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Peu chers et insaisissables, les drones obligent à repenser les défenses aériennes israéliennes

Face aux drones à bas prix de l'Iran et du Hezbollah, Jérusalem se tourne vers une défenses multi-couches, à l'écoute de l'expérience ukrainienne et des nouvelles technologies

Stav Levaton est correspondante militaire pour le Times of Israel.

Illustration : Un drone lancé lors d'un exercice militaire en Iran, le 25 août 2022. (Crédit : Armée iranienne via AP)
Illustration : Un drone lancé lors d'un exercice militaire en Iran, le 25 août 2022. (Crédit : Armée iranienne via AP)

L’attention, dans le cadre de la guerre contre l’Iran, se porte surtout sur les missiles balistiques et leur potentiel destructeur mais les drones de Téhéran posent un autre problème, à bien des égards plus complexe.

Depuis le début de la guerre, le 28 février dernier, l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS) estime à près de 550 le nombre de drones tirés par l’Iran sur Israël, sans oublier des centaines de missiles balistiques. Et si l’on prend en compte la guerre régionale, s’y ajoutent des milliers d’autres, tirés sur les monarchies du Golfe ou des intérêts américains.

Par ailleurs, sur le front nord, Israël continue de subir au quotidien des incursions de drones du Hezbollah, ce qui ajoute une menace constante et à courte portée.

Plus lents et généralement moins destructeurs que les roquettes ou les missiles, les drones peuvent poser problème car ils sont difficiles à détecter et suivre et requièrent, pour intercepter les armes dont ils sont porteurs, de déployer des dispositifs spécifiques. En effet, leur trajectoire est très différente de celle des projectiles non guidés, lesquels suivent un arc parabolique prévisible.

« La guerre par drones complique l’ensemble des opérations », explique au Times of Israel Dara Massicot, chercheuse principale au programme Russie et Eurasie de la Carnegie Endowment for International Peace, « de l’allocation des ressources de l’armée de l’air pour les abattre à la protection des forces en passant par celle des infrastructures critiques. »

Dans la mesure où il leur faut des heures pour parvenir en Israël, il est rare que les drones iraniens constituent une menace majeure, ce qui est moins vrai dans le Golfe, qui a subi plus de 3 500 attaques de drones depuis le début de la guerre, toujours selon l’INSS.

Un panache de fumée s’élevant au-dessus d’un incendie en cours à l’aéroport international de Dubaï, le 16 mars 2026. Les vols reprenaient progressivement à l’aéroport de Dubaï le 16 mars, autrefois le plus fréquenté au monde pour les vols internationaux, a indiqué l’exploitant de l’aéroport, après qu’un « incident lié à un drone » a provoqué l’incendie d’un réservoir de carburant à proximité, alors que l’Iran poursuivait ses attaques dans le Golfe. (Crédit : AFP)

En revanche, les drones du Hezbollah, tirés depuis le Liban tout proche, représentent un plus grave danger car ils laissent peu de temps pour leur détection et interception. Selon l’estimation faite par Tsahal la semaine passée, le groupe terroriste a tiré plus de 100 drones sur Israël depuis son entrée en guerre ce mois-ci.

Selon des membres des autorités militaires, l’armée israélienne intercepte de mieux en mieux les drones du Hezbollah lords cette guerre mais la multiplication des attaques sur plusieurs fronts la soumet à une pression constante, avec pour conséquence une activation 24h/24 des défenses aériennes.

Ceci donne lieu à une course aux armements entre drones et dispositifs anti-drones, qui va des défenses aériennes actives au piratage des machines en passant par leur prise de contrôle.

Selon Dominika Kunertova, chercheuse au Belfer Center for Science and International Affairs de la Harvard Kennedy School, l’emploi de drones militaires, ces dernières années, a donné lieu à des « évolutions rapides » — notamment le passage de drones servant de plateformes pour le lancement de munitions à la transformation des munitions elles-mêmes avec l’essor des drones à sens unique, ou drones suicides.

Contrairement aux drones traditionnels, qui reviennent une fois leur mission accomplie, ces systèmes, conçus pour s’écraser sur leur cible, sont équipés d’explosifs qui se déclenchent au moment de l’impact. Ils sont donc à la fois un système d’emport et une arme.

Des personnes prennent des photos d’un drone Shahed-129 fabriqué en Iran lors de leur visite au parc aérospatial national des Gardiens de la Révolution iranienne, dans les environs de Téhéran, Iran, le 13 novembre 2025. (AP/Vahid Salemi)

Comme dans le cadre de sa réponse aux munitions traditionnelles comme les roquettes ou les missiles, Israël s’appuie, pour lutter contre les drones, sur un système de défense multi-niveaux, bien conscient qu’aucun outil ne peut, à lui seul, faire face à la totalité des menaces.

Au cœur, on trouve les systèmes nationaux de défense aérienne.

