La priorité de l’Iran est de s’affirmer dans le détroit d’Ormuz, non de traiter avec Trump
Téhéran comptait tirer d'énormes avantages du protocole d'accord signé avec les États-Unis ; aujourd'hui, il risque de tout gâcher en bloquant ce détroit stratégique et en attaquant les bases et les alliés des États-Unis
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

On aurait pu penser que l’Iran se réjouirait de la réalité nouvelle de l’après-guerre.
Après avoir réussi, au mois d’avril, à faire reculer Donald Trump, l’amenant à mettre un terme à sa campagne militaire en multipliant les frappes contre ses voisins et en proférant des menaces contre le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, la république islamique avait conduit le président américain à signer un protocole d’accord qui ne répondait à aucun des objectifs de guerre américano-israéliens. Trump, de surcroît, avait imposé l’arrêt des combats menés par Israël contre le Hezbollah ; il n’avait exigé aucune concession de la part de l’Iran sur son programme nucléaire, et il avait ouvert la voie à un allègement des sanctions à hauteur de plusieurs milliards de dollars.
Le régime de Téhéran était ainsi raisonnablement à l’abri ; ses proxys survivaient et, après plus d’un mois de combats intenses, il occupait une position régionale plus forte qu’avant la guerre.
Au cours des négociations, les responsables iraniens avaient eu des raisons de se réjouir : Trump les avait qualifiés de « personnes très pragmatiques » avec lesquelles « il est agréable de travailler ».
Mais voilà qu’aujourd’hui, ils semblent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour convaincre Trump qu’ils sont tout le contraire.
La principale réussite de Trump, dans le cadre du protocole d’accord, avait été d’amener les Iraniens à accepter de rouvrir le détroit d’Ormuz. Mais le 7 juillet, Téhéran a attaqué trois pétroliers commerciaux dans ce détroit stratégique, poussant les États-Unis à riposter en frappant de nombreux sites militaires iraniens.
L’Iran aurait pu en rester là. Mais la situation s’est aggravée : la république islamique a décidé de tirer des missiles et des drones qui, selon elle, ont atteint 85 sites militaires américains à Bahreïn et au Koweït.
Aujourd’hui, Trump tient un tout autre discours. Il a évoqué la possibilité de mettre fin au protocole d’accord américano-iranien, et il a qualifié ces mêmes dirigeants iraniens de « racaille » et de « personnes vicieuses et violentes ». Dans la journée de lundi, il a également déclaré que les États-Unis avaient rétabli leur blocus sur le pétrole iranien.
De son côté, l’Iran continue de faire monter la pression. Le pays a annoncé la fermeture totale du détroit d’Ormuz et il a pris pour cible Bahreïn, la Jordanie ainsi que deux pétroliers liés aux Émirats arabes unis dans la seule matinée de mardi, aux toutes premières heures du jour.
Pour les observateurs extérieurs, l’Iran semble avoir obtenu un 20 à la table de blackjack et avoir décidé de tirer une autre carte. Mais pour la république islamique, prendre le risque de rompre le protocole d’accord et le cessez-le-feu en vaut la peine : il s’agit de montrer au monde entier qui tient les cartes dans le détroit d’Ormuz, ce passage dont l’importance est cruciale.
L’Iran « semble accorder la priorité à son contrôle du détroit d’Ormuz – plutôt qu’à éviter un retour au conflit », explique Annika Ganzeveld, du Critical Threats Project à Washington.
Tout tourne autour du détroit
Pour les nouveaux dirigeants iraniens, une conséquence du conflit – dont ils revendiquent la victoire – contre les États-Unis et Israël éclipse toutes les autres.
« Pour l’Iran, Ormuz est une victoire de la plus haute importance », indique Raz Zimmt, spécialiste de l’Iran au sein de l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS) de Tel Aviv.
