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Analyse

L’intérêt porté aux violences juvéniles souligne la négligence face aux crimes sans précédent dans la société arabe

Alors que le gouvernement s'est mobilisé après deux agressions mortelles dans des villes juives, les Arabes se demandent ce qu'il faudra pour que les responsables s'attaquent enfin à la criminalité qui sévit dans leurs communauté

Un enfant passant devant une fresque commémorative dédiée à Yemanu Zelka, poignardée à mort à Petah Tikva le nuit de Yom HaAtsmaout, une semaine plus tôt, à Ashdod, le 28 avril 2026. (Crédit: Liron Moldovan/Flash90)
Un enfant passant devant une fresque commémorative dédiée à Yemanu Zelka, poignardée à mort à Petah Tikva le nuit de Yom HaAtsmaout, une semaine plus tôt, à Ashdod, le 28 avril 2026. (Crédit: Liron Moldovan/Flash90)

Le premier lundi de cette année, un père et son fils de 15 ans s’étaient rendus à Nazareth pour installer des caméras de sécurité à l’extérieur du domicile d’un client. Adham Nassar et son fils Nazim étaient arrivés dans la plus grande ville arabe d’Israël, cet après-midi-là ; ils étaient entrés dans la cour par un grand portail métallique et ils s’étaient mis au travail.

À 17 h 30, les services d’urgence de la ville avaient reçu un appel qui signalait des coups de feu. Les secours étaient arrivés sur les lieux et ils avaient trouvé les deux hommes gisant au sol, les corps criblés de balles.

Nassar et son fils avaient été inhumés dans leur ville natale de Turan. Des centaines de personnes avaient assisté aux funérailles qui avaient été organisées dans la soirée, et des photos du père et du fils avaient été largement partagées sur les réseaux sociaux.

Mais alors que ce meurtre avait bouleversé la société arabe, il était presque passé inaperçu chez les Juifs du pays, noyés dans un flot d’informations qui était alors dominé par les manifestations en Iran, l’arrestation du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro et les querelles à la Knesset.

Cela n’avait été que lorsque le nombre de morts au sein de la communauté arabe avait atteint les deux chiffres, au cours de cette première semaine sanglante de l’année, que la question de la criminalité violente qui frappait une communauté représentant un cinquième de la population avait commencé à retenir l’attention de la majorité juive. Le président Isaac Herzog avait qualifié cette problématique « d’urgence » qui devait, en tant que priorité absolue, « occuper les pensées » des responsables politiques israéliens au quotidien.

Mais selon les critiques, le problème n’a pas été résolu. Un an après un bilan record de 252 meurtres dans la communauté arabe, 2026 seemble être sur le point de dépasser ce chiffre de plus de 20 %.

Cette semaine, toutefois, les responsables politiques israéliens ont semblé enfin y prêter attention. « La violence meurtrière est insupportable », a commenté le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, alors que la police lançait une opération de grande envergure pour lutter contre les crimes meurtriers. « Nous ne l’accepterons pas, et nous l’éradiquerons ».

Pourtant, ce ne sont pas les 98 personnes qui ont été tuées au sein de la communauté arabe depuis le début de l’année qui ont motivé ce raid. Ce sont plutôt deux agressions mortelles à l’arme blanche qui sont survenues la semaine dernière : la veille de Yom HaAtsmaout, un groupe d’adolescents s’en est pris à Yemanu Zelka, 21 ans, alors qu’il quittait son travail chez Pizza Hut à Petah Tikva, le rouant de coups et le poignardant à mort.

Deux jours plus tard, Destao Tzakul, 19 ans, a été mortellement blessé à l’arme blanche à Beer Sheva par un autre groupe d’adolescents alors qu’il sortait de chez lui.

Pour un grand nombre d’Arabes israéliens, qui vivent depuis de nombreuses années dans l’ombre d’une violence effrénée, l’intérêt soudain qui est porté à la criminalité par la police et par les décideurs israéliens est perçue comme une preuve supplémentaire de la négligence dont cette minorité fait l’objet, selon elle, de la part du pays.

Des dirigeants de la communauté arabe, dont des membres de la Knesset, manifestent contre la violence au sein de leur communauté devant le bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 8 février 2026. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)

Ce double standard découle d’une « gouvernance raciste et d’une discrimination qui dure depuis des années », explique Deiaa Haj Yahia, journaliste à la station de radio Nas, dont les bureaux sont à Nazareth, au Times of Israel.

« Nous constatons également ces discriminations dans les communiqués de la police », ajoute-t-il. « Quand il y a une fusillade à Kfar Saba, ils la traitent avec sérieux, ils donnent des détails – contrairement à Tira, où c’est toujours le statu-quo« .

