Les propos de Mamdani sur les synagogues révèlent la ligne de crête entre antisémitisme et antisionisme
Le maire de New York dénonce les discriminations contre les Juifs, mais uniquement quand Israël n’est pas impliqué, symbole du dilemme des Juifs américains dans les domaines de l'enseignement, de la politique et de la justice
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NEW YORK — Suite à l’incendie criminel d’une synagogue dans le Mississippi le week-end dernier, le maire de New York, Zohran Mandani, s’est empressé de dénoncer ce qu’il a qualifié d’incident d’antisémite. Tout comme il avait avant cela condamné comme antisémites des graffitis qui avaient été découverts à New York — une croix gammée sur une école juive et l’inscription « fuck Jews » sur un trottoir.
Et lorsqu’une haute responsable de la municipalité, nouvellement nommée, a été reconnue coupable d’avoir propagé, il y a longtemps, un cliché antisémite sur les « Juifs avides d’argent » sur les réseaux sociaux, Mamdani a immédiatement accepté sa démission en précisant qu’il ne l’aurait pas engagée s’il avait eu vent de cette publication.
Mais lorsqu’Israël et l’anti-sionisme sont de mise, Mamdani se montre moins ouvert.
Suite à une manifestation pro-Hamas dans une synagogue la semaine passée, Mamdani a déclaré que « les slogans favorables à une organisation terroriste n’ont rien à faire dans notre ville », sans toutefois parler d’antisémitisme, alors même que ses alliés de gauche l’ont fait, à l’instar de la Représentante Alexandria Ocasio-Cortez, qui a qualifié la manifestation d’« ignoble et antisémite ».
On a par ailleurs reproché à Mamdani d’avoir mis du temps à réagir suite à cette manifestation.
En novembre dernier, les propos tenus par Mamdani lors d’une manifestation du même type devant une synagogue de Manhattan lui avaient valu de vives critiques : il avait alors à la fois pris position contre les manifestants et contre la synagogue, responsable selon lui d’avoir enfreint le droit international en autorisant la tenue d’un événement lié aux implantations de Cisjordanie.
Lorsque l’Anti-Defamation League avait découvert que certaines des personnes que Mamdani s’apprêtait à nommer avaient tenu des déclarations anti-sionistes, en disant par exemple « Le sionisme est un racisme », une « idéologie génocidaire » ou encore que les sionistes « sont pires que les nazis », Mamdani s’était dit favorable à cette manière de voir les choses.
« Il faut distinguer l’antisémitisme de la critique du gouvernement israélien », avait-il déclaré.
Les réactions parfois divergentes de Mamdani face à ces incidents, tout comme son refus de faire le lien entre anti-sionisme et discriminations, illustrent la ligne de fracture entre anti-sionisme et antisémitisme, laquelle a des conséquences pour les Juifs américains, que ce soit dans les domaines de la justice, de l’enseignement ou de la politique à New-York.
Dans la communauté juive, le sionisme consiste à être favorable à l’autodétermination des Juifs sur une partie au moins de la Terre Sainte – celle dont ils sont originaires et dans laquelle ils vivent, plus ou moins nombreux, depuis des milliers d’années. Le terme n’exige pas de soutenir le gouvernement israélien ni d’exclure l’éventualité d’un État palestinien. La grande majorité des Juifs croient au sionisme, même si ce terme s’est mué en un terme très péjoratif dans la bouche d’une grande partie de la gauche comme de la droite américaines.
Alors que l’antisémitisme est vécu comme une discrimination envers les Juifs, l’anti-sionisme est souvent considéré comme une caractéristique politique, et non comme un préjugé, alors même que nombre de Juifs voient dans les discours et actes anti-sionistes des discriminations.
Or, la loi sur les droits civiques protège les croyances religieuses et les identités ethniques, pas les opinions politiques.
En théorie, il est possible de séparer anti-sionisme et antisémitisme ; les anti-sionistes eux-mêmes assurent que leur position est purement politique, sans haine des Juifs ou du judaïsme. C’était d’ailleurs la position tenue par Mamdani en 2021 lorsqu’il déclarait à la foule : « L’anti-sionisme n’est pas de l’antisémitisme, et dans le mouvement anti-sioniste auquel je crois et auquel j’appartiens, il n’y a pas de place pour l’antisémitisme. »
Pour autant, en pratique, l’anti-sionisme tend souvent vers – ou contribue – aux discriminations envers les Juifs. Les sociétés qui ont adopté l’anti-sionisme, à commencer par l’Iran ou l’Union soviétique, à l’époque, sont rapidement devenues des sociétés hostiles à la vie juive communautaire. Les assassins qui s’en sont pris à des Juifs, que ce soit à Washington, DC ou en Australie, l’an dernier, ont déclaré avoir voulu s’en prendre aux « sionistes », pas aux Juifs.
Cette ambivalence s’est à nouveau illustrée lors des récentes manifestations devant des synagogues new-yorkaises. Lors des deux manifestations, les militants ont déclaré s’opposer à des événements liés aux implantations de Cisjordanie, mais les manifestants se sont à plusieurs reprises livrés à des discriminations flagrantes, traitant les passants juifs de violeurs, de pédophiles ou de « merdes d’Epstein » et scandant des slogans favorables au Hamas, un groupe lui-même dédié au génocide des Juifs.
