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Se faire assaillir par des ados d’extrême droite à de la « Marche des Drapeaux » ne m’a pas surpris

Autrefois marginale, la « Marche des Drapeaux » dans le quartier musulman jette désormais une ombre sinistre sur la Journée de Jérusalem, par ses violences, et éclipse les autres festivités

Bagarres près de la porte de Damas dans la Vieille Ville de Jérusalem, lors des festivités de la Journée de Jérusalem, le 14 mai 2026. (Chaim Goldberg/Flash90)
Bagarres près de la porte de Damas dans la Vieille Ville de Jérusalem, lors des festivités de la Journée de Jérusalem, le 14 mai 2026. (Chaim Goldberg/Flash90)

En ma qualité d’adulte actif n’ayant pas remis les pieds dans un collège depuis des années, j’ai trouvé ridicule et un peu surréaliste d’être subitement la cible des jurons et insultes lancés par des pré-adolescents, dont une dizaine m’ont encerclé jeudi dernier dans le quartier musulman de la Vieille Ville de Jérusalem, donnant des coups sur mon téléphone et me donnant des coups de pied dans les tibias.

Je m’étais retrouvé dans leur ligne de mire quelques instants plus tôt lorsque j’avais sorti mon téléphone pour filmer un important groupe de jeunes sionistes religieux qui dansaient joyeusement en scandant « Mort aux Arabes » sous l’arche de la porte de Damas.

Cette scène m’était familière, pour avoir couvert les deux dernières éditions de la Marche des drapeaux dans la Vieille Ville, destinée à marquer la réunification de Jérusalem sous domination israélienne lors de la guerre des Six Jours, mais qui s’est muée au fil du temps en une manifestation de racisme anti-arabe et d’ultra-nationalisme d’extrême droite.

À présent, la scène a tout de la pièce de théâtre, avec les mêmes acteurs qui rejouent inlassablement la même pièce et suivent le même scénario que les années précédentes. J’avais eu un sentiment similaire de déjà-vu en entrant dans la Vieille Ville, ce matin-là, en passant devant de vieillards arabes retranchés devant des commerces fermés tandis que des adolescents juifs erraient dans le quartier.

Comme les années précédentes, la marche a eu lieu entre la porte de Damas et le cœur musulman de la Vieille Ville, menée par des adolescents prêts à semer le trouble. Derrière eux se trouvaient des politiciens ultra-nationalistes tels que le ministre de la Sécurité intérieure Itamar Ben Gvir et celui des Finances Bezalel Smotrich, leurs gardes du corps, ainsi que des groupes organisés d’adolescents brandissant les bannières de leur yeshiva. Derrière suivaient des parents accompagnés de jeunes enfants, entrés dans la Vieille Ville au moment où le soleil se couchait.

Les violences qui émaillent cette marche n’ont rien de vraiment nouveau. Après des années d’attaques contre la presse… les participants considèrent les journalistes comme des cibles légitimes, ce qui signifie que le simple fait de porter un badge de presse distribué par la police revient en réalité à arborer d’énormes pancartes « Frappez-moi ».

Mais c’était la première fois que de telles violences m’étaient adressées. La marche n’avait pas encore commencé que plusieurs garçons aux longues papillotes et aux tzitzit tombant jusqu’aux genoux ont remarqué que je filmais les chants racistes, m’ont identifié comme journaliste grâce à mon cordon de presse et mon appareil photo, et se sont rapidement mis en colère.

« Dégage d’ici », a raillé l’un d’eux en couvrant l’objectif de mon téléphone avec sa kippa. J’ai essayé de ne pas leur prêter attention, en faisant comme s’ils n’étaient pas là, mais il est vite devenu impossible de filmer, alors je me suis réfugié sous un auvent près d’autres journalistes.

Une poignée de jeunes du même groupe s’est approchée de moi alors que je continuais à filmer. Un garçon, dont le visage poupin n’avait pas encore de duvet, m’a percuté de tout son poids. Comme il était maigre et faisait la moitié de ma taille, sa bousculade n’a pas eu beaucoup d’effet, si ce n’est de lui demander à voix haute : « Que diraient tes parents ? »

Ma question a semblé l’agacer. Il m’a bousculé à nouveau.

