Pénurie d’essence en Cisjordanie : la crise financière paralyse les Palestiniens
La crise de liquidités en shekels et la rétention des recettes fiscales par Israël privent les stations de carburant. Files d'attente, tensions et marché noir se multiplient
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La plupart du temps, Sael Jabareen prend sa voiture pour se rendre de chez lui, à Ramallah, à son bureau de l’organisation de paix israélo-palestinienne Combatants for Peace, à Beit Jala, près de Bethléem, à une trentaine de kilomètres de là.
Mais depuis deux semaines, il lui est impossible de faire ce trajet car il n’a tout simplement plus d’essence.
Partout en Cisjordanie, les jauges de carburant des voitures palestiniennes sont sur la réserve, tout le territoire faisant face à une forte pénurie d’essence.
« La Cisjordanie est totalement paralysée par ça», explique Sameh al-Atout, économiste à l’Université nationale An-Najah de Naplouse.
L’origine de cette pénurie est à chercher du côté de la crise de liquidités qui prive les distributeurs de carburant des fonds nécessaires pour acheter de l’essence importée mais aussi de la hausse mondiale des prix de l’énergie et des achats de précaution effectués par des consommateurs inquiets.
Les experts soulignent que des problèmes structurels plus profonds sont également en jeu, notamment la dépendance de l’économie palestinienne envers la monnaie israélienne, son accès restreint aux services bancaires, ainsi que le monopole de l’Autorité palestinienne sur les importations de carburant, ce qui, de leur point de vue, requiert l’adoption de profondes réformes.
C’est le 16 juillet dernier que les médias palestiniens ont commencé à faire état de graves pénuries dans les stations-service de Cisjordanie. Depuis lors, les longues files d’attente sont monnaie courante, les habitants décrivant des tensions croissantes et de lourdes répercussions au niveau de leur vie quotidienne.
« Les stations sont toutes bondées. Du matin au soir, c’est une succession ininterrompue de files d’attente. Par deux fois déjà, ma femme et moi avons attendu dans une station-service, et au bout d’une heure ou une heure et demie, la station s’est retrouvée à sec avant qu’on ne puisse faire le plein. Et personne ne nous explique pourquoi », confie Jabareen au Times of Israel.
Parmi les plus durement touchés figurent les chauffeurs de taxi et taxis collectifs, les seuls moyens de transport public en Cisjordanie.
Un chauffeur de taxi de la région de Naplouse, qui a demandé à garder l’anonymat, explique avoir totalement cessé son activité depuis le début des pénuries.
Le 26 juillet dernier, Alaa Mayas, président du Syndicat général des travailleurs du transport en Palestine, a indiqué que cette pénurie prolongée menaçait l’ensemble du secteur des transports.
Ce n’est que ce mercredi que l’Autorité palestinienne a commencé à communiquer sur les racines du problème, le ministre palestinien des Finances, Estephan Salameh, attribuant la pénurie à la convergence de plusieurs crises économiques, au premier rang desquelles figure la crise persistante de liquidités en espèces impliquant les banques israéliennes.
La convergence de plusieurs crises économiques
La quasi-totalité des 3 millions de litres de carburant consommés chaque jour en Cisjordanie sont achetés par l’Autorité générale du pétrole palestinienne auprès de compagnies pétrolières israéliennes, avant d’être distribuée aux stations-service palestiniennes agréées. Selon la loi palestinienne, l’Autorité du pétrole a le monopole des importations de carburant en Cisjordanie, ce qui en fait la seule entité autorisée à en acheter et en importer.
Ces pénuries surviennent dans un contexte de turbulences sur les marchés mondiaux de l’énergie. Ces derniers mois, les perturbations du trafic pétrolier dans le détroit d’Ormuz, provoquées par la guerre en Iran, ont fait grimper les cours mondiaux du pétrole.
Toutefois, Israël n’a pas connu de pénurie d’essence ces dernières semaines, ce qui laisse entendre que la crise en Cisjordanie découle principalement de contraintes économiques locales et non de ruptures d’approvisionnement mondiales.
Depuis plus d’un an, l’économie palestinienne est freinée par une crise de liquidités qui trouve ses racines dans les arrangements économiques issus du protocole de Paris de 1994, l’annexe économique des accords d’Oslo. En vertu de ces accords, les Palestiniens ne disposent pas d’une monnaie nationale et utilisent le shekel israélien. Les banques palestiniennes dépendent donc du système bancaire israélien pour compenser et convertir les shekels en devises étrangères.
Bien que l’économie palestinienne ait considérablement progressé ces trente dernières années, le plafond trimestriel fixant le montant de shekels que les banques palestiniennes peuvent transférer vers Israël pour conversion n’a pas été révisé. Comme l’expliquent les autorités palestiniennes, les banques atteignent désormais ce plafond beaucoup plus rapidement qu’auparavant.
En conséquence, le transfert de shekels à convertir s’est nettement ralenti ces dernières années pour respecter le plafond trimestriel des 4,5 milliards de NIS. Ce blocage contraint les banques palestiniennes à conserver d’importantes quantités d’argent liquide, ce qui pousse nombre d’entre elles à refuser ou retarder considérablement les dépôts en espèces de leurs clients.
