« On ne voit jamais d’enfants dans cet état »: des médecins israéliens parlent des enfants émaciés de Gaza
Les photos du garçon palestinien squelettique ont soulevé un tollé avant que l'on apprenne l'existence d'une pathologie ancienne. Mais selon les pédiatres israéliens, une telle dénutrition ne se voit jamais en Israël
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Jeremy Sharon est le correspondant du Times of Israel chargé des affaires juridiques et des implantations.

Les photos du petit Muhammad al-Mutawaq, Gazaouï âgé de 18 mois et gravement émacié, ont fait la une des journaux du monde entier il y a de celà deux semaines et provoqué une levée de boucliers au sujet de la crise humanitaire à Gaza.
À la nouvelle qu’al-Mutawaq souffrait de pathologies graves, entre autres des troubles neurologiques et musculaires, les plus hautes autorités israéliennes et leurs alliés ont dénoncé les dérives la presse internationale, accusant les organes de presse d’avoir expliqué à tort la maigreur du petit garçon par la situation humanitaire à Gaza, conséquences selon eux des restrictions imposées par Israël à l’entrée de l’aide humanitaire à Gaza, sans s’assurer des causes réelles de l’état de dénutrition sévère du petit garçon.
Au Times of Israël, nous avons publié une photo d’al-Mutawaq pour illustrer un article sur une décision de la Cour Suprême israélienne accordant au gouvernement une dixième prorogation du délai de réponse aux recours lui demandant de laisser entrer davantage d’aide humanitaire dans le territoire dévasté.
Aujourd’hui, deux médecins israéliens de haut rang, dont le chef de l’unité de gastro-entérologie pédiatrique de l’une des principales institutions médicales d’Israël, affirment que l’extrême maigreur d’al-Mutawaq n’est pas uniquement liée aux pathologies dont il souffre de longue date.
Pour le Times of Israel, ils expliquent qu’en Israël comme dans la plupart des autres pays occidentaux, les enfants atteints de telles pathologies ne seraient jamais aussi squelettiques et ne présenteraient jamais une telle dénutrition, ce qui accréditait la thèse d’un accès insuffisant aux suppléments nutritionnels appropriés.
En première page du New York Times, le 25 juillet dernier, on pouvait voir une photo du garçon avec la légende : « Mohammed Zakaria al-Mutawaq, 18 mois, avec sa mère, Hedaya al-Mutawaq, explique qu’il est né en bonne santé mais qu’on lui a récemment diagnostiqué une dénutrition sévère. Selon un médecin, le nombre d’enfants sur le point de mourir de malnutrition à Gaza a fortement augmenté. Le 30 juillet, le journal a reconnu que Mohammed « souffrait avant cela de pathologies affectant son cerveau ainsi que son développement musculaire ».
« Aucun enfant ne ressemble à ça en Israël ou dans les pays occidentaux », assure le professeur Dan Turner, chef d’une unité de gastro-entérologie pédiatrique dans l’un des meilleurs hôpitaux israéliens, à Jérusalem, et par ailleurs doyen adjoint de la faculté de médecine de l’Université hébraïque.
« Même les patients atteints de lourdes pathologies ne présentent pas un tel état de dénutrition. Un patient comme celui-là serait directement hospitalisé », ajoute Turner, tout en ajoutant ignorer de quelle maladie souffre al-Mutawaq.
Selon des médias comme CNN, la mère d’al-Mutawaq aurait déclaré que son fils avait besoin de compléments alimentaires spéciaux pour sa pathologie et que plusieurs hôpitaux lui avaient dit qu’il en avait un besoin urgent, mais qu’ils n’étaient pas disponibles à Gaza.
Le 2 mars dernier, Israël a imposé durant 10 semaines un blocus à l’entrée de toute aide humanitaire à Gaza, que ce soit les vivres, les médicaments ou d’autres biens de première nécessité. Ce blocus s’est terminé le 18 mai.
Après cela, l’aide a très progressivement repris, en même temps que le déploiement de l’aide humanitaire orchestrée par la controversée Fondation humanitaire de Gaza, qui distribue des produits alimentaires secs. Mais ces produits ne comprennent pas de lait maternisé.
Personnels médicaux et agences humanitaires ont fait état de graves pénuries de lait maternisé à Gaza, même depuis la levée du blocus, et certaines organisations ont recours à de la contrebande dans le territoire en proie à la guerre.
Israël nie catégoriquement avoir imposé des restrictions sur le lait maternisé, de même que toute pénurie.
Le Dr Michal Feldon, pédiatre principal et chef de département dans un grand hôpital israélien, tient plus ou moins les mêmes propos que Turner.
« Je suis pédiatre depuis 20 ans et je n’ai jamais vu d’enfants dans cet état, même atteints de maladies chroniques. Lorsque cela arrive, nous pensons qu’il y a mauvais traitements et mous avisons la police », explique Feldon. « Les enfants ne sont jamais comme ça. Cet enfant est dénutri, indépendamment de sa pathologie. »
Feldon souligne que certains enfants ayant le type de pathologie dont souffre al-Mutawaq requièrent un type bien précis de lait maternisé, et que c’est le cas de nombreux jeunes patients en Israël.
« Peut-être a-t-il reçu du lait maternisé mais qu’il n’en a plus depuis des mois », suggère Feldon.