Ce qui n’était au départ qu’une poignée de jeunes voyous s’est transformé en une foule en l’espace de quelques secondes. Toute trace d’humour que je pouvais trouver dans cette scène bizarre a cédé la place au dégoût lorsqu’ils ont commencé à me cracher dessus. Après quelques minutes à me débattre pour protéger mon téléphone de la foule, un garçon s’est approché par derrière, a saisi l’appareil à deux mains et l’a jeté sur le trottoir.

La foule n’était pas particulièrement effrayante. Je m’en suis sorti avec rien de plus que de légères contusions aux jambes et des crachats dans les cheveux et sur le visage, et, franchement, j’étais plus inquiet de savoir si j’allais pouvoir terminer mon travail.

J’ai pu récupérer l’appareil grâce à un collègue journaliste, qui l’a ramassé par terre et l’a gardé dans sa poche jusqu’à ce que la foule se désintéresse et s’en aille.

Bien que les violences dont j’ai brièvement été la cible n’aient en rien changé ma vie, cela me trouble de constater avec quelle facilité ces bandes de jeunes s’en prennent à de parfaits inconnus, au mépris des principes élémentaires de la décence humaine, et ce, avec l’acceptation tacite des autorités.

La police ne fait jamais grand-chose pour maîtriser ces voyous. Sa stratégie de désescalade consiste généralement à exfiltrer les personnes prises pour cibles par les manifestants, y compris les journalistes ou militants de gauche qui surgissent dans la Vieille Ville pour tenter de protéger les habitants arabes contre les participants violents qui prennent part à la marche.

La Journée de Jérusalem n’a pas toujours été inextricablement liée à ce défilé tendu à travers le quartier musulman, mais ces dernières années, la Marche des Drapeaux a éclipsé toutes les autres festivités, faisant de la fête nationale une célébration clairement de droite.

Les Palestiniens qui vivent près du parcours du défilé, dans le quartier musulman, sont la cible principale de la haine des adolescents, comme le montrent clairement les slogans racistes qu’ils ne cessent de scander. Chaque année, la marche oblige les habitants de la Vieille Ville à mettre leur vie entre parenthèses, fermer les commerces et s’enfermer chez eux dès le milieu de l’après-midi.

De la même manière, ils se retirent de la place publique située devant la porte de Damas et du marché situé à l’intérieur des remparts de la Vieille Ville, qui constituent l’un des principaux centres de la vie palestinienne à Jérusalem.

Des autocollants louant la loi sur la peine de mort défendue par le ministre de la Sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir, et appelant à la souveraineté juive à Gaza placardés sur la devanture d’un magasin du quartier musulman de la Vieille Ville de Jérusalem lors de la Marche des drapeaux, le 14 mai 2026. (Charlie Summers/Times of Israel)

Normalement, l’après-midi, on voit des adolescents arabes qui, après l’école, viennent traîner sur les marches ou la pelouse qui entourent l’entrée de la Vieille Ville, entre les vendeurs de fruits et légumes et de pâtisseries.

Tout cela s’arrête le jour de Jérusalem, la place étant envahie par des Israéliens juifs venus de tout le pays avec leurs drapeaux et qui passent par là pour se rendre au mur Occidental.

Le lendemain, la vie autour de la porte et dans le quartier musulman revient généralement à la normale, même si l’on y trouve des autocollants collés par les participants au défilé pour marquer leur parcours.

Ces autocollants, incontournables, sont distribués par différents groupes prônant diverses idées d’extrême droite ou racistes. Certains font l’éloge du rabbin ultranationaliste Meir Kahane ou appellent à l’expulsion massive des Palestiniens de Gaza.

Le parti Otzma Yehudit de Ben Gvir consacre ses autocollants à des thèmes différents chaque année. Cette fois-ci, ils célèbrent la loi sur la peine de mort défendue par le chef du parti, lui-même condamné pour terrorisme, en affichant le visage du ministre à côté d’un nœud coulant et les mots « A mort les terroristes ».