La manifestation de la semaine passée a eu lieu dans un quartier résidentiel normalement calme, dont les riverains juifs ont été exposés, jusque tard dans la nuit, aux slogans « Nous ne voulons pas de sionistes ici », signe du rejet dont ils sont victimes.
Dire que les sionistes sont « pires que les nazis », comme l’a fait le collaborateur nommé par Mamdani, est discriminatoire envers la plupart des Juifs et nocif pour la communauté juive, et en aucune façon un argument politique ou une critique du gouvernement Netanyahu.
Les autorités juives ont d’ailleurs fait de l’anti-sionisme de Mamdani un de leurs enjeux, tout comme son refus de reconnaître le droit d’Israël à exister en tant qu’État juif.
Pour la communauté juive, il n’existe pas de réponses faciles à ce distinguo entre anti-sionisme et antisémitisme, qui pose d’importants problèmes depuis l’attaque du Hamas en Israël en octobre 2023, et ce d’autant moins que Mamdani est maintenant maire de New York, lieu de vie de la plus importante communauté de toute la diaspora juive.
La communauté juive en est en effet encore à trouver le moyen de juguler l’anti-sionisme et d’identifier quand il est ou non discriminatoire, sans oublier que la façon dont Juifs et non-Juifs réagissent et envisagent cette question a des effets bien réels.
Devant les tribunaux, dans les procès liés à des plaintes pour discriminations à l’université ou sur le lieu de travail, des avocats juifs expliquent que le sionisme est essentiel au judaïsme – une stratégie qui a connu des succès variables.
De plus en plus, la communauté juive a tendance à envisager l’anti-sionisme comme une haine à part entière, estimant qu’il s’agit là, après l’anti-judaïsme, opposé à la religion juive, et l’antisémitisme, opposé aux Juifs en tant qu’ethnie, la troisième incarnation, encore méconnue, des discriminations contre les Juifs. Ce qui explique la volonté de Mamdani de condamner l’antisémitisme « classique », celui des croix gammées par exemple, tout autant que ses réticences à faire le lien entre anti-sionisme et discriminations. Selon d’autres dirigeants juifs, changer de repère ne ferait qu’ajouter de la confusion.
Avec Mamdani aux commandes de New-York, cette divergence de vues pourrait bien avoir des conséquences politiques. Dès son premier jour à la tête de la ville, Mamdani a en effet abrogé les dispositions qui encadraient l’action de la municipalité par la définition de l’antisémitisme issue de l’Alliance internationale pour la mémoire de la Shoah. Cette définition ne mentionne pas le sionisme, mais affirme que le fait de refuser aux Juifs le droit à l’autodétermination est antisémite. Mamdani n’a pas encore précisé quelle définition de l’antisémitisme son administration allait utiliser.
La gestion de l’anti-sionisme par le Conseil municipal pourrait bien avoir des effets sur le terrain, par exemple si les enseignants des écoles publiques étaient autorisés à enseigner des contenus anti-sionistes, comme certains le souhaitent, ou si les attaques contre les Juifs liées à Israël étaient classées comme crimes haineux, avec des condamnations plus sévères et un plus grand effet dissuasif à la clé.
Les antisémites sont bien conscients de ce distinguo sur le plan du droit.
En 2023, les autorités new-yorkaises chargées d’enquêter sur des attaques contre les Juifs avaient en effet indiqué que, dans la phase de projet des agressions, leurs auteurs avaient dit, dans un groupe de discussion : « Rappelez-vous une chose, ne dites rien contre les Juifs, ce sont les sionistes. »
Les agresseurs ont soutenu que leur intention était purement politique, mais leur antisémitisme a fini par transparaître dans le cadre de la discussion, le procureur déclarant : « Dans cette affaire, le voile de ‘l’anti-sionisme’ est effroyablement fin. »
Lors d’une de ces attaques, les agresseurs ont pourchassé et frappé un juif lors d’une manifestation anti-Israël pour lui arracher son drapeau israélien et le brûler en tête du cortège. Cette manifestation était menée par Within Our Lifetime, un groupe désormais lié à l’hôtel de ville via le principal conseiller juridique de Mamdani, Ramzi Kassem.
Les Juifs sont les premières cibles des crimes de haine, bien plus que toutes les autres communautés de New York réunies – un problème que Mamdani a reconnu et promis à plusieurs reprises de combattre.
La manifestation de la semaine passée dans le Queens – la première vraie manifestation anti-Israël depuis la prise de fonctions de Mamdani – avait donc valeur de test pour le nouveau maire.
La police, venue en force, a tenu les manifestants à distance des riverains et de l’entrée de la synagogue, contrairement à la manifestation de novembre dernier à Manhattan, durant laquelle les militants s’étaient agglutinés tout près de la porte de la synagogue.
Si les déclarations de Mamdani déplaisent à une partie des New-Yorkais juifs, la façon dont la police de New York a géré la manifestation devrait les rassurer.
La manière dont son administration définira et comprendra l’antisémitisme reste une question ouverte.
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