Même si le risque de guerre recule, il est peu probable que les touristes reviennent de sitôt
Le secteur du tourisme a désespérément besoin d'un rebond, mais pour faire revenir plus que les pèlerins et les missions de solidarité , il va falloir revoir l'image d'Israël, estiment les experts
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Le 8 octobre 2023, le guide Ori Strassberg avait prévu d’accompagner une famille venue de Suisse pour passer trois jours dans le désert du Neguev, jusque dans des zones proches de la frontière avec Gaza.
À la faveur du rebond post-COVID-19, son agenda s’était rempli et il avait du travail jusqu’à fin 2023/début 2024.
Un peu plus de deux ans après, cette même famille suisse tente de faire ce voyage dans le Neguev, les parents souhaitant que leur cadette voie Israël autrement que ce qu’elle a pu voir le 7 octobre 2023, confie Strassberg. Ce jour-là, les terroristes du Hamas ont lancé un assaut sans précédent sur le sud d’Israël qui a tué plus de 1 200 personnes, fait 251 otages, plongé toute la région dans la guerre et paralysé l’industrie touristique israélienne.
« Il y a eu un véritable boom du tourisme après le COVID, puis il y a eu le 7 octobre », résume Strassberg, qui a quitté Bâle pour s’installer en Israël en 1998.
Le spectre de la guerre à Gaza semble reculer depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu signé le 9 octobre dernier et les compagnies aériennes étrangères reprennent progressivement la desserte d’Israël, mais certains acteurs du secteur du tourisme ont malgré tout l’impression que nous sommes toujours le 8 octobre.
Selon les experts, il faudra du temps avant que les touristes et autres visiteurs reviennent en Israël en nombre, pour relancer un secteur laminé et contribuer à la reprise économique.
« Il y a un grand décalage entre l’annonce du cessez-le-feu, les célébrations et le retour des touristes à l’aéroport Ben Gurion de Tel Aviv, car il y a trop de facteurs qui conditionnent encore la fin de cette guerre et que l’on ignore », explique Yossi Fatael, directeur général de l’Association des voyagistes d’Israël.
« La fin de la guerre ne marque pas la fin de la crise de l’image d’Israël que lui a valu cette guerre. Il va falloir du temps pour résoudre ce problème. »
Strassberg, 51 ans, est l’un des 7 000 guides touristiques agréés d’Israël que la guerre a presque tous mis eu chômage ces deux dernières années.
« Depuis le 7 octobre, je n’ai plus de travail en tant que guide touristique ou traducteur en Israël », confie le guide, qui accompagnait non seulement des familles, mais aussi des délégations politiques et des groupes syndicaux venus d’Allemagne.
« J’avais du mal à gagner ma vie, j’ai essayé de me réinventer, j’ai trouvé des emplois à temps partiel dans des cabinets d’avocats et ailleurs, mais j’ai surtout dû puiser dans mes économies pour survivre. »
Avant la guerre, le tourisme représentait plus de 2 % de l’économie israélienne, soit près de 20 milliards de shekels par an et plus de 200 000 emplois directs, selon le ministère du Tourisme.
En 2023, avant le début de la guerre, le pays avait attiré 5,5 millions de visiteurs, soit un million de plus que les 4,5 millions enregistré en 2019 – un record.
Au final, ce sont 3 millions de personnes qui l’ont visité en 2023, selon les données du ministère.
En 2024, le nombre de visiteurs n’a pas dépassé le seuil du million eton estime à 1,4 million le bilan 2025.
L’essentiel de cette baisse revient sans aucun doute à la situation sécuritaire. Un grand nombre de compagnies aériennes étrangères ont annulé ou gelé leur desserte d’Israël, invoquant des attaques de missiles contre l’aéroport Ben Gurion, ce qui complexifie les déplacements vers et depuis Israël.
Mais nombre de touristes se sont tenus à l’écart d’Israël à cause de la montée du sentiment anti-Israël de par le monde, alimenté par la colère contre la conduite du pays lors de la guerre à Gaza et les images des souffrances palestiniennes.
« Le sentiment anti-Israël s’est déplacé du champ de l’opinion à celui de la mode », explique Fatael.