Le Dôme de Fer, conçu pour l’interception des roquettes à courte portée, peut également servir à celle des drones. Puis la fronde de David, qui sert à intercepter les menaces aériennes plus complexes, comme par exemple les roquettes, missiles, missiles de croisière, avions et drones.

Récemment, Israël a déployé l’Iron Beam, laser de haute puissance conçu pour abattre drones et menaces aériennes à des coûts bien moindres. Selon le ministère de la Défense, il est opérationnel depuis la fin 2025 mais des responsables militaires affirment qu’il n’a pas encore été déclaré opérationnel par Tsahal.

Israël ne dépend pas uniquement des batteries terrestres. L’armée israélienne utilise parfois aussi des avions de chasse et des hélicoptères d’attaque pour traquer et intercepter les drones.

Le système antimissile Dôme de Fer est activé pour intercepter une roquette tirée depuis la bande de Gaza, non loin de Sderot, le 10 mai 2023. (Flash90)

Au niveau inférieur de cette couche nationale se trouvent des systèmes localisés destinés à protéger les bases militaires et autres infrastructures.

Le Drone Dome de Rafael, le ReDrone d’Elbit et le Drone Guard d’Israel Aerospace Industries combinent de multiples capteurs pour détecter les drones entrants et les intercepter, que ce soit par des méthodes dites « soft-kill », comme par exemple le brouillage GPS ou la prise de contrôle du drone pour le rediriger en vol, ou des méthodes dites « hard kill », à l’instar de tirs de missiles intercepteurs.

S’inspirer de l’expérience des drones employés en Ukraine

La prise de conscience de la nécessité de disposer d’un système de détection et de défense multi-couches pour se défendre contre les drones est née de la guerre entre la Russie et l’Ukraine.

Dans ce conflit, la Russie a utilisé un nombre très élevé de drones, souvent de fabrication iranienne, déployés dans le cadre de bombardements répétés contre des villes ukrainiennes et des infrastructures énergétiques, avec en outre des tirs de missiles pour saturer les défenses aériennes et maximiser l’impact militaire.

« Les Ukrainiens se sont aperçus qu’il leur fallait plusieurs couches de capacités d’interception », précise Massicot, qui y voit là l’un des enseignements fondamentaux du conflit européen.

Des sauveteurs ukrainiens se tiennent devant un immeuble de logements endommagé par des drones et des missiles russes à Kiev, le 27 décembre 2025. (Serhii Okunev / AFP)

« Pour lutter efficacement contre les drones, il faut un système de détection multi-couches, de façon à détecter et si possible brouiller la trajectoire des drones », ajoute Massicot, qui souligne par ailleurs : « L’Ukraine s’est dotée d’un système doté de toutes ces fonctionnalités. »

Selon Kunertova, la détection des drones est souvent la partie la plus complexe de ce système, car il peut être ardu de voir les petits drones sur les radars traditionnels. Souvent, ils sont pris pour des oiseaux.

Israël ne méconnaît pas la question. Sa défense aérienne en réseau utilise en effet un grand nombre de capteurs pour identifier ce qu’il qualifie de « cibles aériennes suspectes » en approche de l’espace aérien israélien, mais le haut degré de sensibilité des radars fait que nombre de ces détections se révèlent inexactes — le plus souvent des oiseaux.

« En ce sens, la détection précoce est la clé du succès, car elle donne le temps de réagir », assure-t-elle.

Des soldats israéliens se rassemblent à côté de radars antimissiles positionnés dans le nord d’Israël, le 29 août 2013. (MENAHEM KAHANA / AFP)

Pour relever le défi, l’Ukraine a développé un système de détection acoustique qui identifie les drones grâce au bruit, lequel pourrait valablement servir à d’autres pays.

En guerre contre les drones russes depuis quatre ans, Kiev est devenu un expert très recherché sur la question.

La semaine dernière, le secrétaire du Conseil de sécurité ukrainien, Rustem Umerov, a déclaré que Kiev avait déployé des unités militaires pour protéger les infrastructures critiques et civiles contre les drones dans cinq pays du Moyen-Orient — les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït et la Jordanie.

Avant cela, le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait déclaré que 11 pays avaient sollicité l’aide de Kiev pour lutter contre les drones iraniens et que 201 experts ukrainiens anti-drones travaillaient d’ores et déjà au Moyen-Orient, sans compter les 34 autres « prêts à les rejoindre ».

Ce week-end, Kiev a signé des accords avec Doha, Ryad et Abou Dhabi.

Le commandant de l’armée iranienne, le général Abdolrahim Mousavi (à gauche), s’entretenant avec le ministre de la Défense, le général Aziz Nasirzadeh, lors de la cérémonie de livraison à l’armée des drones construits localement dans un lieu non divulgué en Iran, sur une photo fournie le 13 janvier 2025. (Crédit : Armée iranienne via AP)

Il semble qu’Israël souhaite solliciter de l’aide de l’Ukraine, le cabinet du Premier ministre Benjamin Netanyahu ayant récemment approché Zelensky pour que les deux hommes se parlent par téléphone.

