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Richard Pryor a lutté toute sa vie contre le racisme. Sa fille juive explique en quoi cela l’a marquée

Dans "Something We Said", Elizabeth Stordeur Pryor replonge dans son enfance, son identité noire et juive, mais aussi le racisme et l'antisémitisme, qui continuent de rythmer la vie américaine

Elizabeth Stordeur Pryor, auteure de 'Something We Said: Richard Pryor: A Notorious Word, And Me.' (Isabella Dellolio Photography via JTA)
Elizabeth Stordeur Pryor, auteure de 'Something We Said: Richard Pryor: A Notorious Word, And Me.' (Isabella Dellolio Photography via JTA)

JTA — Lorsqu’Elizabeth Stordeur Pryor était jeune fille, sa mère, qui est juive, l’a au cours d’une dispute traitée de N….

« Elle n’a plus jamais utilisé ce mot avec moi », explique à la Jewish Telegraphic Agency, en parlant de sa mère, Elizabeth Pryor, dont le père est noir. Sa mère faisait partie d’une organisation juive socialiste du nom de Workman’s Circle. « Mais elle ne s’est jamais excusée. »

Pendant des années, cet incident est resté gravé en Pryor, qui est aujourd’hui professeure d’histoire au Smith College — et ce n’est pas uniquement lié à l’origine de la remarque. Pryor est en effet la fille de Richard Pryor, humoriste et acteur très apprécié dont l’œuvre a consisté à interroger les diverses formes du racisme américain, y compris le mot qui commence par N.

Richard avait lui-même souvent utilisé ce mot dans ses sketchs (ainsi que dans le film de Mel Brooks « Le shérif est en prison », dont il était le co-scénariste) avant de l’abandonner totalement.

L’identité métisse et juive de Pryor fait qu’elle a souvent été victime de préjugés. Ses parents ne se sont jamais mariés, et elle n’est pas l’unique fille juive de son père. Enfant, de chaque côté de sa famille et de son cercle d’amis, elle a entendu des remarques peu amènes sur l’autre bord. Dans le milieu des bat mitzvah à Los Angeles, dans les années 1970, ses camarades de classe juifs lui faisaient d’incessantes remarques sur sa couleur de peau. Hantée par le fait que sa mère ait utilisé le mot qui commence par N avec elle, Pryor a, à un moment donné, dit à ses camarades de classe, comme dans un retournement de l’histoire, de l’appeler ainsi.

Aujourd’hui, elle fait se croiser son histoire et ses recherches dans ses mémoires, « Something We Said: Richard Pryor: A Notorious Word, And Me » (Quelque chose que nous avons dit : Richard Pryor : un mot tristement célèbre, et moi), inspirés de ses cours à Smith et d’un discours TED devenu viral qu’elle a prononcé en 2020. Tout en revenant sur l’histoire du mot qui commence par N, elle raconte aussi son éducation à mi-chemin entre deux mondes, et la façon dont elle s’est appropriée sa double identité, à la fois noire et juive.

Elle s’est entretenue avec la Jewish Telegraphic Agency au sujet de son expérience des milieux juifs, de l’équivalent en yiddish du mot qui commence par N et de sa réaction face au « Shérif est en prison », un film qu’elle n’a pas voulu voir avant l’âge adulte.

Cette conversation a été remaniée pour des raisons de longueur et de clarté.

JTA : Vous parlez dans votre livre de la manière dont vous avez lutté avec la mixité héritée de vos parents pour finir par l’accepter totalement. Comment y êtes-vous parvenue, et comment concevez-vous votre identité juive aujourd’hui ?

Elizabeth Stordeur Pryor : J’ai eu beaucoup de versions de mon identité juive. Enfant, je ne savais pas qu’il existait un judaïsme pratiquant. Ma grand-mère allumait toujours les bougies, et mon grand-père avait fait inscrire tous ses petits-enfants à la synagogue mais ce n’est qu’en arrivant à LA [après avoir passé ma petite enfance à Boston] que j’ai réalisé que la pratique allait bien au-delà de cela.

Pour autant, je n’ai jamais cessé d’être juive. Il était hors de question d’être moins juive parce qu’on était noir, comme on le disait chez moi. Je me souviens que ma mère, quand nous sommes arrivées à LA, m’a inscrite dans une synagogue et à un cours d’hébreu. Aucun des enfants n’était issu d’un milieu interracial ou biracial. C’étaient tous des enfants blancs, et personne ne me comprenait. On me demandait : « Tu as été adoptée ? Comment une personne noire peut-elle être juive ? » J’ai vécu ça une grande partie de ma vie.

J’ai toujours aimé être juive. Quand j’ai eu des enfants, j’ai vécu la même chose avec eux. Je leur disais : « Votre mère est juive, donc vous êtes juifs, c’est tout. » Ils sont allés dans des écoles juives, et l’un de mes enfants a d’ailleurs vécu un véritable cheminement dans son judaïsme. Lorsqu’elle a fait sa troisième année d’études à l’étranger à Jérusalem, les gens lui posaient le même genre de questions : « Oh, ta mère est noire, a-t-elle été adoptée ? » Des années plus tard, on lui posait les mêmes questions.