Ce détroit est l’une des voies maritimes les plus importantes au monde. Avant le début de la guerre, près d’un cinquième de l’ensemble du pétrole et du gaz naturel transitaient par cette voie navigable.
Pendant plusieurs décennies, malgré les revendications territoriales de l’Iran et d’Oman, les navires du monde entier ont traversé librement le détroit conformément au programme de séparation du trafic de 1973, qui définit les voies de navigation d’entrée et de sortie.
Malgré le principe généralement respecté de la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, la république islamique aura utilisé la menace de sa fermeture comme monnaie d’échange et attaqué des navires à plusieurs reprises, notamment pendant la guerre Iran-Irak.
Il était de notoriété publique que l’Iran tenterait de fermer ce détroit stratégique en cas d’attaque américaine contre le pays, afin de mettre à mal l’économie mondiale et d’accroître ainsi la pression sur la Maison Blanche pour qu’elle renonce à sa campagne.
Quelques jours avant le début de la campagne américano-israélienne, en février, l’Iran avait temporairement fermé certaines parties du détroit d’Ormuz, invoquant des exercices de tir réel qu’il avait baptisés « Smart Control of the Strait of Hormuz » (Contrôle intelligent du détroit d’Ormuz). Il était évident, à ce moment-là, qu’il s’agissait d’un avertissement à l’intention de Trump, lui indiquant ce qui se passerait immanquablement s’il mettait ses menaces à exécution.
L’Iran n’avait d’ailleurs pas tardé à passer à l’acte. Quelques heures seulement après le début de la guerre, le 28 février, l’Iran avait annoncé aux navires qu’ils ne pourraient pas franchir le détroit. Dès le 1er mars, il avait lancé des attaques meurtrières contre des bâtiments civils. Deux jours plus tard, un haut responsable du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) avait fait savoir que le détroit d’Ormuz était fermé, menaçant de « réduire en cendres » tout navire qui tenterait de le franchir.
Le 4 mars, le CGRI avait affirmé que Téhéran avait pris le « contrôle total » du détroit.
Malgré la chute spectaculaire du trafic maritime, les attaques iraniennes contre les navires s’étaient poursuivies tout au long du mois de mars. La fermeture du détroit avait fait flamber les cours du pétrole, précipitant les économies du monde entier dans la tourmente.
Après le cessez-le-feu conclu au mois d’avril entre les États-Unis et l’Iran – puis entre Israël et le Hezbollah -, Téhéran avait brièvement déclaré le détroit ouvert, le 17 avril, avant de faire rapidement marche arrière lorsque les États-Unis avaient annoncé leur intention de maintenir leur propre blocus des ports iraniens.
Depuis qu’il a montré qu’il était capable de contrôler le détroit, l’Iran cherche à obtenir la reconnaissance par la communauté internationale de ses droits à administrer cette voie navigable.
En conséquence, le 5 mai, il a créé la Persian Gulf Strait Authority (Autorité du détroit du golfe Persique), obligeant les navires à demander des autorisations de transit auprès du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et à s’acquitter d’une redevance élevée. Une mesure qui a officialisé un système de pots-de-vin qui, selon les analystes, avait déjà été utilisé pendant une grande partie de la guerre.
Au mois de juin, les États-Unis et l’Iran ont finalement signé un protocole d’accord pour mettre définitivement un terme à la guerre. Si ce document ne faisait guère mention du programme nucléaire iranien ni du renforcement de son arsenal de missiles, il comportait néanmoins plusieurs passages consacrés au détroit d’Ormuz.
Le problème, c’est que les États-Unis et l’Iran semblent interpréter ces passages de manière très différente.
Des interprétations divergentes
Au cœur du différend entre les deux parties se trouve l’article 5 du protocole d’accord – article qui stipule que l’Iran « mettra tout en œuvre pour assurer le passage en toute sécurité et sans frais des navires commerciaux, pendant 60 jours seulement, du golfe Persique vers la mer d’Oman et vice versa ».
