Paris : des objets en exil depuis le coup d’État du Hamas en 2007 montrent le patrimoine menacé de Gaza
Une exposition visible jusqu'en décembre à l'Institut du monde arabe propose 130 objets anciens bloqués en Europe depuis des années ; d'autres sont à Gaza, menacés par la guerre
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Élodie Bouffard, commissaire de l'exposition « Trésors sauvés de Gaza : 5 000 ans d'histoire », à l'Institut du monde arabe, à Paris, septembre 2025. (Crédit : Romain Chauvet)
Exposition « Trésors sauvés de Gaza : 5 000 ans d'histoire », à l'Institut du monde arabe, à Paris, septembre 2025. (Crédit : Romain Chauvet)
Exposition « Trésors sauvés de Gaza : 5 000 ans d'histoire », à l'Institut du monde arabe, à Paris, septembre 2025. (Crédit : Romain Chauvet)
Exposition « Trésors sauvés de Gaza : 5 000 ans d'histoire » à l'Institut du monde arabe, à Paris, septembre 2025. (Crédit : Romain Chauvet)
PARIS — Alors que le cessez-le-feu négocié par les États-Unis pour mettre un terme à deux ans de guerre entre Israël et le Hamas semble tenir, les archéologues locaux craignent que le conflit, qui a réduit en ruines une grande partie de la bande de Gaza, n’ait causé des pertes considérables et irrémédiables au patrimoine et à l’archéologie de l’enclave côtière.
À Paris, à plus de 3 000 kilomètres de là, quelque 130 artefacts provenant de Gaza sont exposés à l’Institut du monde arabe.
Baptisée « Trésors sauvés de Gaza : 5 000 ans d’histoire », l’exposition a été organisée en signe de protestation contre les effusions de sang massives survenues dans l’enclave côtière à la suite de l’attaque du Hamas contre le sud d’Israël, le 7 octobre 2023. C’est lorsque l’IMA a obtenu l’accès à des artefacts gazaouis bloqués en Europe depuis près de deux décennies qu’elle a vu le jour.
L’exposition était initialement prévue jusqu’à début novembre. Elle sera néanmoins prolongée jusqu’en décembre, en raison du vif intérêt dont elle fait l’objet.
« L’exposition attire un nombre très élevé de visiteurs, bien au-delà de nos attentes. C’est la preuve du réel intérêt que suscite cette histoire, qui était totalement inconnue », a déclaré la commissaire de l’exposition, Élodie Bouffard. « Cette exposition est unique. Elle est la seule au monde depuis 2007 qui soit véritablement consacrée au patrimoine de Gaza. »
En 2006, le Musée d’art et d’histoire de Genève, en Suisse, a accueilli une grande exposition consacrée au passé de Gaza. Les visiteurs pouvaient y admirer quelque 260 objets découverts lors de projets de construction et donnés par le magnat palestinien de l’immobilier Jawdat Khoudary. Nombre d’entre eux ont été découverts lors du boom immobilier à Gaza, dans les années 1990, à la suite des accords d’Oslo et de la création de l’Autorité palestinienne.
Depuis cette époque, grâce à la création d’un Service palestinien des antiquités et à la coopération franco-palestinienne, les fouilles ont permis de mettre au jour des sites majeurs : un monastère paléochrétien à Nusseirat, des nécropoles romaines à Jabaliya, l’ancien port grec d’Anthedon à Blakhiya et le site de Tell es-Sakan, vestige essentiel de l’âge du bronze.
L’exposition de Genève a été un véritable succès. Mais en 2007, lors d’un féroce coup d’État, le Hamas a renversé l’Autorité palestinienne à Gaza. Israël a alors imposé un blocus sur l’enclave. Les artefacts de Gaza, dans l’impossibilité d’être ramenés chez eux, sont donc restés à Genève.
« Nous nous sommes retrouvés dans une situation de forte demande du public sur ce sujet. Nous avions des pièces archéologiques bloquées [à Gaza], et d’autres pièces archéologiques bloquées depuis 17 ans en Suisse », a expliqué Bouffard.
Plonger dans le passé haut en couleur de Gaza
Une vaste dalle en mosaïque, érodée par le temps, accueille les visiteurs à leur entrée dans l’exposition. Prise en 1997 sur le site d’une église byzantine aujourd’hui disparue, dans la ville de Deir el-Balah, dans le centre de Gaza, cette mosaïque de 24 mètres carrés n’est que l’une des nombreuses pièces présentées sur les deux niveaux de l’exposition.