De gauche à droite, les acteurs américains Gene Wilder et Richard Pryor, avec la fille de ce dernier, Rain Pryor, lors de la première de ‘Pas de chicane pour un flic’ au Century Plaza Hotel, Century City, en Californie, le 7 mai 1989. (Ron Galella, Ltd./Ron Galella Collection via Getty Images via la JTA)

Il y a une chose que j’adore : je suis fan de TikTok, et il y a beaucoup de femmes noires juives sur TikTok qui parlent de ce que ça fait, de se sentir 100 % juive et de s’affirmer. J’adore ça, parce que je n’ai pas l’impression que j’aurais pu faire de même quand j’étais plus jeune.

Ma sœur, elle, a grandi à LA avec des grands-parents juifs et une mère juive, qui étaient beaucoup plus pratiquants. [La demi-sœur d’Elizabeth, Rain Pryor, est actrice et humoriste : elle a écrit une pièce, « Fried Chicken and Latkes », inspirée de son enfance.] Elle a donc eu une expérience juive beaucoup plus pratiquante que la mienne, et d’une certaine manière, une expérience beaucoup plus noire que la mienne.

De mon point de vue, la partie de loin la plus difficile du livre est votre description du moment où votre mère vous a traitée de N… Cela fait très mal de voir ces mots écrits. Comment comprenez-vous cela, en y réfléchissant aujourd’hui ? Pensez-vous qu’elle portait une forme de haine en elle ?

Ma mère était une battante, bagarreuse comme pas deux, et elle refusait toutes les cases dans lesquelles on l’avait mise. Je pense parfois à quel point cela a dû être difficile pour elle d’avoir été aussi amoureuse de mon père et de le voir devenir immensément célèbre. Je sais qu’elle m’aimait, mais elle se battait de façon déloyale. Et dans sa tête, elle n’obtenait pas ou ne comprenait pas vraiment ce qu’elle voulait : je sais que c’est pour cela qu’elle m’a dit ça. Elle n’a plus jamais utilisé ce mot avec moi. Mais elle ne s’est jamais excusée. « Oh, s’il te plaît, Elizabeth, c’était il y a cinq ans. » Quand je remettais le sujet sur le tapis — et je l’ai souvent remis sur le tapis -, il n’y avait rien à faire : elle ne pouvait pas s’excuser.

Je pense que ce qui est plus profond, concernant le racisme au sens large, c’est que ma mère n’était pas activement raciste, mais elle avait évidemment des idées racistes profondément ancrées. Elle devait penser qu’il existait un univers dans lequel il était acceptable de parler ainsi à son enfant.

J’aimerais parler du film « Le shérif est en prison ». Je l’ai vu quand j’étais très jeune, parce que j’étais obsédé par Mel Brooks et l’humour juif. C’est dams ce film que j’ai entendu pour la première fois le mot N…–

Comme c’est intéressant ! Cela me donne des frissons.

Gene Wilder et Cleavon Little dans une scène du film de Mel Brooks de 1974 ‘Le shérif est en prison’. (Avec l’aimable autorisation de Fathom via la JTA)

Donc, votre père, qui a passé sa carrière à interroger ce mot, est aussi celui qui l’a transmis aux générations suivantes. Je me demande ce que vous en pensez ?

Une des choses que j’ai apprises à propos du film « Le shérif est en prison » – une chose on ne peut plus logique et que j’ai l’impression d’avoir comprise de manière organique avec ce film -, c’est que chaque fois qu’on entend le mot N…, cela vient de mon père.

Mel Brooks disait : « Je ne voulais pas utiliser ce mot », mais mon père insistait pour qu’il soit au cœur de la satire que Mel Brooks essayait de mettre en lumière. Il tenait à l’utiliser parce que ce serait ridicule de l’entendre dans la bouche des Blancs. Ce n’était pas fait pour dénigrer mais pour se moquer des blancs racistes.

Pour les personnes de votre génération, le mot est différent. J’ai 59 ans : dans la cour de récréation, les enfants reprenaient ce mot en chœur. Je suis moins surprise que vous que ces propos racistes soient le fait d’un créateur noir. Il se moque d’un type de racisme dont vous n’avez jamais été témoin.

J’ai des sentiments mitigés à ce sujet. C’est très drôle, mais je ne sais pas, certaines choses ne résistent pas bien à l’épreuve du temps.

Une autre chose qui se trouve à la fois dans le film et dans vos mémoires est, si vous me permettez, le mot « Schvartze ». Avez-vous des choses à nous dire sur l’utilisation de ce mot yiddish, employé pour rabaisser les personnes noires ?

Je débats en effet de la question de son utilisation dans mon livre. C’était une décision difficile. Je ne voulais pas faire comme si c’était « le mot en S ». J’ai eu quelques remords à l’idée de l’avoir fait — et les gens ne devraient pas utiliser ce mot non plus. Peut-être qu’idéalement, c’est un peu compris de la même manière que le mot N… L’un de mes cousins, et peut-être ma tante, l’ont prononcé en passant en voiture dans Mattapan Square, le quartier noir de Boston, à côté de chez nous. Ils ont décrit les gens qui y vivaient de cette façon. Je pense que c’est assez déshumanisant.