Il précise en outre que l’Iran mènera des discussions avec Oman afin de « définir la future administration et les services maritimes dans le détroit d’Ormuz, en concertation avec les autres États riverains du golfe Persique, conformément au droit international applicable et conformément aux droits souverains des États côtiers du détroit d’Ormuz ».
Selon l’Iran, ces dispositions lui donnent le pouvoir de déterminer quels navires peuvent transiter et selon quelles modalités, lui donnant le droit de conclure de nouveaux accords avec Oman s’agissant du contrôle du détroit – et notamment en ce qui concerne la perception de frais de passage auprès des navires qui le traversent.
Les États-Unis, quant à eux, considèrent que ces dispositions interdisent à l’Iran toute action susceptible d’entraver la liberté de navigation et la sécurité – notamment tirer sur des navires ou poser des mines.
Téhéran veut s’assurer que le nouvel ordre reflète la façon dont les Iraniens perçoivent la réalité
Aujourd’hui, l’Iran cherche à imposer sa propre interprétation à tous les autres.
« Téhéran utilise les négociations pour consolider ses acquis de la guerre, en les inscrivant dans un accord plus significatif, » explique Zimmt. « Il veut s’assurer que le nouvel ordre reflète la façon dont les Iraniens perçoivent la réalité. »
Avec plusieurs dizaines de navires qui traversent chaque jour le détroit via son couloir sud, dans les eaux omanaises et sous la conduite de la marine américaine, l’Iran a vu son pouvoir de négociation s’amenuiser – et avec lui la reconnaissance officielle de son contrôle permanent sur Ormuz.
« L’Iran s’en prend aux navires pour dissuader quiconque souhaiterait tenter de quitter le Golfe en venant défier son autorité », déclare Jonathan Ruhe, du Jewish Institute for National Security of America.
Désormais, Téhéran met ouvertement Trump au défi de reprendre une guerre dont il sait qu’il souhaite se retirer, tout en démontrant sa capacité à continuer de contrôler un détroit qui constitue une source de financement particulièrement lucrative, à la hauteur des avoirs gelés que les États-Unis ont promis de débloquer et ce, sans avoir à faire de concessions significatives en contrepartie.
Cette stratégie « s’inscrit dans une pratique iranienne de longue date, qui consiste à évaluer et à faire fléchir la détermination américaine en intensifiant la pression sur ce qu’il perçoit comme les points faibles des États-Unis », a expliqué Ruhe.
Une nouvelle normalité
Le Golfe entre-t-il dans une ère de frappes régulières de l’armée américaine contre l’Iran, et de Téhéran contre ses voisins arabes ?
C’est tout à fait possible.
Les sept derniers jours n’ont fait que souligner les divergences profondes entre les deux parties sur la question d’Ormuz – sans parler des autres points d’achoppement mentionnés dans le protocole d’accord – rendant ainsi la conclusion d’un accord global extrêmement improbable.
L’Iran a fait savoir qu’il n’était absolument pas disposé à faire les concessions, même minimes, sur son programme nucléaire qui répondraient aux exigences de Trump, notamment en ce qui concerne l’arrêt de l’enrichissement et l’élimination de l’uranium hautement enrichi.
L’Iran considère également l’accord conclu le 26 juin entre Israël, le Liban et les États-Unis, qui exige le désarmement du Hezbollah et autorise l’armée israélienne à rester au Liban jusqu’à ce que l’armée libanaise ait éliminé toutes les armes du Hezbollah, comme une violation du protocole d’accord qu’il a conclu avec les États-Unis, lequel appelait explicitement à la fin des combats au Liban.
« À l’instar de son plan pour Gaza, Trump a réussi à faire cesser les hostilités en reportant toutes les questions épineuses à plus tard », a déclaré Ruhe. « C’est cela qui crée une réelle tension entre la conclusion d’un cessez-le-feu et son maintien. »
Ni les États-Unis ni l’Iran ne semblent souhaiter un retour à des combats de grande envergure. Pour Trump, une telle perspective constituerait un danger à l’approche des élections de mi-mandat, et prouverait que sa détermination à poursuivre la voie diplomatique avec Téhéran était une folie.