Une Journée de Jérusalem différente

Chaque année, après avoir couvert la Journée de Jérusalem, j’entends de certains de mes amis, bien plus âgés que moi, dire que cette fête « n’a pas toujours été ainsi » et qui se souviennent des années où il y avait encore un certain décorum, et où les festivités visaient davantage à célébrer la réunification de Jérusalem qu’à afficher le suprémacisme juif.

Bien que je sois trop jeune pour avoir connu cette époque, il semble qu’il existait autrefois un consensus plus large autour de la Journée de Jérusalem, avec différents types de célébrations organisées par divers groupes, et pas seulement par les nationalistes de droite. La Marche des Drapeaux, aujourd’hui pratiquement synonyme de la Journée de Jérusalem, n’en a d’ailleurs pas toujours été l’événement phare.

Dans les archives du Service de presse du gouvernement, on trouve une mine de photographies illustrant les célébrations de la Journée de Jérusalem en dehors de la Vieille Ville. Entre la fin des années 1980 et le début des années 2000, le point central de la fête semblait être la rue Jaffa, là où un défilé était organisé chaque année. Parmi les groupes qui défilaient figuraient des mouvements de jeunesse laïcs et des communautés agricoles venues de tout Israël.

Une marche de la Journée de Jérusalem rue Jaffa à Jérusalem le 28 mai 2003. (Service de presse du gouvernement)

Il y avait également des défilés autour des remparts de la Vieille Ville, ainsi qu’une cérémonie officielle sur la colline des Munitions, un poste militaire repris par les forces israéliennes pendant la guerre des Six Jours. Mais il y avait aussi la Marche des Drapeaux dans le quartier musulman, qui n’a cessé de prendre de l’ampleur au fil des ans.

La première année où j’ai couvert la Marche des Drapeaux, j’ai discuté avec l’un de ses fondateurs, Meir Indor. Selon lui, le défilé a vu le jour en 1968 sous la forme d’une marche relativement modeste en direction du mur Occidental, organisée par des étudiants de la yeshiva Mercaz HaRav, sous la houlette du rabbin Zvi Yehuda Kook, avant de prendre de l’ampleur au fil des ans.

Suite à la guerre des Six Jours, Kook s’est imposé comme l’un des leaders du mouvement des implantations. Selon Indor, c’est Yehuda Hazani et lui, qui ont tous deux étudié sous la direction du rabbin, qui ont contribué à faire de cette marche ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir un événement de masse auquel participent d’innombrables groupes de jeunes sionistes religieux, yeshivot et autres séminaires.

Des Israéliens font la fête au niveau de la porte de Damas lors de la marche annuelle de la Journée de Jérusalem commémorant la prise de Jérusalem-Est par Israël lors de la guerre de 1967, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le jeudi 14 mai 2026. (AP Photo/Leo Corre)

Yehudah Mirsky, spécialiste du sionisme religieux ayant étudié à la yeshiva Har Etzion, se souvient d’avoir participé à deux reprises à la Marche des Drapeaux alors que l’événement était émergent. La première fois qu’il y est allé, en 1979, ils sont entrés dans la Vieille Ville par la porte des Immondices, qui mène presque directement au mur Occidental.

Un an plus tard — au moment des négociations de Camp David qui ont vu Israël renoncer au contrôle du Sinaï —, la marche était plus bruyante. Mirsky m’a raconté qu’il avait traversé le quartier musulman de nuit, alors que les magasins étaient déjà fermés, tandis que le groupe chantait des chants sur Yamit, une implantation israélienne depuis évacuée de ce territoire et désormais sous contrôle égyptien.

Quelques jeunes hommes en marge faisaient claquer les volets des devantures. Se sentant un peu mal à l’aise, il faisait partie des nombreux manifestants qui gardaient la tête baissée et avançaient tranquillement dans les ruelles.

Bien que la marche n’ait pas été violente, il dit avoir senti de la tension dans l’air.

Un de mes amis de Jérusalem, qui a grandi dans les années 1970 et 1980 au sein d’une famille sioniste religieuse bien établie, se souvient de cette fête comme d’un événement qu’il célébrait uniquement à la synagogue et à l’école.

