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« Less Oy, More Joy » : le Mois de la culture juive au Royaume-Uni met à l’honneur des créateurs juifs boycottés

Né du boycott antisémite consécutif au 7-Octobre, ce festival met en avant des succès si nombreux qu’ils permettent de créer des parcours dans les musées existants

Les participants assistent à un événement intitulé Milk, Memory and Cheesecake, consacré à la cuisine, aux coutumes et aux traditions culinaires juives médiévales, organisé en amont de la fête de Shavouot dans le cadre du Mois de la culture juive à Londres, en mai 2026. (Crédit : Sophie Shaw)
Les participants assistent à un événement intitulé Milk, Memory and Cheesecake, consacré à la cuisine, aux coutumes et aux traditions culinaires juives médiévales, organisé en amont de la fête de Shavouot dans le cadre du Mois de la culture juive à Londres, en mai 2026. (Crédit : Sophie Shaw)

LONDRES — En marchant silencieusement dans le hall baigné de lumière du Centre de la photographie du Victoria and Albert Museum, à Londres, par une journée exceptionnellement ensoleillée, des dizaines de visiteurs suivent un conservateur dans les allées d’une exposition consacrée à la photographie américaine – sans doute la plus importante collection publique de ce type en dehors des États-Unis.

Le groupe marque une pause devant une série de photos emblématiques de la main d’artistes tels que Diane Arbus, Alfred Stieglitz, Joel Meyerowitz, Simon Leonard Stein et bien d’autres encore – tous d’origine juive.

À l’instar de nombreux autres lieux culturels britanniques, le Victoria and Albert Museum n’avait pas prévu d’exposition spéciale pour la toute première édition du Mois de la culture juive au Royaume-Uni. Il a choisi d’organiser des visites guidées et des conférences autour de ses expositions existantes, dont beaucoup présentent des œuvres d’artistes juifs.

« Nous avons été agréablement surpris par la volonté d’établissements renommés de participer au projet. Ils en ont parfaitement compris l’importance », explique Liat Rosenthal, directrice de la culture, de l’éducation et des communautés au sein du Board of Deputies of British Jews, l’organisme faîtier intercommunautaire qui représente la communauté juive au Royaume-Uni et est à l’origine de cette initiative.

Le Board of Deputies présente le Mois de la culture juive comme une tentative d’apporter « moins de tristesse et plus de joie » (Less Oy, More Joy), dans l’espoir non seulement de valoriser la communauté juive et ses créateurs, mais également de faire découvrir au grand public la vie, l’histoire et la contribution culturelle des Juifs, au-delà des thèmes sombres que sont la Shoah ou l’antisémitisme.

Avec plus d’une centaine d’événements organisés un peu partout au Royaume-Uni, entre visites patrimoniales, salons gastronomiques, concerts et autres mascottes en forme de cornichon géant, M. Pickle, dans les principaux lieux d’intérêt de Londres, les festivités se sont déroulées entre la mi-mai et la mi-juin, lors du mois hébraïque de Sivan.

« C’est une véritable célébration de la culture juive britannique sous toutes ses formes. Dans le contexte actuel, il est extrêmement important, selon nous, que le Royaume-Uni présente une vision très fière, franche et audacieuse de ce que signifie d’être juif. Cette communauté a tant de raisons d’être fière et tant de choses à célébrer », affirme Rosenthal.

Liat Rosenthal évoque le Mois de la culture juive, à Londres, en juin 2026. (Crédit : Florit Shoihet)

Mais il est impossible de « faire l’autruche », alors même qu’une vague d’antisémitisme sans précédent jette une ombre pesante sur la communauté juive du Royaume-Uni. Parfois placés sous haute sécurité, les événements du Mois de la culture juive se sont déroulés au moment où la communauté est encore sous le choc de plusieurs actes antisémites et anti-Israël en Grande-Bretagne, à commencer par des agressions physiques, des attaques à l’arme blanche, des incendies criminels et des attentats terroristes meurtriers, mais aussi des discours de haine et des actes de vandalisme toujours plus manifestes.

