L’Iran vise ses voisins arabes, espérant mettre fin à la guerre : cela ne fonctionne pas (encore)
Téhéran parie que l'augmentation du prix à payer des combats dans une région en quête de stabilité incitera Trump à renoncer à ses frappes - mais la défiance du Golfe a contrecarré cette stratégie. Cela va-t-il durer ?...
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Alors que la campagne aérienne lancée par les États-Unis et par Israël à l’encontre de l’Iran a commencé il y a maintenant quatre jours, les contours de la réponse apportée par la république islamique sont clairs.
Comme lors de la précédente opération israélienne, au mois de juin dernier, elle procède à une pluie constante de missiles balistiques et de tirs de drones qui prennent pour cible le territoire israélien.
Toutefois – ce qui n’avait pas été le cas, la dernière fois – elle se concentre davantage sur les pays arabes de la région, dont un grand nombre avaient pourtant œuvré pour convaincre le président américain Donald Trump de négocier avec l’Iran au sujet de son programme nucléaire et de ne pas entrer en guerre.
L’ampleur des frappes révèle à quel point les attaques menées contre les pays du Golfe sont une priorité pour le régime de Téhéran. Il s’en est pris à tous les membres du Conseil de coopération du Golfe : Bahreïn, Koweït, Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis et même Oman, un médiateur réputé pour être fiable et apprécié par les Occidentaux.
L’Iran a également frappé l’Irak, la Jordanie, et même les bases britanniques à Chypre ont été menacées.
Les voisins arabes de l’Iran ne font pas face à des attaques ponctuelles. Selon le ministère de la Défense des Émirats arabes unis, l’Iran a tiré 186 missiles balistiques en direction du pays – un seul a atteint son territoire. Les forces iraniennes ont également lancé 812 drones, dont 57 sont parvenus à pénétrer sur le territoire émirati.
L’Arabie saoudite a été victime, pour sa part, d’une attaque aux drones qui a pris pour cible sa principale raffinerie, à Ras Tanura, provoquant un incendie et obligeant à interrompre certaines opérations sur le site. Le Qatar a également coupé ses approvisionnements en énergie après les assauts iraniens.
Selon les analystes, les attaques lancées à l’encontre des pays arabes sont au cœur de la stratégie de survie de l’Iran dans le cadre d’une guerre menée contre deux puissances militaires bien plus imposantes. Incapable de vaincre militairement les États-Unis ou Israël, Téhéran augmente le coût de la poursuite de la guerre pour la région et au-delà, dans l’espoir que les pressions s’intensifient sur les États-Unis, et donc sur Israël, en faveur d’un cessez-le-feu.
Une stratégie qui, jusqu’à présent, n’a pas eu l’effet escompté – mais la république islamique a encore des cartes à jouer.
Pas de surprise
L’Iran n’a pas caché son intention de procéder à des frappes dans toute la région en cas d’attaque américaine ou israélienne. « Téhéran a déclaré aux pays de la région, de l’Arabie saoudite aux Émirats arabes unis en passant par la Turquie, que les bases américaines situées dans ces pays seraient attaquées », avait dit un haut responsable iranien à l’agence Reuters, au mois de janvier.
Mais les voisins de l’Iran ne s’attendaient pas à une réponse aussi virulente – une réponse qui va bien au-delà des simples bases militaires américaines.
« Les États du Golfe sont extrêmement surpris par l’ampleur et par l’audace des Iraniens qui ont frappé leurs infrastructures, l’aéroport de Dubaï et d’autres sites du même type », explique Danny Citrinowicz, expert sur la question de l’Iran à l’Institut israélien d’études sur la sécurité nationale.
L’aéroport international de Dubaï a subi des dommages lors d’une attaque iranienne, dans la journée de samedi. Les aéroports d’Abou Dhabi et du Koweït ont également été touchés, et presque tous les aéroports de la région ont été fermés jusqu’à nouvel ordre.
Conscient que sa survie est en jeu, le régime de l’Iran cherche, dans ce conflit, à montrer qu’il fonctionne toujours et qu’il contrôle la situation, indique Citrinowicz.
Même après l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei, l’Iran a rapidement annoncé la création d’un conseil chargé de gouverner le pays jusqu’à la désignation d’un nouveau dirigeant. Rien n’a pu laisser croire qu’il était sur le point de reculer et de cesser les combats.