« En ce moment, pour être à la mode, il fait haïr Israël. »
Cette baisse de fréquentation a entraîné d’importantes coupes dans le secteur du tourisme.
Selon Fatael, sur les 3 000 voyagistes et organisateurs qui opéraient avant la guerre, un millier seulement est encore en activité.
Certains hôtels ont résisté à cette mauvaise passe en hébergeant des populations évacuées, mais ils pourraient sous peu ressentir les effets du retour de ces derniers au bercail.
En septembre, les nuitées dans les hôtels touristiques se sont chiffrées à 216 000, en baisse de 68 % par rapport à septembre 2023, avant le début de la guerre et de 78 % par rapport à septembre 2019. Les villes les plus touchées sont Haïfa, Tibériade, Jérusalem et Nazareth.
Le nombre de guides touristiques a également diminué, mais pas de beaucoup, nombre d’entre eux conservant leur licence durement gagnée, dans l’espoir que les affaires reprendront.
Selon les chiffres du ministère du Tourisme, il y aurait actuellement 7 634 guides touristiques enregistrés, contre 8 377 en 2021.
Fatael et Strassberg assurent percevoir de petits signes d’intérêt de la part de visiteurs étrangers, surtout de la part de pèlerins, de groupes religieux et de délégations, plutôt que de vacanciers.
« D’après l’expérience des précédentes crises, à commencer par celle [du coronavirus], qui n’est pas une crise militaire comme celle que nous connaissons maintenant, il faut généralement six mois au moins avant que reviennent les groupes organisés, comme les pèlerins, et près de deux ans pour revenir aux chiffres de 2019 », poursuit Fatael.
Israël doit se reconstruire une image de destination de voyage moderne, sûre et dynamique, alliant plaisir, gastronomie, sport et attractions historiques – tout ce qui faisait son succès avant le 7 octobre, estiment Fatael et Strassberg.
« Beaucoup de personnes ne viennent pas en Israël à cause de la politique », renchérit Strassberg.
« Mais il y aura aussi des gens qui viendront par solidarité et ceux qui connaissent déjà Israël, mais le retour des gros volumes de touristes réguliers prendra du temps, non seulement parce que c’est cher, mais aussi à cause des incertitudes, notamment autour du cessez-le-feu, et du sentiment anti-Israël qui ne désarme pas. »
Selon Strassberg, le tourisme pourrait jouer un grand rôle dans la rétablissement de l’image d’Israël, ce qui aiderait l’industrie à attirer au-delà des voyages de solidarité et des personnes qui attendent des guides touristiques qu’ils les emmènent sur les lieux des massacres.
« Israël doit commencer dès maintenant, sur les réseaux sociaux et ailleurs, à faire de la publicité pour montrer que la vie est bien là, dans les cafés, les restaurants et sur les plages de Tel Aviv et des marchés de la Vieille Ville de Jérusalem, pour s’éloigner du tourisme de la tragédie, qui est également important », souligne-t-il.
Fatael et lui estiment que le gouvernement devrait reconnaître l’importance stratégique du tourisme pour en faire un outil de soft power après tant de mauvaise publicité liée à la guerre.
Un porte-parole a déclaré que le ministère du Tourisme préparait des campagnes pour faire revenir les touristes européens, tout en explorant de nouveaux marchés en Extrême-Orient. Mais le réalisme reste de mise, après deux guerres.
« Les touristes de passage sont les meilleurs ambassadeurs d’Israël, mais nous ne pouvons que peu de choses face à la réalité et au sentiment négatif envers Israël », estime le porte-parole du ministère du Tourisme.
Fatael est d’avis que le retour des touristes en Israël et le rétablissement de l’image du pays ouvriront des portes aux Israéliens qui souhaitent eux aussi redevenir des touristes comme les autres.
« Aucun service politique ou diplomatique ne fera autant pour notre image que les touristes déambulant dans les rues de Tel Aviv ou de Jérusalem, découvrant des sites historiques uniques ou allant à la plage et partagent leur expérience directe avec leurs amis, une fois rentrés chez eux », conclut Fatael.
« Les Israéliens seront à nouveau les bienvenus à l’étranger lorsque nous verrons à nouveau des touristes dans les rues d’Israël. »
« Cela va de pair parce que cela a tout à voir avec la réputation et l’image », affirme-t-il.
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