Mon père a une blague, à laquelle je fais allusion dans mon livre : « Ils font venir les Vietnamiens ici dans des camps de réfugiés, et ils leur apprennent à dire le mot N…, pour qu’ils puissent devenir de bons citoyens. » J’ai beaucoup de collègues qui étudient ce que c’est que d’être blanc, et au cœur de nombre de ces processus se trouve la négrophobie. Si vous vous construisez par rapport aux personnes noires, alors vous pouvez en quelque sorte adhérer au concept de race blanche aux États-Unis. J’ai grandi avec une certaine désinvolture autour de l’utilisation de ce mot.

‘Something We Said: Richard Pryor: A Notorious Word, And Me,’ par Elizabeth Stordeur Pryor. (Avec l’aimable autorisation via la JTA)

Votre famille juive l’utilisait en votre présence, mais sans parler de vous spécifiquement ?

Exactement. Ils ne faisaient pas référence à moi, jamais.

Qu’en pensez-vous ?

Je pense que pour beaucoup de gens, le racisme est une notion abstraite, comme la négrophobie. Vous avez peur d’une sorte de créature tapie au coin de la rue. C’est l’inconnu, quelque chose qui n’a pas de visage, alors que ma famille me connaissait. Pour eux, mis à part la transgression évidente de ma mère, ils pouvaient faire de la place à ces deux réalités. Ils pouvaient penser à cette entité inconnue autour d’eux tout en m’aimant sans la moindre ironie.

J’aimerais aussi vous interroger sur le revers de la médaille, lorsque des membres de votre famille noire vous disaient que les Juifs avaient tué Jésus. Alors même que votre père a eu deux enfants avec deux femmes juives.

Et est sorti avec d’autres ! Je pense que mon père était simplement, honnêtement, une personne qui avait un grand cœur. Je ne pense pas que ces considérations aient eu la moindre importance pour lui, pas le moins du monde.

Je pense que ma grand-mère paternelle [celle qui a fait le commentaire sur les Juifs], tout comme ma grand-mère maternelle, était très provinciale. J’étais une sorte de curiosité pour elle : l’idée que je sois noire – pas biraciale, parce qu’il y a beaucoup de personnes biraciales au sein de la communauté noire – noire et juive.

Je suis sûre qu’elle le croyait. Je ne pense pas qu’elle se moquait de moi. Je suis sûre qu’elle croyait ce qu’elle disait, et je pense qu’à l’époque c’était un peu effrayant, et c’est drôle pour moi maintenant. Par ailleurs, ma mère me répétait tout le temps que les personnes noires et les personnes juives travaillaient ensemble au sein du mouvement des droits civiques : c’est le genre de récit que je préférais, je pense.

De nos jours, de plus en plus d’organisations juives font en sorte de mieux accueillir les Juifs de couleur. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous l’impression qu’il y a eu un changement ?

Rain Pryor bébé avec ses parents Richard Pryor et Shelley Bonus. (Avec l’aimable autorisation)

La façon dont je le vis, c’est que ces jeunes ont l’impression d’avoir le droit d’en parler. Ils ont le droit de parler du racisme, ils ont le droit de parler de l’antisémitisme qu’ils subissent de tous côtés. J’avais l’impression que les gens me disaient : « Tu dois penser Noir », puis de l’autre côté, « Tu doit penser Juif ». Mais personne ne savait vraiment comment créer un espace pour que je sois à l’intersection de tout cela. Ces personnes que je vois sur TikTok sont à 100 % intersectionnelles.

Aujourd’hui, dans la mesure où il existe un discours sérieux sur le racisme et l’antisémitisme, on a l’impression que les gens savent qu’il est mal d’être étiqueté de la sorte. Il y a donc beaucoup de dérobades du type : « Eh bien, tant que je n’utilise pas le mot N…, ou tant que je ne dis pas spécifiquement que je déteste les Juifs, vous ne pouvez pas me mettre cette étiquette. » Pour y intégrer vos recherches, avez-vous l’impression que nous avons progressé en la matière ?

Non, non, je ne crois pas. Je pense que nous sommes à un moment historique réellement effrayant, avec des droits qui sont retirés aux gens à gauche et à droite, et je pense même, d’une certaine manière, que le fait de réfléchir au récit du progrès n’est pas nécessairement utile.

Je ne pense pas que le mot ait reculé autant que vous le pensez. Parce que ce mot reste utilisé contre les gens dans sa version raciste blanche, de manière très crue. Lorsque j’écris au sujet du mot N…, j’écris en réalité sur le racisme. C’est, comme vous l’avez dit, un substitut. C’est une représentation du racisme. Il est à mon sens très important pour nous, nos amis en classe, lors des dîners, dans les communautés et ailleurs, d’avoir ces conversations difficiles. J’espère qu’en révélant mes propres vulnérabilités autour de cela, j’en fais une sorte de point de départ sûr et bienveillant pour que les gens aient ces conversations difficiles.

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