La mère d’Al-Mutawaq a déclaré à CNN qu’il y a de cela quelques mois à peine, son fils pesait neuf kilos et qu’il n’en pesait plus aujourd’hui que six, ce qui pourrait être lié avec le blocus de l’aide israélienne à Gaza entre mars et mai derniers.
Turner ajoute que l’absence d’alimentation spécialisée à Gaza est probablement l’une des principales causes de l’extrême maigreur d’al-Mutawaq.
« Quelle quantité de lait maternisé spécial lui faut-il et de quelle manière l’obtient-il ? » s’interroge le médecin.
« Dans le nord de Gaza, il est inimaginable de pouvoir donner du lait maternisé aux bébés », ajoute-t-il en parlant de la situation humanitaire particulièrement grave du nord du territoire.
« J’ai vu des enfants atteints de maladies graves ces 20 dernières années, mais jamais d’enfants dans cet état. Ou quand cela arrive, c’est dû à un défaut d’observance de la thérapie ou des négligences. »
Al-Mutawaq et sa famille vivent dans le nord de Gaza, dans une tente installée près de l’hôpital Al-Ahli Al-Arabi, dans la ville de Gaza, indique CNN.
Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) a signalé le mois dernier qu’e début juillet, 8,8 % des 56 440 enfants vus en consultation dans la bande de Gaza souffraient de malnutrition aiguë, contre 2,4 % en février et 6 % en juin.
La situation était pire encore dans la ville de Gaza, où le taux de malnutrition aiguë est passé de 4 % en février à 16 % en juillet.
L’un des trois critères de famine définis par l’organisation Integrated Food Security Phase Classification, qui suit les cas d’insécurité alimentaire et de famine dans le monde, consiste à ce que 30 % des enfants souffrent de malnutrition sévère.
Israël nie l’existence de famine à Gaza, ce qui n’a pas empêché un haut responsable de la sécurité israélienne de déclarer à la presse à la mi-juillet qu’il fallait faire quelque chose pour « stabiliser la situation humanitaire ».
Fin juillet, l’armée israélienne a annoncé des pauses humanitaires de 10 heures pour permettre l’acheminement de l’aide humanitaire à Gaza ainsi que la reprise des largages d’aide, en procédant elle-même à son tout premier largage depuis le début de cette guerre.
Selon l’agence COGAT du ministère de la Défense, il y a assez d’aide humanitaire pour répondre aux besoins nutritionnels des Gazaouis et les problèmes de distribution sont le fait des agences de l’ONU, ce que nient les experts de l’aide humanitaire.
Turner ajoute que le fait que de nombreux enfants de Gaza ne souffrent pas d’une dénutrition aussi sévère que celle d’Al-Mutawaq n’empêche pas que d’autres, en particulier les groupes les plus vulnérables, en souffrent.
« Cela n’a rien d’étonnant que le cas de dénutrition le plus grave soit le fait d’un enfant atteint d’une lourde pathologie. »
« C’est même logique car la malnutrition ne touche pas tout le monde de la même manière, elle touche d’abord les enfants, les personnes âgées et les personnes socialement vulnérables. »
Turner a des mots durs pour ceux qui nient l’existence d’une crise humanitaire à Gaza ou le rôle des restrictions de l’aide sur son déclenchement.
« Personnellement, et indépendamment des objectifs de guerre, je ne pense pas que le contrôle des accès à des vivres soit une option pour le peuple juif et l’État d’Israël », ajoute-t-il.
Pour lui, les images lancinantes de ces milliers de Gazaouis en train de prendre d’assaut les convois d’aide humanitaire et de parcourir de longues distances, à pied, pour se rendre aux centres de distribution, à l’endroit-même où des centaines de civils ont perdu la vie, victimes de tirs, donne une idée du désespoir de la population civile de ce territoire privé de nourriture.
« Pourquoi risquer sa vie à quatre heures du matin pour un paquet de riz, sauf si on a faim ? », questionne-t-il.
« Nous avons fait de la faim un instrument au sein d’une population désormais totalement sous notre contrôle. Les valeurs qui sont les nôtres n’auraient jamais dû nous laisser en arriver là. »
Le professeur se dit inquiet de ce qu’il qualifie de déclin moral en Israël depuis ces deux dernières années de guerre.
« Nous avons eu une bonne boussole pendant quatre mille ans en matière de bien et de mal… Nous ne sommes plus les mêmes ; nous sommes en déclin, en tant que nation. Ce sont nos valeurs qui ont maintenu notre cohésion dans les périodes les plus difficiles de l’histoire, mais nous sommes en train de les perdre. C’est sans doute la plus grande menace pour le peuple juif », poursuit-il.
« Nous devons agir correctement, non pas parce qu’ils [les Palestiniens] le méritent, mais parce que nous avons des valeurs, nous sommes humains, nous avons des valeurs que nous chérissons depuis des milliers d’années et qui nous imposent de nous rappeler qui nous sommes, mais aussi qui nous ne sommes pas. J’estime que nous nous sommes un peu perdus ces deux dernières années. »
« Vivre au détriment d’autrui – il n’y a rien de bien ni de sacré là-dedans. »
la Communauté du Times of Israël !