Chaque année, sa classe faisait un pèlerinage autour du pâté de maisons jusqu’à une aire de jeux du quartier de Katamon, où se dresse un mémorial en l’honneur des soldats israéliens morts au combat lors de la prise de ce secteur pendant la guerre d’indépendance. « C’était notre marche », explique-t-il.

Bien qu’il ait grandi au sein du mouvement sioniste religieux, il n’a pris conscience de l’existence de la Marche des Drapeaus qu’il y a de cela une dizaine d’années.

En 2016, la marche a fait l’objet d’une controverse de taille lorsque la Cour suprême a examiné un recours visant à la faire passer ailleurs que dans le quartier musulman.

Un panel de trois juges a rejeté le recours mais, dans le même temps, a exhorté la police à arrêter quiconque oserait scander « Mort aux Arabes », selon Kol Ha’ir, un journal local de Jérusalem.

L’ex-vice-président de la Cour suprême, Elyakim Rubinstein, a déclaré dans la décision de 2016 que « quiconque dirait ‘A mort les Arabes’ devrait faire l’objet d’une mise en accusation et d’une sanction. Ce n’est pas de la liberté d’expression, c’est la liberté d’incitation à la violence ».

Aujourd’hui, ce cri et d’autres slogans anti-arabes sont la bande-son du défilé dans la Vieille Ville.

Un événement « respectable »

Après m’être échappé de la foule qui m’avait attaqué, j’ai quitté la Vieille Ville pour prendre un rapide bol d’air frais et me diriger vers le point de rassemblement où la Marche des Drapeaux allait débuter.

En gravissant la colline, j’ai franchi la ligne invisible qui marquait le no man’s land entre Jérusalem-Est et Jérusalem-Ouest de 1949 à 1967 et j’ai atteint la place Tzahal.

Là, deux adolescents m’ont reconnu depuis l’intérieur des murs.

Les deux garçons, qui semblaient avoir entre 16 et 18 ans, m’ont hué alors que je passais devant eux et m’ont rapidement rattrapé à un carrefour. Alors que j’attendais au passage piéton, ils m’ont menacé, essayant à nouveau de me faire lâcher mon téléphone.

Le plus grand des deux a tenu des propos vulgaires et m’a donné des coups de pied. Il a menacé de me frapper au visage ; je lui ai répondu qu’il pouvait le faire s’il le voulait, mais que cela le mènerait derrière les barreaux.

J’ai dit cela avec assurance, mais j’ai commencé à douter de moi après avoir jeté un coup d’œil autour de moi et réalisé que malgré la foule importante qui s’était rassemblée dans le quartier — des parents avec des poussettes et des familles prenant des photos de groupe près du panneau « I love Jerusalem » avec les remparts de la Vieille Ville en arrière-plan — personne ne semblait remarquer les deux voyous qui menaçaient d’agresser un journaliste en plein jour.

Le plus petit des deux adolescents était moins en colère que son ami.

Il se tenait à ma droite et m’a dit calmement à l’oreille : « Tu dois mourir, ce ne sera pas nous qui le ferons, mais tu dois mourir. »

J’ai rapidement traversé la rue et me suis précipité vers l’endroit où des jeunes hommes se rassemblaient avant le début de la marche officielle. De la musique religieuse fusait des haut-parleurs et des adolescents trempés de sueur dansaient en cercle sous un soleil de plomb.

Soudain, des cris ont retenti dans la foule.

J’ai demandé à quelqu’un ce qui se passait. C’était une bagarre entre deux yeshivot rivales — Dimona et Chitzim — m’a expliqué l’un des participants. La foule d’adolescents serrés les uns contre les autres se mit à se balancer frénétiquement, et des cris de colère jaillirent du centre de l’altercation.

Le maître de cérémonie intervint depuis une scène installée dans le parc de l’Indépendance tout proche : « Messieurs, nous vous le demandons : pas de conflits, pas de bagarres entre yeshivot, nous voulons un événement respectable. »

Après avoir été témoin du chaos qui régnait dans la Vieille Ville plus tôt dans la journée, je ne pus m’empêcher de sourire en entendant cette remarque.

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