité des contenus postés, ne dispose d’aucun cadre comparable. En vertu de la DSA, les grandes plateformes de réseaux sociaux sont tenues d’identifier et d’atténuer les risques systémiques tels que la désinformation, d’autoriser les audits externes et l’accès des chercheurs, et peuvent se voir infliger de lourdes amendes en cas de non-respect. L’UE applique également des règles de transparence en matière de publicité politique, et restreint les campagnes financées par des fonds étrangers à l’approche des élections – des mesures destinées à protéger l’intégrité démocratique dans l’espace numérique.

Des drapeaux européens devant le bâtiment Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles. (Crédit : Jorisvo, iStock par Getty Images)

Enfin, la lutte contre les opérations d’influence requiert à la fois des défenses systémiques et individuelles. Pour les gouvernements, a noté Siman-Tov, la réglementation et la coordination sont essentielles. Pour les citoyens, c’est le scepticisme qui doit devenir une seconde nature.

« Vous devez vous méfier de tout ce qui apparait sur votre fil d’actualité. Avant même de vous demander s’il s’agit d’un contenu généré par l’IA, commencez par vous demander si cela a du sens », a-t-il déclaré. Il évoque le cas de l’un de ses amis, qui, un jour, lui avait envoyé une image retouchée du président syrien Ahmed Al-Sharaa embrassant une femme – une scène qu’il avait immédiatement trouvée invraisemblable. « C’est ce niveau de scepticisme que les gens doivent cultiver. »

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