« Trump et son parti aimeraient que les coûts économiques de la guerre s’estompent avant les élections de mi-mandat », explique Ruhe. « L’Iran semble avoir moins d’inquiétudes dans la mesure où le pays estime qu’il a remporté la dernière guerre et qu’il a dorénavant les meilleures cartes en main ».
Pour autant, l’Iran préférerait reconstruire son arsenal gravement endommagé, vendre du pétrole et percevoir des droits sur le trafic dans le détroit d’Ormuz plutôt que de devoir faire face à une nouvelle campagne de bombardements intensifs sur l’ensemble du territoire.
Dans le même temps, Téhéran montre qu’il est bel et bien prêt à repousser les limites.
Le régime sait qu’il a survécu à plusieurs semaines d’une campagne de bombardements qui avait été minutieusement planifiée par Israël et les États-Unis, et qu’il peut résister à tout ce que ces deux armées pourraient lui infliger dans un avenir proche – qui serait probablement bien plus limité en termes de durée et d’ampleur.
Avec des bombes et des drones qui sillonnent le ciel, il y a toujours un risque d’escalade. L’Iran pourrait tuer des soldats américains lors de ses attaques lancées contre les bases américaines – le pays pourrait aussi décider de prendre Israël pour cible, ce qui entraînerait une riposte de Jérusalem.
L’Iran s’est abstenu de le faire lors de la dernière escalade. Contrairement aux États du Golfe, Israël est à la fois disposé – voire impatient – et capable de riposter avec force, et les pressions exercées sur Jérusalem n’auront aucun effet positif sur le positionnement qui est celui de Téhéran dans le détroit d’Ormuz.
La réalité actuelle est en fin de compte favorable à l’État juif – qui a peu de chances de subir le plus gros des attaques iraniennes grâce à sa volonté de riposter.
L’Iran ne bénéficiera d’aucun allègement massif des sanctions, tandis que les États-Unis continuent d’affaiblir progressivement les capacités militaires de Téhéran. Le rétablissement du blocus pourrait priver l’Iran de centaines de millions de dollars de recettes pétrolières quotidiennes.
La menace que représente l’Iran continuera d’être mise en avant auprès des pays arabes, ce qui renforcera le soutien en faveur de mesures qui viseront à affaiblir les proxys de Téhéran en Irak, au Yémen et au Liban.
Sur le plan de la diplomatie publique, il sera bien plus difficile d’accuser l’État juif d’avoir ostensiblement entraîné Trump dans la guerre alors que le président s’est plié en quatre pour maintenir en vie un processus diplomatique avec l’Iran, et qu’il s’est heurté à des agressions iraniennes répétées qui ont pris pour cible des bases américaines et des alliés.
Et si cela devait se produire, cela prouvera que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a bien joué ses cartes – évitant de critiquer publiquement Trump, s’abstenant de frapper l’Iran, maintenant la pression sur le Hezbollah et acceptant les demandes américaines de lancer une initiative diplomatique au Liban – après s’être vu distribuer une main épouvantable lorsque Trump avait mis un terme prématuré à la campagne militaire américano-israélienne.
... alors c’est le moment d'agir ! Le Times of Israël vous fournit chaque jour les informations qui vous intéressent. Qu'il s'agisse de la politique, de la high-tech en Israël, de l'enseignement de la Shoah, des Juifs de Diaspora ou bien encore de l'archéologie, de la culture et de l'environnement en Israël : nous tâchons toujours de couvrir un large spectre des sujets qui vous concernent, alors si vous le pouvez, aidez-nous à continuer à vous offrir ce contenu de qualité indispensable, surtout depuis le 7-Octobre.
la Communauté du Times of Israël !