On ne sait rien, officiellement, du sujet de cet entretien mais selon le média Ynet, Netanyahu aimerait parler de la coopération contre les drones iraniens.

L’essor du drone Shahed

L’expérience que l’Ukraine met aujourd’hui au service d’autrui est le fruit de son exposition incessante aux drones Shahed, de conception iranienne, tirés par la Russie.

Simple, peu cher et conçu pour être déployé en grappes, le Shahed-136 — le drone iranien le plus connu, très utilisé contre des puissances régionales — a été adapté par la Russie pour produire son drone Geran, avec des améliorations comme les antennes anti-brouillage, qui rendent la contre-attaque plus difficile. Selon le Center for Strategic and International Studies, il coûterait de 20 000 à 50 000 dollars l’unité.

Selon Massicot, à l’instar d’Israël et des monarchies du Golfe, qui se sont tournés vers l’Ukraine pour obtenir des conseils, il est probable que l’Iran tire lui aussi les enseignements de l’expérience russe en matière de guerre des drones.

Un officier ukrainien montre une charge thermobarique provenant d’un drone Shahed abattu, lancé par la Russie, dans un laboratoire de recherche situé dans un lieu tenu secret en Ukraine, le 14 novembre 2024. (Crédit : AP Photo/Efrem Lukatsky)

Selon elle, « que ce soit en observant les attaques russes ou en se faisant conseiller par la Russie », Téhéran met en œuvre les tactiques de Moscou en lançant des vagues de drones et de missiles de façon à saturer les défenses aériennes et en faisant voler ses drones à basse altitude — ce qui rend la détection et l’interception plus difficiles.

« L’Iran dispose désormais de quatre années de retour d’expérience sur la façon d’occasionner le plus de dégâts possibles aux infrastructures énergétiques et aux bâtiments civils, ou aux radars sur les bases, ce qu’ils font en ce moment », explique Massicot.

Trouver rapidement des défenses aériennes abordables

Selon Kunertova, les dégâts relativement limités que causent les drones rendent difficile la mise en oeuvre d’intercepteurs coûteux. Mais ces armes demeurent suffisamment importantes pour exiger une réponse.

« Les armées modernes n’ont jamais affronté ce genre de menace, celle des drones de basse altitude », souligne-t-elle.

Un Iranien passant à moto devant un drone Shahed, dans le cadre d’une exposition commémorant la guerre Iran-Irak de 1980-1988, sur la place Bahrestan, à Téhéran, le 27 septembre 2025. (Crédit : Atta Kenare/AFP)

Kiev s’est mis en quête de défenses peu coûteuses contre cette menace elle-même à faible coût, en développant et déployant des drones intercepteurs peu coûteux.

Contrairement aux missiles intercepteurs, qui peuvent coûter des millions de dollars à l’unité, ces drones coûtent entre 1 000 et 4 000 dollars.

En février dernier, le chef militaire ukrainien, Oleksandr Syrskyi, a attribué aux drones l’interception de 70 % des Shahed au-dessus du territoire ukrainien.

Massicot estime que l’Ukraine pourrait bien devenir un important pourvoyeur de capacités anti-drones pour Israël, et d’autres alliés.

Un instructeur militaire ukrainien fait une démonstration du fonctionnement d’un drone intercepteur conçu pour détruire les drones d’attaque russes dans la région de Kiev, en Ukraine, le 11 mars 2026. (Crédit : Efrem Lukatsky/AP)

« Il y a des entreprises ukrainiennes qui ont encore de la marge pour augmenter leur production mais il leur faut des capitaux », ajoute-t-elle.

Il se pourrait que des lasers puissants du type de l‘Iron Beam soient une alternative moins coûteuse, chaque interception ne coûtant que quelques dollars. Mais malgré sa déclaration opérationnelle, le système n’a pas encore été testé dans les conditions de combat.

Lors du conflit contre le Hezbollah, en 2024, le 946e Bataillon de défense aérienne réactivé par Tsahal, qui exploite des systèmes anti-drones, a utilisé une version du système à faible puissance et à plus courte portée qui lui a permis d’abattre 35 drones tirés depuis le Liban sur le nord d’Israël. Ce bataillon est déployé à la frontière libanaise, dans le cadre de la 91e division régionale « Galilée ».

Le système de défense anti-missile « Dôme de fer » tirant un intercepteur sur un drone tiré depuis le Liban sur le plateau du Golan, le 5 août 2024. (Crédit : Maor Kinsbursky/Flash90)

En dépit du développement des technologies qui concernent les drones, les analystes mettent en garde contre l’exagération de leur impact, Kunertova affirmant que les drones ne seront jamais considérés comme des « armes décisionnelles » à elles seules.

« Ils seront toujours utilisés avec des armes offensives plus puissantes », comme les missiles balistiques, conclut-elle.

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