Dans la première salle, les visiteurs peuvent admirer des objets rares, parmi lesquels une lampe à huile romaine, des stèles funéraires arabes et des amphores, qui témoignent tous des échanges, des conflits et de la vie animée de cette ville de la côte levantine. Les objets sont présentés sur des supports métalliques gris à roulettes, évoquant un espace de stockage et évitant délibérément toute mise en scène dramatique.
« Nous ne voulons pas faire pleurer les gens sur le patrimoine, alors qu’une population lutte pour survivre », a déclaré Bouffard. « L’objectif de l’exposition est de lutter contre l’essentialisation du territoire, de le réhumaniser, en quelque sorte, et de faire connaître cette riche histoire. »
David est un touriste allemand de 21 ans. Lui et ses compagnons de voyage sont tombés par hasard sur l’exposition alors qu’ils cherchaient un musée à visiter à Paris, a-t-il raconté.
« Je dois dire que nous avons été extrêmement surpris », a ajouté David. « Nous avons entendu parler de Gaza dans les médias. Mais nous savons peu de choses sur l’histoire de ce territoire. Je n’avais encore jamais vu d’objets provenant de Gaza de mes propres yeux. »
Marie, une visiteuse, debout face à une petite statue en marbre, l’une des pièces maîtresses de l’exposition, s’est dite « très impressionnée par la qualité de ces objets ». Cette sculpture, qui date de la période hellénistique ou romaine, représente Aphrodite ou Hécate avec l’enfant Pan.
« Je suis historienne, et j’ai donc quelques connaissances sur le sujet. Mais voir ces pièces de mes propres yeux, et constater à quel point Gaza était un carrefour de civilisations est réellement fascinant », a déclaré Marie.
Les pièces exposées proviennent des civilisations cananéenne, égyptienne, philistine, néo-assyrienne, babylonienne, perse, hellénistique, byzantine, romaine et arabe, qui occupaient jadis cette étroite bande côtière.
« Gaza a toujours été très convoitée », a expliqué Bouffard. « Terre fertile, longtemps carrefour commercial entre l’Afrique et l’Asie, elle a été conquise et détruite par de nombreuses civilisations fascinées par ses richesses. »
La conservation en temps de guerre
Les photographies exposées dans la deuxième salle témoignent de l’ampleur des pertes causées par la guerre opposant Israël et le Hamas. Sur de grands panneaux, les images montrent des fouilles à l’arrêt, des archéologues travaillant dans des paysages de ruines encore fumantes, leur travail interrompu par les bombardements israéliens qui ont débuté en octobre 2023, à la suite de l’attaque du Hamas contre le sud d’Israël qui a tué plus de 1 200 personnes et causé l’enlèvement de 251 otages, emmenés de force à Gaza.
« Avant la guerre, nous avons fouillé, et redécouvert des pans entiers d’une histoire oubliée – et ce, d’autant plus que certaines zones n’avaient jamais été fouillées auparavant », a déclaré Bouffard. « Ces photos sont un hommage à ceux qui ont mené ces fouilles autant qu’une mise en garde : voilà ce que nous risquons de perdre à jamais. »
Au 6 octobre 2025, l’UNESCO avait annoncé avoir constaté des dégâts sur au moins 114 sites culturels de la bande de Gaza. L’armée israélienne, en septembre 2025, a affirmé que le Hamas utilisait un entrepôt qui abritait des artefacts provenant de plus de 25 ans de fouilles, dont certaines des plus anciennes traces connues du christianisme à Gaza.
« Le patrimoine bâti, qui provient essentiellement de la vieille ville de Gaza, ainsi que de Rafah avec la structure arabo-musulmane de la vieille ville, est celui qui a été le plus gravement touché, puisqu’il se trouve au cœur du système urbain », a déploré Bouffard, précisant n’avoir reçu que très peu d’informations actualisées sur l’étendue des dégâts depuis juin.
L’UNESCO, dans une tentative de prévenir les menaces qui pèsent sur le patrimoine culturel, a activé une procédure d’urgence dans le cadre de la Convention du patrimoine mondial, ajoutant le monastère de Saint-Hilarion à la Liste du patrimoine mondial en péril le 26 juillet 2024, une désignation qui souligne l’urgence de protéger un site, et qui lui accorde une protection renforcée, ainsi que l’accès à un financement d’urgence et à un soutien technique.
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