Selon l’organisation sans but lucratif Community Security Trust, près de 3 700 actes antisémites contre cette communauté de 290 000 personnes ont été recensés l’an dernier.

« D’après les chiffres du ministère de l’Intérieur de la fin 2025, les Juifs ont désormais 10 fois plus de risques que n’importe quel autre groupe confessionnel d’être victimes d’un crime de haine. Je pense que la tendance s’est encore aggravée ces derniers mois ; la situation est bien pire aujourd’hui », indique Stephen Silverman, directeur des enquêtes et de l’application de la loi au sein de l’organisation caritative britannique Campaign Against Antisemitism.

« Nous vivons tous désormais dans l’attente de la prochaine tragédie. Pour nous, la question n’est pas de savoir si cela va arriver, mais quand. »

Toutefois, ajoute Rosenthal, depuis le pogrom perpétré dans le sud d’Israël par le Hamas le 7 octobre 2023 et la guerre qui s’en est suivie à Gaza, nous assistons à l’émergence d’une forme plus subtile d’antisémitisme dans la sphère culturelle britannique.

« Nous n’aurions pas lancé cette initiative sans cela. C’est notre réponse », souligne-t-elle.

La nomination de Rosenthal, en 2025, première femme à occuper le poste de directrice de la culture du Board of Deputies en l’espace de 260 ans, est peut-être le reflet de l’urgence avec laquelle la communauté juive mène ce combat culturel.

Rosenthal, qui s’est fait connaître du temps de ses précédentes fonctions de productrice créative senior à la Tate Modern, a également fondé Artists Against Antisemitism UK, une campagne publique visant à lutter contre l’antisémitisme au sein du monde des arts.

« L’antisémitisme touche des créateurs juifs de tous les horizons », explique-t-elle.

Pris pour cibles et mis sur liste noire

Certains actes antisémites survenus dans le monde de l’art depuis le 7-Octobre ont fait la une des journaux. Des spectacles et des expositions ont ouvertement proposé des contenus antisémites et anti-Israël, tandis que des créateurs juifs et israéliens ont eux-mêmes été pris pour cibles et mis sur liste noire.

Au printemps dernier, dans le seul secteur de la musique, le slogan « Death to the IDF » (A mort l’armée israélienne) scandé par le duo punk-rap Bob Vylan, a secoué le festival de Glastonbury et a été diffusé en direct sur la BBC. De leur côté, des salles ont annulé les concerts du groupe de danse klezmer juif britannique Oi Va Voi après que des militants se sont opposés à leur présence, au motif qu’il s’agissait d’un groupe juif avec un chanteur israélien.

Le duo Bob Vylan se produit sur la scène West Holts, pendant le festival de Glastonbury à Worthy Farm, dans le Somerset, en Angleterre, le 28 juin 2025. (Crédit : Yui Mok/PA via AP)

Mais l’antisémitisme dans le milieu la culture sévit pour l’essentiel dans l’ombre. Lucy, qui préfère que son nom de famille ne soit pas divulgué, de crainte de représailles, est une céramiste de renom, dont les œuvres sont exposées dans de prestigieux lieux tels que la Royal Academy. Selon elle, l’antisémitisme qui a suivi le 7-Octobre a tout changé.

« J’avais une agente qui présentait mes œuvres un peu partout et qui en vendait beaucoup. Nous avions une excellente relation. En 2024, nous avions prévu de participer à une immense foire d’art en Europe », rappelle Lucy. « Un jour, elle m’a appelée un peu à l’improviste, en me posant des questions sur le conflit israélo-palestinien et sur ce que signifiait d’être juive ces temps-ci. Dans un premier temps, j’ai pensé qu’elle s’intéressait vraiment à la question. Mais ensuite, elle m’a dit que le fait d’exposer mes œuvres lui faisait courir un ‘risque commercial’ : les gens risquaient de refuser de les acheter parce que je suis juive. »

À l’époque, les œuvres de Lucy n’avaient rien d’ostensiblement juives. L’agente explique d’ailleurs avoir réalisé que Lucy était juive lorsque cette dernière avait publié sur ses réseaux sociaux, quelques mois plus tôt, une photo de son véhicule vandalisé, couvert de croix gammées.

