L’IA pourrait-elle percer les énigmes des manuscrits anciens en araméen inspirés du Talmud ?
Un chercheur israélien découvre les choix éditoriaux actifs des scribes, à l’image des rédacteurs de la Guemara juive, grâce aux technologies de traitement informatique
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Depuis près de 2 000 ans, les communautés chrétiennes du Proche-Orient utilisent le syriaque, un dialecte araméen, comme langue liturgique et culturelle. Au fil des siècles, elles ont produit un vaste corpus de manuscrits contenant des passages bibliques, des traités philosophiques, des œuvres de littérature classique et des commentaires théologiques, dont la finalité reste souvent obscure pour les chercheurs contemporains.
Aujourd’hui, un chercheur israélien a recours aux technologies de traitement informatique pour démontrer que les scribes ayant compilé ces documents ont fait des choix éditoriaux actifs, façonnant ainsi le savoir destiné aux générations futures, à l’image des rédacteurs d’une autre œuvre fondatrice en araméen de l’Antiquité tardive : le Talmud juif.
« La langue syriaque est utilisée par les communautés chrétiennes orientales depuis le 2ᵉ siècle de notre ère jusqu’à aujourd’hui », explique Noam Maeir, doctorant à l’Université hébraïque de Jérusalem et auteur d’une étude publiée le mois dernier dans la revue PLOS ONE.
« Le plus ancien manuscrit syriaque retrouvé date de 412 de notre ère ; c’est l’un des plus anciens codex – manuscrits sous forme de livre – jamais découverts », ajoute-t-il lors d’un entretien téléphonique accordé au Times of Israel.
On estime qu’il existe aujourd’hui plus de 20 000 manuscrits syriaques connus dans le monde. Près de 1 000 d’entre eux, datant du 5e au 19ᵉ siècle, sont conservés à la British Library. C’est sur cette collection que Maeir a concentré ses recherches.
Ces œuvres consistent en une compilation de textes provenant de différentes sources, enrichis de commentaires et de notes supplémentaires.
« On peut comparer ces manuscrits aux compilations modernes de vidéos sur YouTube, par exemple les meilleurs tubes des années 90 ou les plus beaux buts de football », illustre Maeir. « Dans ces compilations, quelqu’un choisit non seulement le contenu à présenter, mais y ajoute aussi des éléments pour le rendre plus attrayant. Mon objectif était d’étudier ce type d’œuvres qui ne sont pas des créations originales au sens traditionnel, mais des assemblages éditoriaux faits par des compilateurs. »
Grâce aux nouvelles technologies, l’étude des manuscrits a franchi des seuils inédits.
« Autrefois, un chercheur ne pouvait comparer que trois ou cinq manuscrits ; comparer vingt manuscrits constituait déjà un exploit », rappelle Maeir. « Aujourd’hui, nous pouvons étudier simultanément des milliers de manuscrits. »
Dans son étude, Maeir a introduit un nouveau critère pour classifier les manuscrits syriaques de la British Library : le nombre d’extraits inclus dans chaque manuscrit (Excerpts Per Manuscript, ou EPM). Cet indicateur révèle à quelle fréquence les scribes et copistes intégraient des textes d’autres sources.
Maeir a constaté que 75 % des manuscrits contenaient entre 11 et 20 extraits. En revanche, 2 % d’entre eux, soit 27 manuscrits, comportaient plus de 100 extraits, la plupart datant de l’Antiquité tardive (6ᵉ-9ᵉ siècles).
Selon Maeir, ces manuscrits très élaborés présentent une ressemblance avec le Talmud.
« Le Talmud est un parallèle très intéressant », souligne-t-il. « Il a été rédigé en araméen par des Juifs vivant et pratiquant leur foi dans la même région, à une époque similaire. »
Maeir avance que les éditeurs de certains manuscrits syriaques peuvent être comparés aux Stamaïm, les rédacteurs anonymes du Talmud, qui sélectionnaient les citations à intégrer et déterminaient leur agencement. Le Talmud combine des versets bibliques, des chapitres de la Michna et divers récits et commentaires.
« Malheureusement, aucun manuscrit original du Talmud, datant de sa compilation, n’a été conservé », précise Maeir. « En revanche, plusieurs œuvres syriaques du 5e siècle sont parvenues jusqu’à nous, offrant ainsi un regard précieux sur le processus éditorial. »
Il est probable que les manuscrits les plus complexes aient été le fruit d’un effort collectif, et non d’un seul scribe.
« Grâce à leurs compilateurs, ces manuscrits faisaient office de véritables laboratoires du savoir », estime Maeir. « On pourrait presque les qualifier de bibliothèques en un seul volume. »
Jusqu’à récemment, les chercheurs considéraient principalement ces manuscrits comme de simples réceptacles de textes anciens, dont beaucoup n’existent plus ailleurs.
« À l’époque moderne, nous avons surtout cherché à identifier l’auteur original, le ‘génie’ derrière les mots », explique Maeir. « Souvent, ces manuscrits nous ont permis de redécouvrir des textes grecs anciens qui n’ont survécu que dans leur traduction syriaque. »
Pour Maeir, il est essentiel de traiter les manuscrits comme des objets culturels indépendants.
La plupart ont été préservés parce qu’ils étaient produits dans des monastères.
« Les manuscrits étaient compilés et copiés dans des bibliothèques et monastères à travers le Moyen-Orient », précise-t-il. « Toutefois, le monachisme syriaque différait du monachisme occidental : il était moins cloîtré. Les gens pouvaient séjourner dans les monastères pour de courtes périodes. Il est donc impossible d’affirmer que tout a été produit uniquement par des moines. »
Quant à la finalité exacte de ces manuscrits, Maeir admet que le mystère demeure.
« Il n’y a pas de consensus sur leur usage », souligne-t-il. « Nous ignorons si ces compilations servaient à l’étude, à la prière, ou si elles avaient une fonction identitaire. »
Maeir relève également que la superposition des écritures ajoute à la complexité de l’interprétation.
« On trouve des annotations de plusieurs lecteurs, des mots effacés puis réécrits », indique-t-il. « Cela témoigne de l’intervention de multiples acteurs sur une même page. »
Le chercheur précise que son étude ne représente qu’une première étape, encore limitée, dans l’application des technologies numériques aux études syriaques.
À l’avenir, Maeir espère étendre ses recherches en utilisant des outils d’intelligence artificielle plus avancés.
« Pour cette étude, je n’ai eu besoin que de techniques informatiques de base et d’une simple analyse quantitative », précise-t-il. « Mais pour mes futurs travaux, j’aimerais utiliser des outils d’IA plus sophistiqués pour reclasser des milliers de manuscrits. »
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