Les tortures, la faim, les cris : 3 survivants racontent les geôles de la dictature argentine
Trois survivants de centres clandestins de détention de la dictature argentine (1976-1983) racontent à l'AFP, 50 ans après, émus comme si c'était hier
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Ils étaient adolescent, jeune adulte, lycéen, étudiant, politisé ou pas plus que ça. Voici leurs histoires.
Ana, 16 ans, enceinte
« On disait alors qu’il pourrait y avoir un retour des militaires. Lors du coup d’Etat, le 24 mars, la sensation, c’était ‘ça y est’ et on a écouté les communiqués annonçant l’état de siège. Ils arrêtaient les bus, il y avait des fouilles », se souvient Ana Careaga, psychologue de 64 ans élevée dans une famille de réfugiés politiques venus du Paraguay.
« Ils m’ont arrêtée le 13 juin 1977 en pleine rue, un groupe de gens s’est approché, ils m’ont agrippée, mise à l’arrière d’une auto. C’était la ‘tenaille de rue’, comme on appelait ça à l’époque. »
Dans un centre clandestin de détention (CCD) « ils m’ont déshabillée, ont commencé à me torturer. Il y avait des salles qu’ils appelaient des ‘blocs opératoires’, avec une table en métal, et là ils nous faisaient subir des supplices, avec une dynamo électrique, des humiliations ».
« Ils m’ont dit ‘tu ne t’appelles plus Ana’, j’étais devenue K04. Quand ils me torturaient, j’avais envie de mourir, ils disaient : ‘on sait que tu veux mourir, mais on va te garder en vie pour continuer à te torturer’. Ils l’ont fait pendant quatre mois. »
« La faim était désespérante, je comptais les secondes jusqu’à ce qu’elles deviennent des minutes, des heures, en attendant la nourriture. Mais ils l’apportaient brûlante, puis la retiraient avant qu’elle ait eu le temps de refroidir. »
« Je pensais qu’avec l’intensité de la torture, mon bébé était mort. Mais un jour, allongée sur une paillasse de la cellule, les yeux bandés, je l’ai senti bouger. Cela a été comme une victoire : la vie avait triomphé au milieu de la mort. »
Ana fut libérée fin septembre 1977. Passée au Brésil, elle obtint un statut de réfugiée en Suède où naquit sa fille. Le même jour, elle apprenait que sa mère avait été enlevée, avec d’autres Mères de la Place de Mai, et deux religieuses françaises. Torturées, elles furent jetées à la mer depuis un avion lors d’un des « vols de la mort ».
Pablo Diaz, lycéen
Pablo Diaz, chef d’entreprise de 67 ans, a été enlevé chez lui le 21 septembre 1976, dans le cadre de rafles d’étudiants à La Plata (sud de Buenos Aires), et conduit dans un CCD. Comme d’autres, il réclamait le rétablissement de tarifs réduits de transports pour étudiants, qu’avait suspendu la dictature.
» ‘Pablo, qu’est-ce que tu as fait ?’, m’a demandé mon père. ‘Rien, j’ai peint (un graffiti) dans les toilettes ». Il m’a dit : ‘Rentre à la maison, je leur expliquerai’. Je suis rentré et à 04H00 ils sont venus m’enlever. »
Ils ont tout retourné, à la recherche de « matériel subversif, d’armes. Tout ce qu’ils ont trouvé, c’est un magazine Playboy sous mon matelas. Ils ont ri, mais ils m’ont emmené quand même. (…) Au passage, ils ont emporté des bijoux de ma mère ».
Ongles arrachés, décharges électriques, privation de nourriture, simulacres d’exécution… « Au moment du coup d’Etat, on ne l’a pas perçu comme un danger (…). J’ai su qu’il y avait des camps de concentration quand j’ai été dans l’un d’eux. J’ai su qu’il y avait de la torture quand on m’a torturé. »
« De l’autre côté du mur, on entendait les tirs (de simulacre de fusillade), des garçons et des filles hurlaient, appelant leur maman », se rappelle-t-il, ému aux larmes.
Pendant ses trois mois de détention, à travers la cloison de leur cellule, il a tissé une relation avec Claudia Falcone, lycéenne de 16 ans. « Je lui ai promis que, quand on sortirait, on se fiancerait. Elle m’a dit qu’ils l’avaient violée ». Claudia fut fusillée, comme cinq autres lycéens, l’un âgé de 15 ans.
Grâce à l’influence de son père, Pablo fut transféré dans une prison de droit commun où il passa quatre ans.
« Nous les survivants, on se demande tous : ‘Pourquoi j’ai survécu, moi ?’ Je crois que c’est pour parler, pour témoigner de la vie, opposer cela à la capacité de mal qu’il y a en nous. »
Miriam, 19 ans, étudiante
« Le 24 mars, j’ai vu des tanks avancer sur l’avenue » Rivadavia longeant le Parlement, au milieu du trafic normal de voitures et de bus : une image irréelle, se rappelle Miriam Lewin, journaliste de 68 ans. Comme beaucoup, celle qui était alors une militante péroniste (gauche) de 19 ans n’a pas pris la mesure.
« Après le coup d’Etat, quand ils ont commencé à enlever des gens, les plus visibles, des présidents de bureau étudiant, délégués d’usine, on croyait qu’après avoir avoir été détenus au secret, torturés, une semaine, 15 jours, un mois, il allaient réapparaître. Mais ça n’a pas été le cas. »
Passée à la clandestinité, Miriam est finalement arrêtée en mai 1977, et torturée, pour lui faire localiser une amie militante. « Décharge électrique, ‘sous-marin sec’ (tête dans un sac plastique), roulette russe, attouchements… »
Elle passera deux ans en détention notamment à l’Esma, l’Ecole de la marine à Buenos Aires devenue le plus sinistrement célèbre des CCD. « Un centre d’extermination », où passeront plus de 5 000 personnes.
« Ceux qu’ils décidaient d’éliminer étaient embarqués dans des avions et, sous sédatif, jetés à la mer. On leur faisait croire qu’ils partaient en détention dans une hacienda au sud. Naïvement, certains demandaient à y aller, parce qu’ils ne supportaient plus d’être cagoulés, de manger de la nourriture avariée, entourés de rats. »
« Comme dans les camps nazis, se sauvaient ceux qui avaient une habilité donnée. » Parlant anglais et français, Miriam fut utilisée comme « esclave », traduisant la presse étrangère, rédigeant des synthèses pour les gradés. « Presque une routine de bureau », avec en bruit de fond « les cris des torturés, et ces gens qui d’un coup disparaissaient ».
Un souvenir poignant est le Mondial 1978, remporté par l’Argentine, dans un stade à 4 km à peine de l’Esma. Pour afficher leur impunité, les militaires sortirent quelques détenus, pour les mêler dans la rue aux Argentins qui célébraient le titre.
« Quand je nous ai vus, livides, entourés de militaires, dans cette marée humaine débordante de joie, j’ai pensé : ça va durer 40 ans de plus… »
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