Illustration : Un camion avec les mots « Fuck off » et un autre avec un graffiti de croix gammée découverts devant une école juive dans un quartier hassidique de Londres, le 14 novembre 2016. (Shomrim N.E. London/Twitter)

« J’étais sous le choc. C’est du racisme. Dirait-elle cela à un artiste noir ? » interroge Lucy. « Nous avons eu une autre conversation et elle s’est complètement lâchée, commençant à dire que la réponse d’Israël était disproportionnée, disant par exemple : « Vous les gens, vous dans les médias » ou encore « Ausch, Ausch — comment ça s’appelle ? Auschwitz ? » »

Lucy a cessé toute relation avec cette agente et, depuis lors, son œuvre explore davantage de thèmes juifs mais aussi la lutte contre l’antisémitisme. Elle ajoute que les artistes juifs britanniques « recherchent la compagnie de leurs pairs et vont aux expositions des uns et des autres, ce qui donne un tour nouveau à la notion de communauté. Les gens retrouvent vraiment leur identité juive. »

Silverman affirme que Campaign Against Antisemitism (Campagne contre l’antisémitisme) défend les artistes juifs en butte à des discriminations.

« Il y a clairement des choses de faites pour se débarrasser des Juifs — pas des sionistes —, et ce de tout un tas de lieux. Si cela continue, il se créera des ghettos de facto en dehors desquels les Juifs ne seront plus en sécurité », ajoute-t-il.

Silverman souligne que si l’on ne sait pas que les artistes sont juifs, « ils gardent le silence à ce sujet parce qu’ils ne veulent pas être rejetés et exclus, et subir ce que subit Maureen Lipman. »

L’actrice juive britannique de tout premier plan, qui dénonce l’antisémitisme et soutient ouvertement Israël, s’est fait harceler par des militants et a révélé il y a peu qu’elle avait dû faire appel à un service de sécurité privé pour sa tournée théâtrale, en 2026.

Stephen Silverman, directeur des enquêtes et de l’application de la loi au sein de Campaign Against Antisemitism. (Avec l’aimable autorisation de CAM)

Le Mois de la culture juive a également connu des difficultés. Le British Museum a dû annuler en toute dernière minute, la veille de l’événement, la conférence « L’Israël et la Judée antiques au British Museum », conçue pour parcourir les collections historiques et archéologiques du musée. Le musée s’était en effet aperçu que près de la moitié des détenteurs de billets étaient des militants anti-Israël désireux de perturber le déroulement de l’événement.

Mais il semble que cela ait eu l’effet contraire. En effet, l’histoire a été très médiatisée et la conférence a été non seulement reprogrammée, mais de surcroît diffusée sur Internet, ce qui en a fait l’évènement du Mois de la culture juive le plus suivi, avec plus de 5 000 participants rien qu’en ligne.

L’événement reprogrammé « L’Israël et la Judée antiques au British Museum », dans le cadre du Mois de la culture juive, à Londres, le 11 juin 2026. (Sophie Shaw)

« Le succès du Mois de la culture juive au British Museum souligne le pouvoir durable de la culture pour éveiller la curiosité et rassembler les gens », souligne Rosenthal.

« Le public en a profité pour se plonger dans l’histoire des royaumes, des peuples et des terres antiques, et par là-même découvrir de quelle façon l’histoire des communautés juives a façonné notre compréhension du monde », conclut-elle.

« Nous espérons que le Mois de la culture juive sera un événement annuel. »

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