Les ultimes lettres de victimes du nazisme enfin remises à leurs descendants
Conservées pendant plus de 80 ans par les archives allemandes, des lettres d'adieu rédigées par des condamnés à mort qui n'ont jamais été envoyées retrouvent aujourd'hui leurs destinataires
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

Les dernières lettres retrouvées dans les dossiers d’exécution de victimes des persécutions nazies pendant la Seconde Guerre mondiale dans la prison à Stadelheim en Allemagne ont pu être lues, pour la première fois, par les descendants de leurs destinataires, selon un article signé Stéphanie Trouillard, autrice de plusieurs ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale et publié sur le site de France 24.
Une cinquantaine de ces « déclarations d’adieu », écrites par des condamnés à mort et jamais remises à leurs destinataires, seraient conservées dans les dossiers d’exécution. « Elles ont été écrites par des personnes ayant appris leur exécution imminente. Ces personnes ont été autorisées à écrire une lettre d’adieu ou l’ont fait en secret, dans un état de grande détresse émotionnelle, en l’écrivant sur d’autres documents, tels que des copies de jugements », explique Julian Holzapfl, responsable des archives de Bavière.
Dans la prison de Stadelheim de 1933 à 1945, 1 188 personnes ont été exécutées par le régime nazi car considérées comme « des personnes nuisant au peuple ». « Les condamnés à mort étaient détenus en cellule, généralement à l’isolement. Ils passaient leurs journées seuls, pratiquement coupés du monde extérieur. En moyenne, les prisonniers passaient six à huit semaines dans le couloir de la mort, vivant dans une incertitude constante, sans jamais savoir si le lendemain serait leur dernier », selon Anke Münster, responsable des relations publiques des Archives d’Arolsen.
Pendant des décennies, ces lettres sont restées lettres mortes.
Si ces lettres n’avaient jamais été remises aux familles c’est parce que les archives de Bavière ont considéré ces documents originaux comme des sources devant être conservées et mises à la disposition des chercheurs. Mais lorsqu’un reportage révélant l’existence de ces lettres au grand public est diffusé, une initiative conjointe naît entre les Archives d’Arolsen et les Archives de Bavière afin de retrouver les familles de ces hommes et de ces femmes.
Les deux institutions lancent alors le projet collaboratif « Lost Words » (« Mots perdus »). Grâce à l’aide de bénévoles, tout est mis en œuvre pour retrouver les descendants des destinataires de ces lettres.
Lorenz Frühschütz, un Allemand de 31 ans, écrit ainsi une dernière lettre à sa compagne Anna, alors enceinte de sept mois. Accusé d’avoir refusé de rejoindre la Wehrmacht, il a été condamné à mort : « Ma très chère Anni, aujourd’hui, je dois t’annoncer la triste nouvelle : je vais mourir à 17 heures. Comme j’ai vécu, je souhaite mourir, sans trembler. Mais viendra un jour où ceux qui ont tant de poids sur la conscience devront rendre des comptes. Maintenant, ma très chère, tu devras toi aussi trouver la force de supporter cela, et ensuite viendra un temps où tout ira bien pour toi, c’est ce que je te souhaite de tout mon cœur. Si notre enfant est un garçon, baptise-le Georg Lorenz, et si nous avons une fille, elle s’appellera Zenta. » Les dernières volontés de Lorenz ne parviendront jamais à Anna, qui donnera naissance à Helga. Jusqu’en octobre 2025, cette dernière ignorait le sort de son père, sa mère, décédée prématurément, n’ayant jamais pu lui raconter son histoire.
80 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, cette femme aujourd’hui âgée de 82 ans a enfin pu lire ses derniers mots. « Jusqu’à récemment, elle ne savait rien d’autre que sa mort à la guerre. Désormais, elle sait qu’il était un fervent défenseur de la paix, qu’il s’est opposé au régime nazi et qu’il est mort pour cette cause », raconte Anke Münster.
Nathalie Letierce-Liebig, l’une des bénévoles du projet, également chercheuse et engagée dans d’autres projets visant à restituer aux descendants des victimes du nazisme des effets personnels, raconte : « J’ai immédiatement accepté de m’engager dans ce nouveau projet, d’autant plus que, par le plus grand des hasards, je venais de terminer une recherche personnelle sur un résistant décapité. Il n’existe malheureusement plus de dossier d’exécution à son nom, ni de lettre d’adieu, mais j’imagine combien ses proches auraient souhaité lire son ultime message ».
Catherine Séon a ainsi eu la surprise d’être contactée par les archives allemandes au sujet de Joseph Pierre Rullière, le frère de son grand-père paternel. Jusqu’alors, elle n’avait jamais entendu parler de lui, encore moins de son exécution, le 11 mai 1944, à la prison de Stadelheim.
En lisant le dossier envoyé par les Archives d’Arolsen, elle découvre que ce cuisinier de 35 ans, parti volontairement travailler en Allemagne, a été condamné à mort à la suite d’une dénonciation pour un vol à main armée ayant entraîné la mort d’une personne. « Je pense que tu ne me prendras pas pour un assassin. Je pense que tu me connais assez et que tu ne croiras pas que je suis capable de faire des choses pareilles », clame-t-il dans sa dernière lettre, adressée à l’un de ses amis.
Grâce à cette initiative, 14 familles ont ainsi été localisées dans plusieurs pays européens. « ‘Lost Words’ donne une voix à ceux que l’histoire officielle a ignorés, effacés ou marginalisés. Faire sortir de l’oubli les victimes, particulièrement à travers des mots perdus ou oubliés, est aussi un acte de mémoire crucial. Ce type de projet mémoriel est essentiel pour honorer la mémoire des victimes, transmettre l’histoire, renforcer les valeurs démocratiques, mais aussi exhorter la jeune génération à ne plus jamais laisser de telles injustices se reproduire », conclut Nathalie Letierce-Liebig.
la Communauté du Times of Israël !