La recrudescence des crimes violents a lourdement pesé sur la vie civique dans la majorité des villes et des villages arabes du pays, où beaucoup de gens vivent dans la crainte palpable d’être victimes de coups de feu en lien avec les activités de la pègre. A Nazareth, comme ailleurs, la plupart des magasins ferment au coucher du soleil et la circulation piétonne se raréfie en l’espace de quelques minutes. Ceux qui restent dehors marchent rapidement, les yeux baissés, sursautant au moindre bruit.

Dans les quartiers juifs, les crimes violents sont largement rares – même si les violences conjugales restent un problème majeur et que certaines agressions liées aux gangs peuvent arriver. En plus de la mort de Zelka et Tzakul, ces derniers jours ont également été marqués par deux meurtres-suicides qui ont été commis par des hommes juifs contre des membres de leur famille.

Des personnes réunies devant une pizzeria Pizza Hut à Petah Tikva, où l’employé Yamenu Binyamin Zelka a été poignardé et tué pendant Yom HaAtsmaout, le 24 avril 2026. (Crédit : Roy Alima/Flash90)

A ce jour, 13 suspects ont été arrêtés dans le cadre du meurtre de Zelka, et trois autres pour l’agression à l’arme blanche qui a été perpétrée à Beer sheva. Devant le tribunal de Petah Tikva, alors que les détenus dans l’affaire Zelka se présentaient à une audience, des manifestants les ont humiliés en scandant : « Un Juif a tué un Juif, un Juif a tué son propre frère ».

Aucun suspect n’a toutefois été arrêté dans le cadre du double homicide commis dans le village druze de Yarka, survenu quelques heures seulement avant que Zelka ne soit poignardé à mort.

Ce choc sélectif « laisse un arrière-goût amer de discrimination dans la bouche », a écrit Suleiman al-Amoor dans une chronique qui a été publiée jeudi sur le site d’information Ynet. « Non pas parce que la douleur qui a été entraînée par le meurtre de Zelka à Petah Tikva n’est pas justifiée, mais parce que la douleur parallèle qui s’exprime dans la société arabe se heurte à un mur d’indifférence et à une étiquette statistique. »

Manifestations parallèles

La police a tardé à publier un communiqué faisant état de l’agression brutale à l’arme blanche dont Zelka a été victime – et elle n’a commencé à procéder à des arrestations que trois jours après les faits, lorsque la colère suscitée par ce meurtre, filmé par une caméra de sécurité, a commencé à monter.

Des centaines de personnes se sont rassemblées, samedi dans la soirée, devant le restaurant où il a été tué, exigeant que la police prenne des mesures contre les personnes impliquées et laissant entendre que la réponse maladroite apportée par les forces de l’ordre trouvait son origine dans le racisme à l’encontre de la communauté éthiopienne israélienne, la communauté à laquelle Zelka appartenait.

« Il a fallu trois jours à la police pour arrêter les suspects, alors que tous les enfants de Petah Tikva connaissaient leurs noms », a dit Pnina Tamano-Shata, députée du parti Kakhol lavan, elle-même née en Éthiopie, lors de l’événement. « Les vidéos et les noms circulaient, et la police n’a rien fait ».

Les propos tenus par la députée ont fait écho à une plainte qui avait été couramment exprimée par les militants qui dénoncent la criminalité dans la communauté arabe israélienne lors d’une vague de manifestations contre les violences meurtrières, au début de l’année. Hélas, plutôt que de pousser le gouvernement à agir, ces manifestations s’étaient heurtées au silence et à l’inaction, ainsi qu’à des railleries de la part de Ben Gvir.

Les manifestations avaient commencé, à la fin du mois de janvier, par une grève qui avait duré plusieurs jours à Sakhnin. Elle avait été dirigée par Ali Zbidat, propriétaire d’une chaîne de supermarchés, après que ses commerces ont été pris pour cible par des coups de feu. Cette grève locale avait débouché sur un mouvement national, qui avait connu son apogée lors d’une marche massive, dans cette ville du nord du pays, qui avait rassemblé des dizaines de milliers de citoyens arabes. La manifestation avait pris fin quand des policiers lourdement armés avaient empêché les manifestants d’atteindre une autoroute où ils cherchaient à bloquer la circulation, une tactique courante chez les protestataires juifs cherchant à attirer l’attention sur leur cause.

Souhaitant faire connaître leur combat au grand public juif, des représentants arabes avaient organisé une manifestation à Tel Aviv. Ce rassemblement — un cas rare où les dirigeants de la communauté arabe avaient eu l’occasion de s’adresser à des manifestants juifs — était parvenu à retenir l’attention d’Israël pendant une fraction de seconde.

