Londres : Un manoir où des espions écoutaient des prisonniers nazis transformé en musée
Des "écoutants", pour la plupart des réfugiés juifs, transcrivaient les conversations de prisonniers de guerre de haut rang, qui, bercés par le confort, finissaient par révéler des renseignements utilisés contre l'Allemagne
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Ce fut un lieu prisé de la haute société londonienne dans les années 1930, c’est désormais un musée consacré à un épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale : l’espionnage de généraux et officiers d’état-major nazis pendant leur détention dans le manoir de Trent Park, au nord de Londres.
À l’étage, ces prisonniers de haut rang buvaient du vin et passaient le temps dans d’élégants salons, assistés par des domestiques. Au sous-sol, des espions écoutaient en secret leurs conversations, recueillant de précieuses informations sur les plans de guerre allemands.
La « Trent Park House of Secrets », la « Maison des secrets », a ouvert ses portes au public le 21 juillet à Enfield, au nord de la capitale britannique.
Elle met en lumière le rôle d’une équipe de germanophones, pour la plupart des réfugiés juifs, chargés de retranscrire les bribes de conversations captées par des micros.
« Trent Park faisait partie d’un réseau de maisons utilisées pour le renseignement », dont le quartier général était Bletchley Park, indique à l’AFP le directeur du musée, Giuseppe Albano.
Bletchley Park servait de base aux équipes du mathématicien Alan Turing, qui est parvenu à déchiffrer les codes de la machine Enigma utilisée par les nazis pour chiffrer leurs messages.
Les maisons étaient équipées de microphones dissimulés jusque dans les jardins, et reliés à des dispositifs d’écoute installés dans les anciens quartiers des domestiques, où une surveillance était assurée jour et nuit.
L’opération menée à Trent Park, rebaptisée « Camp n°11 », a permis de recueillir des renseignements « directement utilisés par le gouvernement britannique pour mettre fin au plus vite à la Seconde Guerre mondiale », selon Albano.
Selon lui, offrir un cadre confortable aux généraux pour les mettre en confiance relevait d’une « stratégie aussi astucieuse que machiavélique ».
Avant la guerre, Trent Park, domaine créé à la fin du XVIIIᵉ siècle, appartenait à un riche homme politique juif, Philip Sassoon, qui y recevait de nombreuses personnalités comme Charlie Chaplin et Winston Churchill.
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À sa mort en 1939, la maison fut réquisitionnée, et 84 généraux et 22 officiers y furent emprisonnés entre 1942 et 1945. Parmi eux, le général Dietrich von Choltitz, qui fut gouverneur militaire de Paris avant de capituler face aux Alliés et d’être emprisonné à Trent Park en août 1944.
Missiles et Bratwurst
Ignorant que leurs conversations pouvaient être entendues, même lorsqu’ils se penchaient aux fenêtres ou se promenaient dans les jardins, les prisonniers ont laissé échapper de nombreux secrets, notamment sur le développement des premiers missiles balistiques V-2.
Cela a permis aux Britanniques de bombarder le centre de recherches où ils étaient mis au point et de retarder leur utilisation.
Si les micros ont été retirés, certains câbles installés dans le manoir ont été laissés après la guerre et sont aujourd’hui exposés dans le musée.
Les retranscriptions des conversations ont été confiées aux Archives nationales, mais « certains éléments restent classifiés », souligne Albano.
Dans des salles d’écoute, les visiteurs peuvent entendre certaines conversations rejouées par des comédiens.
L’un des prisonniers fait ainsi mention d’un « site d’essais de missiles », tout en discutant de l’approvisionnement en bratwursts – des saucisses allemandes – destiné aux hauts gradés.
« La pire tâche que j’ai accomplie a été la liquidation des Juifs », admet également Dietrich von Choltitz.
Le Royaume-Uni n’avait toutefois pas transmis ces éléments aux tribunaux chargés de juger les crimes de guerre, pour ne pas révéler ses méthodes.
Adam Ganz, auteur de la pièce radiophonique de la BBC « Listening to the Generals » (« À l’écoute des généraux »), juge important que le travail de ces espions soit commémoré.
Son père Peter, aujourd’hui décédé, avait été recruté pour écouter les conversations des nazis après avoir fui l’Allemagne, où il avait été interné dans le camp de concentration de Buchenwald.
Lui qui fut ensuite enseignant à Oxford n’en a jamais parlé publiquement, mais « je pense qu’il en était fier », déclare son fils à l’AFP.
Personne ne connaissait l’ampleur de ces espions, alors même que « l’hostilité envers les réfugiés était largement répandue », selon lui.
« Il est important et précieux que leur contribution soit reconnue aujourd’hui », ajoute-t-il.
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