Et en ce qui concerne sa stratégie visant à mettre un terme au conflit, Téhéran considère les attaques lancées contre ses voisins comme déterminantes pour pousser la guerre dans l’impasse.
« L’Iran estime que son seul espoir de survivre à la guerre est d’élargir le conflit », dit Jonathan Ruhe, qui est chercheur au sein du Jewish Institute for National Security of America. « En attaquant toute la région et en menaçant les voies de transport énergétiques vitales, Téhéran espère entraîner des pressions de la part des pays arabes et de la part aussi de la communauté internationale sur les États-Unis, pour qu’ils mettent fin à la guerre et qu’ils se séparent d’Israël et ce avant que les choses ne deviennent complètement incontrôlables ».
« Dubaï et Bahreïn n’ont pas d’abris [antiaériens] », fait remarquer Beni Sabti, un analyste iranien basé en Israël. « Toute leur économie repose sur le tourisme [et] sur le maintien d’une situation calme qui leur permet de vendre leur pétrole. Les Iraniens espèrent donc causer suffisamment de dégâts avec ces incendies pour que les responsables saoudiens, par exemple, disent aux Américains : ‘Écoutez, il faut vous arrêter' ».
L’Histoire vient corroborer cette théorie. La république islamique avait tiré des missiles en direction de la base aérienne d’Al Udeid au Qatar pendant la guerre qui avait eu lieu au mois de juin dernier, et plus tard, dans la même journée, Trump avait annoncé un cessez-le-feu.
L’Iran avait également pris pour cible des centaines de navires internationaux dans le golfe Persique et dans le détroit d’Ormuz pendant sa guerre avec l’Irak, dans les années 1980 – ce qui a amené Téhéran à croire que l’internationalisation du conflit favorisait la survie du régime.
Leur façon d’arrêter la guerre consiste à augmenter le prix qui sera à payer pour tout le monde
Au cours des semaines qui avaient précédé la guerre, les pays arabes qui sont attaqués aujourd’hui et qui étaient alors inquiets du prix à payer, avaient appelé Trump à éviter le conflit. En gardant ce fait à l’esprit, il est logique, pour la république islamique, de supposer qu’ils intensifieront ces appels une fois les frappes lancées.
« Leur façon d’arrêter la guerre consiste à augmenter le prix qui sera à payer pour tout le monde », commente Citrinowicz.
Ce qui ne concerne pas uniquement les pays arabes. La Russie et la Chine souffriront également de la flambée des prix de l’énergie, qui ont fortement augmenté lundi en raison des perturbations du trafic des pétroliers dans le détroit d’Ormuz. Et surtout, cela nuira également aux consommateurs américains- accentuant encore davantage les pressions exercées sur le président Donald Trump à l’approche des élections de la mi-mandat, qui devraient être axées sur le pouvoir d’achat.
Il faut noter que l’Iran n’a pas attaqué ses voisins du nord : l’Azerbaïdjan et la Turquie. L’Azerbaïdjan est un proche allié d’Israël en matière de sécurité, et la Turquie abrite une importante base militaire où sont stationnés des milliers de soldats américains. Mais les avions américains n’ont pas attaqué l’Iran depuis l’un ou l’autre de ces pays, et la Turquie dispose de l’une des armées les plus puissantes de la région. De plus, elle est membre de l’OTAN, ce qui signifie qu’une attaque contre la Turquie pourrait déclencher une riposte de l’alliance, ou du moins inciter d’autres pays européens à s’impliquer.
Jusqu’à présent, le plan de l’Iran n’a pas fonctionné. Les grandes puissances européennes se rapprochent peu à peu d’une implication directe. Les pays arabes s’unissent pour condamner l’Iran et ils pourraient aller plus loin.
Mais il est impossible de dire que la situation restera inchangée. Les pays du Golfe accordent la priorité à la stabilité, qui leur permet d’attirer les touristes et les investissements.
« C’est le pire cauchemar de Dubaï, dont l’essence même dépendait de son statut d’oasis sûre dans une région troublée », a écrit Cinzia Bianco, experte du golfe Persique au sein du Conseil européen des relations étrangères, sur le réseau social X. « Il y a peut-être un moyen de faire preuve de résilience, mais il n’y a plus de retour en arrière possible ».
Le plan de l’Iran « se retourne clairement contre le pays pour le moment », note Grant Rumley, chercheur au sein du Washington Institute for Near East Policy, « mais à long terme, si ces drones continuent à passer, les États du Golfe pourraient changer de positionnement ».