Des manifestants protestant contre ce qu’ils considèrent comme la négligence du gouvernement face au crime organisé dans la société arabe, sur la Place Habima, à Tel Aviv, le 31 janvier 2026. (Crédit : Charlie Summers/Times of Israel)

Quand les leaders de la communauté avaient organisé une nouvelle grève et qu’ils avaient tenté de remettre une lettre au Premier ministre Benjamin Netanyahu à son bureau de Jérusalem, la semaine suivante, ils avaient été refoulés. Des manifestations localisées avaient continué dans les villes arabes, toujours sous une forte présence policière, mais elles n’étaient pas parvenues à capter l’attention du grand public. La guerre avec l’Iran avait finalement sonné le glas du mouvement de protestation, anéantissant l’espoir de la communauté arabe de créer une dynamique et de forcer le gouvernement à agir.

Les militants ont compris depuis longtemps que sans levier politique et en l’absence du soutien apporté par une dynamique de masse, amener les autorités à passer à l’action reviendra probablement à convaincre les responsables que la violence qui sème le chaos dans les communautés arabes finira un jour par se propager à la société juive également.

Selon les experts, les violences qui sévissent dans les villes arabes sont largement alimentées par de puissantes organisations criminelles qui, ces dernières années, ont utilisé les menaces et la violence pour élargir leur emprise sur la société arabe, en se livrant au racket, au prêt usuraire et en exerçant une influence sur la gouvernance locale.

L’émergence de ce phénomène avait en grande partie coïncidé avec une campagne qui avait été menée par la police au début des années 2010 pour réprimer le crime organisé au sein de la société juive, après des années de fusillades meurtrières et d’attentats à la voiture piégée dans les rues de Tel Aviv, Bat Yam, Petah Tikva et d’autres localités.

Le succès de cette campagne avait prouvé que l’action concertée des forces de l’ordre était susceptible de ramener la paix et la sécurité dans les rues arabes – et certains craignent que les activités des gangs, qui ont pu se renforcer en se tournant vers la communauté arabe, ne recommencent à s’infiltrer dans les quartiers juifs.

Des chefs d’entreprise se rassemblent pour un rassemblement contre le racket à Rosh Pina, dans le nord d’Israël, le 28 avril 2026. (Crédit: Ayal Margolin/Flash90)

Mais l’espoir que l’intérêt porté par le public aux violences, un intérêt qui a été déclenché par les meurtres de la semaine dernière, aide à sévir contre le crime organisé a été anéanti par la réponse apportée par le gouvernement – qui a clairement indiqué son intention de se concentrer sur le hooliganisme des adolescents, en considérant que c’est ce phénomène qui est à l’origine des meurtres.

Lorsque Netanyahu a organisé une réunion pour faire face à la vague de meurtres, dimanche, il a invité non seulement Ben Gvir, mais aussi le ministre de l’Éducation Yoav Kisch, les exhortant à redoubler d’efforts pour prévenir la délinquance juvénile par le biais de la répression et de l’éducation.

A l’initiative de Kisch, les écoles de tout le pays ont consacré, dans la journée de mardi, une partie de leurs cours à la sensibilisation contre la violence.

Le même jour, Ben Gvir a déployé des centaines de policiers pour réprimer la délinquance des adolescents, les envoyant à Petah Tikva et dans le sud de Tel Aviv. Le politicien d’extrême droite milite depuis longtemps contre la forte concentration de migrants qui vivent dans le sud de Tel Aviv, où un gang de jeunes connu sous le nom de SSQ a fait, ces derniers mois, la Une des journaux en raison d’une série d’incidents violents.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) reçoit dans son bureau le ministre de l’Éducation Yoav Kisch (à gauche) et le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir le 26 avril 2026, pour discuter du phénomène des meurtres commis par des adolescents. (Crédit: GPO)

Ces vagues de violence, qui sont radicalement différentes mais parallèles, sont une preuve supplémentaire de ce qui semble être une évidence pour la majorité des citoyens arabes : ils vivent largement à l’écart de la société israélienne dans son ensemble, hors de la vue et de l’esprit du gouvernement.

« Lorsqu’un enfant juif tient un couteau, l’État se demande : ‘Où avons-nous échoué ?’ Lorsqu’un enfant arabe tient un couteau, l’État hausse les épaules avec indifférence », a écrit Amoor.

Parmi les défenseurs d’Israël dans le monde anglophone, la manifestation de Tel Aviv, au mois de février dernier, avait été présentée comme un exemple éclatant de coexistence. « Les Arabes et les Juifs en Israël forment une seule société ; lorsqu’une communauté est en danger, nous sommes tous en danger », était-il écrit dans un message concernant la manifestation.

Mais Haj Yahia exprime toutefois son pessimisme face à la problématique des crimes violents au sein de la communauté arabe israélienne.

« Nous avons vu comment les gens sont sortis manifester à Petah Tikva. Il y a des meurtres dans la société arabe presque tous les jours, mais les gens ne descendent plus dans la rue », déplore-t-il. « Cela s’explique en partie par la peur, mais il y a aussi un fort sentiment de désespoir, et la plupart des Arabes ne croient pas que l’État fera quoi que ce soit pour lutter contre la violence ».

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