Ces dernières semaines, les banques israéliennes qui assurent les services de compensation bancaire pour les établissements palestiniens ont annoncé qu’elles cesseraient totalement cette activité en octobre prochain, ce qui risque d’aggraver encore la crise.
Sameh al-Atout explique au Times of Israel que cette crise de liquidités avec les banques israéliennes empêche les entreprises palestiniennes de déposer l’argent liquide perçu au sein du réseau bancaire, ce qui explique qu’il n’y ait pas assez de fonds en banque pour acheter du carburant auprès de l’Autorité générale du pétrole, laquelle chète le carburant à Israël.
Mercredi, lors d’une conférence de presse, Salameh a pressé l’Autorité palestinienne à abandonner progressivement l’usage du shekel israélien et encouragé les acheteurs de carburant à privilégier les paiements électroniques.
« La question est passée d’un sujet économique à une question de vie ou de mort », a déclaré Salameh.
L’argent liquide reste cependant le principal moyen de paiement dans une grande partie de la Cisjordanie, y compris dans les stations-service.
S’exprimant auprès du média palestinien Maan le 26 juillet dernier, Samer Abu Hadid, président de l’Association des propriétaires de stations-service de Cisjordanie, a indiqué que les propriétaires de stations passaient de longues heures à la banque à attendre pour pouvoir déposer leur espèces. Il a également invité le public à utiliser les moyens de paiement électroniques, dans la mesure du possible.
Le propriétaire d’une station-service en Cisjordanie a confié au journal qatari Al-Araby Al-Jadeed que les difficultés rencontrées pour déposer l’argent liquide avaient contraint certains exploitants à fermer leur commerce.
Al-Atout a précisé que la rétention par Israël des recettes fiscales palestiniennes compliquait également la tâche de l’Autorité du pétrole pour régler ses fournisseurs.
En vertu des accords d’Oslo, Israël perçoit les droits de douane et autres recettes fiscales pour le compte de l’Autorité palestinienne — ce qui représente des centaines de millions de shekels chaque mois —, à charge pour elle de les lui reverser.
Or, cela fait plus d’un an qu’Israël bloque ces fonds, le ministre des Finances Bezalel Smotrich refusant de le les transférer en raison de ce qu’il qualifie de soutien de l’Autorité palestinienne au terrorisme.
Selon Salameh, en juin dernier, le cumul des sommes dues à l’Autorité palestinienne s’élevait à près de 5,7 milliards de dollars.
Les recettes fiscales représentent près de 60 % des revenus de l’Autorité palestinienne, et ce gel prolongé alimente la crise budgétaire globale, marquée notamment par une grève reconduite des médecins.
Khaled al-Sarahna, secrétaire de l’Association des propriétaires de stations-service de Cisjordanie, a déclaré à Al-Araby Al-Jadeed, le 22 juillet dernier, que le non-versement de ces fonds laissait l’Autorité du pétrole avec une dette de près de 3 milliards de NIS envers ses fournisseurs israéliens.
Les autorités palestiniennes contestent toutefois l’affirmation selon laquelle les importations de carburant auraient diminué pour cette raison.
Le 27 juillet dernier, Majdi Hassan, directeur de l’Autorité du pétrole, a déclaré à la radio officielle Voice of Palestine que le volume de carburant fourni par l’autorité aux distributeurs palestiniens était demeuré inchangé ces derniers mois.
Il a soutenu qu’une partie de la pénurie provenait des achats de précaution des Palestiniens qui s’empressent de faire le plein de crainte que l’instabilité régionale et une nouvelle confrontation avec l’Iran ne mènent à une situation d’urgence et à une pénurie énergétique.
Salameh fait lui aussi état de l’existence d’un stockage de précaution.
La compagnie pétrolière israélienne Paz, qui fournit près de la moitié du carburant du marché palestinien, n’a pas répondu aux demandes de commentaire du Times of Israel visant à savoir si ses ventes à l’Autorité palestinienne avaient baissé ces deux dernières semaines en raison d’un pouvoir d’achat réduit, côté palestinien.
Altercations à la pompe
Jabareen souligne que les pénuries ont paralysé des quartiers entiers de Ramallah.
« Dès que des gens écrivent sur les réseaux sociaux qu’il y a du carburant dans une station — dans l’ouest de Ramallah, par exemple —, tout le monde se précipite. Tout le secteur se retrouve bloqué. Les files d’attente sont tellement longues qu’elles coupent la circulation », explique-t-il.
Le 26 juillet dernier, les tensions dans une station-service de Ramallah ont dégénéré en bagarre générale. Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux ont donné à voir des dizaines de Palestiniens en train de se bousculer, voire de se donner des coups de poing, certains brandissant des jerricans qu’ils souhaitaient remplir d’essence.
Jabareen souligne que ces scènes sont aujourd’hui monnaie courante.