Le coût politique pour Trump
L’Iran s’en prend également aux États-Unis. Sur le plan purement militaire, la république islamique n’a aucun autre moyen de frapper les forces américaines — à part en tentant de s’en prendre à des navires de guerre par ailleurs extrêmement bien défendus — que d’attaquer les bases américaines installées dans les pays voisins.
Mais causer des pertes parmi les soldats américains présente un avantage stratégique supplémentaire pour l’Iran.
La guerre est déjà impopulaire aux États-Unis, avec seulement un Américain sur quatre qui approuve les frappes américaines. De nombreux électeurs fidèles à Trump sont sceptiques en ce qui concerne l’implication de l’armée dans les guerres du Moyen-Orient, y voyant un dangereux gaspillage de sang et d’argent.
Au total, six militaires américains ont été tués depuis le début de la guerre et 18 ont été gravement blessés, a fait savoir le Commandement central américain.
Et plus le nombre de cercueils renvoyés aux États-Unis augmentera, plus la colère nationale à l’égard de la guerre risque de monter en flèche, mettant Trump dans une position difficile.
Cette stratégie comporte des risques pour l’Iran. Les pays du Golfe, qui considéraient déjà l’Iran comme leur principale menace, pourraient se précipiter vers les États-Unis — et peut-être vers Israël — alors qu’ils s’efforceront d’améliorer leurs défenses contre de futures attaques iraniennes.
Cela signifie également que Téhéran doit disperser son précieux stock de missiles plus qu’il ne l’aurait souhaité. Israël et les États-Unis prennent pour cible les bases et les lance-missiles iraniens dans le but de réduire les capacités de la république islamique, et le fait de frapper les États du Golfe implique que l’Iran disposera d’un nombre moindre de missiles pour tenter de contourner les défenses israéliennes.
La course contre la montre
Ce qui ressort clairement des quatre premiers jours de guerre, c’est que l’Iran a tiré les leçons du conflit du mois de juin. Anticipant un long combat au cours duquel les États-Unis et Israël s’attaqueraient à ses missiles, le pays a dispersé ses lanceurs et il en a caché un grand nombre sous la surface de la terre, ce qui lui a permis de maintenir un rythme de tir régulier.
Mais il a largement abandonné les barrages massifs qu’il avait utilisés au mois de juin pour tenter de submerger les défenses anti-aériennes israéliennes.
« Nous n’observons pas le type de tactiques d’essaim que nous avions observées au cours des rounds précédents », fait remarquer Rumley, « lorsqu’ils essayaient de submerger les systèmes de défense antiaérienne à l’aide de missiles balistiques, de missiles de croisière et de drones ».
Selon lui, il est possible que le taux relativement faible d’attaques soit un indicateur du succès qui est actuellement remporté par les États-Unis et par Israël – « mais il est également possible que ce soit simplement une autre indication de la volonté de l’Iran de protéger ses capacités afin de prolonger le conflit ».
L’Iran dispose également d’options pour intensifier le conflit. Le pays peut orienter ses tirs vers les principales infrastructures gazières et pétrolières de la région et revenir à sa tactique des années 1980 qui consistait à attaquer les pétroliers dans le golfe.
Si sa stratégie visant à mettre un terme à la guerre n’a pas encore abouti, le régime iranien a, jusqu’à présent, réussi à résister aux frappes israéliennes et américaines qui ont pris pour cible ses dirigeants – qui ne sont pas encore sur le point d’être renversés.
D’un côté, explique Sabti, « l’État n’est pas géré ».
« Personne ne sait s’il y a des produits alimentaires dans les supermarchés. Personne ne sait ce qui se passe sur les routes, ce qui se passe dans les hôpitaux, s’il y a des médicaments. Le pays ne fonctionne pas », indique-t-il.
Toutefois, le régime lui-même et ses forces de sécurité, qui avaient été mis en place au cours des 47 dernières années, continuent de fonctionner et de mener à bien leur plan de guerre.
« Je pense que nous sommes clairement dans une course contre la montre en ce moment », déclare Rumley, « où les États-Unis et Israël tentent de détruire autant de lance-roquettes, de sites de stockage et d’installations de production que possible avant que les Iraniens n’infligent suffisamment de dommages aux États-Unis et à leurs partenaires pour les forcer à mettre un terme à l’opération ».
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