« Tous les jours, c’est le chaos dans les stations. Il y a des bagarres. Les gens sont à cran et sous tension permanente », explique-t-il.
En théorie, les Palestiniens de Cisjordanie peuvent se rendre dans les stations-service sous gestion israélienne situées en zone C, où l’approvisionnement n’a pas été interrompu.
Selon le média affilié aux résidents d’implantations Hakol Hayehudi, le 23 juillet dernier, le nombre de Palestiniens venant faire le plein dans les stations israéliennes de Cisjordanie avait augmenté ces dernières semaines.
Toutefois, il n’est pas toujours possible pour les Palestiniens d’accéder à ces stations israéliennes en raison du grand nombre de points de contrôle qui séparent les villes et villages palestiniens – un nombre qui s’est accru ces dernières années.
Jabareen redoute d’être pris à partie par des résidents d’implantations lorsqu’il fait son plein. Mais contraint d’assister à un événement important à son bureau, le 24 juillet dernier, il a minutieusement préparé sa quête de carburant.
« Je me suis levé à 5h30 du matin et me suis rendu jusqu’à une station israélienne près de Mishor Adumim avant que les résidents d’implantations ne se réveillent. Je me suis dit : « On fait le plein en deux minutes et on repart. » Ça a marché. Vous n’imaginez pas à quel point j’étais heureux. Après une semaine entière sans pouvoir trouver d’essence, c’était un soulagement incroyable », confie-t-il.
Progression du marché noir
La pénurie alimente un marché noir florissant, affirment les autorités palestiniennes.
Majdi Hassan, directeur de l’Autorité générale du pétrole, a déclaré à la radio Voice of Palestine, le 27 juillet dernier, que certaines personnes remplissaient des jerricans dans les stations pour revendre ensuite le carburant sous le manteau à des prix exorbitants.
Le chauffeur de taxi de la région de Naplouse a indiqué au Times of Israel que certains revendeurs du marché noir coupaient le carburant avec de l’eau pour augmenter leurs marges.
Dans le cadre des efforts visant à enrayer ce marché noir, la police douanière palestinienne, accompagnée d’inspecteurs de l’Autorité du pétrole, a procédé à des contrôles dans les stations-service de Cisjordanie le 26 juillet dernier afin de s’assurer que les clients ne remplissaient pas de jerricans et ne stockaient pas le carburant.
Au-delà de ces mesures de contrôle, l’Autorité palestinienne n’a pas encore annoncé de plan concret pour venir à bout de la crise.
À la suite d’une réunion tenue le 25 juillet sous la présidence de Salameh, l’Autorité du pétrole a déclaré qu’elle allait faire en sorte d’augmenter les livraisons de carburant en Cisjordanie tout en traitant les répercussions de la crise de liquidités en shekels, sans toutefois donner plus de détails.
Salameh a déclaré mercredi que l’Autorité palestinienne pourrait maintenir la régulation au sein de l’Autorité du pétrole, tout en créant une nouvelle société publique chargée des achats et du transport.
« Ce qui est proposé, c’est une entreprise publique détenue à 100 % par l’État », a-t-il déclaré aux journalistes à Ramallah.
L’idée n’est pas nouvelle.
Dès 2018, le gouvernement palestinien avait annoncé son intention de créer une compagnie nationale de carburant chargée de constituer des stocks de réserve afin de se prémunir des pénuries. Le projet n’a jamais vu le jour, malgré la promulgation de la loi sur le pétrole de l’Autorité palestinienne, en 2023, dont l’article 9 prévoyait la création d’une telle entité.
Le 22 juillet dernier, en pleine crise, le gouvernement palestinien a déclaré qu’il débattait de cette proposition avant même l’apparition de la pénurie, et qu’il s’agissait d’un « projet à long terme nécessitant des discussions approfondies avec l’ensemble des parties prenantes ».
Selon l’homme d’affaires palestinien Samir Hullileh, ce n’est pas une compagnie pétrolière publique qui va résoudre la crise actuelle ou prémunir contre de futures pénuries.
« Le secteur privé a refusé l’idée, mais il n’y a eu aucun débat public », assure-t-il.
Avec d’autres, il reproche à l’Autorité palestinienne de faire preuve de négligence et de ne pas apporter de véritables solutions au problème.
« Notre gouvernement nous laisse nous débrouiller », déplore le chauffeur de taxi de Naplouse. « Ils ne nous donnent pas ce dont nous avons besoin. Ils disent toujours : « L’occupation, l’occupation ». Tout n’est pas dû à l’occupation. Il y a aussi du laisser-aller. »
Al-Atout estime pour sa part que la crise du carburant découle des relations économiques entre Israël et l’Autorité palestinienne, et que la solution sera politique, en plus d’être économique.
« L’autre partie (Israël) doit comprendre que la situation économique palestinienne ne fait que se détériorer », conclut-il.
« Nous avons besoin d’une solution aux problèmes économiques globaux entre Israël et l’Autorité palestinienne. Les tensions populaires d’aujourd’hui, du fait de la pénurie de carburant, sont très vives, et ses conséquences à long terme ne profiteront à personne. »
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