Rechercher

Sur la place Saint-Pierre, les pèlerins saluent le nouveau saint « millenial », inconscients des sous-entendus antisémites

Le grand rabbin de Rome n'est pas surpris que l’antisémitisme de l’Église soit peu connu mais il estime que le fait de parler avant tout de la canonisation de Carlo Acutis n’est pas la meilleure façon de faire

Anne Doliwa, une pèlerine catholique venue de Californie, visite Rome avec sa famille, sur la place Saint-Pierre, le 15 septembre 2025. (Rossella Tercatin/Times of Israel)
Anne Doliwa, une pèlerine catholique venue de Californie, visite Rome avec sa famille, sur la place Saint-Pierre, le 15 septembre 2025. (Rossella Tercatin/Times of Israel)

CITÉ DU VATICAN — Pour François et Fanny, couple catholique venu de Montréal, ce premier pèlerinage à Rome est riche de sens.

« Nous sommes de pieux catholiques et c’est un vrai plaisir d’être ici », confie François, assis aux côtés de son épouse sous l’une des imposantes colonnades de la place Saint-Pierre, attendant que leur groupe entre dans la basilique du XVIe siècle. Ils sont venus pour la veillée de prière du Jubilé de la Consolation, trois jours dédiés à ceux qui ont perdu des êtres chers ou connaissent des difficultés.

Avant d’arriver à Rome, le groupe s’est arrêté à Assise, lieu de naissance de saint François, à 130 kilomètres environ au nord-est de la capitale italienne. Ils y ont prié dans le sanctuaire du plus jeune saint de l’Église, Carlo Acutis.

L’Église catholique a fait de 2025 une année jubilaire, ce qui a attiré des millions de pèlerins à Rome pour des célébrations uniques, à commencer par la canonisation d’Acutis, un Italien de 15 ans décédé d’une leucémie en 2006 et devenu depuis le premier « saint millenial », une sorte de « cyber-apôtre ».

Afin de porter bien haut le message chrétien auprès des nouvelles générations, la canonisation d’Acutis a réuni près de 60 000 fidèles sur la place Saint-Pierre le 7 septembre dernier, dont un grand nombre de jeunes.

Son corps et son cœur sont aujourd’hui conservés en l’église Santa Maria Maggiore d’Assise.

« Nous avons vu son corps et prié à l’endroit où il repose », explique François.

François et Fanny, des pèlerins catholiques venus de Montréal, au Canada, pour visiter Rome, posent sur la place Saint-Pierre, le 15 septembre 2025. (Rossella Tercatin/Times of Israel)

« Sorti du ventre de sa mère, il a été inspiré par le Saint-Esprit », répète Fanny. « L’un des grands problèmes de notre société est que les jeunes ne croient plus en rien, que ce soit en Dieu ou en Jésus-Christ. »

« Nous espérons qu’il deviendra une source d’inspiration pour les jeunes générations », ajoute François en précisant qu’ils prient pour que leurs enfants et petits-enfants, dont certains sont moins pieux qu’eux, reviennent à la foi.

Pour autant, la canonisation d’Acutis n’a pas manqué de s’attirer des critiques, certains notant que l’Église avait passé sous silence les racines antisémites de certains « miracles eucharistiques » qu’Acutis a contribué à promouvoir en créant des bases de données en ligne accessibles.

Rite chrétien central, l’Eucharistie consiste en une action commémorative au cours de laquelle les fidèles consomment du pain et du vin consacrés, supposés représenter la chair et le sang de Jésus.

Avant de mourir, Acutis a compilé des histoires d’hosties consacrées qui saignent ou se transforment en chair — parfois après avoir été profanées.

Certaines de ces histoires impliquent des Juifs accusés de profanation, qui l’auraient alors payé de leur vie.

Des pèlerins arrivent pour la messe de canonisation de Carlo Acutis et Pier Giorgio Frassati sur la place Saint-Pierre, au Vatican, le dimanche 7 septembre 2025. (Photo AP/Andrew Medichini)

Une histoire tue ?

Un peu plus d’une semaine après sa canonisation, plusieurs pèlerins, comme François et Fanny (qui n’ont pas souhaité donner leur nom de famille), affirment qu’Acutis est devenu une source d’inspiration. Auprès du Times of Israel, ils assurent qu’ils ignorent tout de l’antisémitisme sous-jacent des miracles de l’Eucharistie évoqués par Acutis comme de celui de l’Église catholique.

« Les gens que je connais ont une vision positive de Carlo ; ils y voient quelqu’un de proche de notre génération avec lequel il est aisé de s’identifier », explique Mariah Dolenc, 38 ans, une Américaine installée en Slovénie avec mari et enfants.

Dolenc assure que, si elle connait effectivement le concept de miracles eucharistiques, elle ignore tout des racines antisémites qui y sont associés.

Interrogée sur les rapports entre Église et antisémitisme, elle explique qu’« il y a beaucoup d’antisémitisme tout au long de l’histoire du monde et que ce n’est pas limité à l’Église. »

« Je crois que le catholicisme est une forme d’aboutissement du judaïsme, car, de notre point de vue, tout a commencé avec Abraham. Lors d’une messe catholique, il y a beaucoup de choses venues de la Torah », poursuit Dolenc.

Des statuettes de Carlo Acutis, jeune Italien décédé en 2006 d’une leucémie, sont exposées dans une boutique à Assise, en Italie, le 1er mars 2025. (Photo AP/Gregorio Borgia)

Dimanche, sur la place Saint-Pierre, Anne Doliwa, 35 ans, explique que, de son point de vue, sa foi catholique est une forme d’aboutissement du judaïsme — avec un élément de plus. Sa grand-mère, juive allemande, s’est convertie au christianisme en même temps que ses proches lors de la Seconde Guerre mondiale.

« Sa grand-mère et sa tante ont été dans des camps de concentration et l’une d’elles est morte à Auschwitz », confie-t-elle au Times of Israel.

Doliwa explique que c’est la première fois que son mari et leurs cinq enfants viennent à Rome, pour assister au Jubilé de la Consolation mais aussi se préparer à ses prochaines fonctions de Carmélite laïque, le mois prochain, sous le saint patronage d’Edith Stein.

Née et élevée dans la foi juive, Stein s’est convertie au catholicisme à l’âge adulte et est devenue religieuse carmélite avant d’être tuée à Auschwitz en 1942. L’Église catholique l’a canonisée en 1998 – une décision qui a suscité bien des critiques, perçue par certains comme une tentative du Vatican de christianiser l’histoire de la Shoah.

Portrait d’Edith Stein sur une tapisserie exposée sur la façade de la basilique Saint-Pierre, en cours de restauration, au Vatican, le 10 octobre 1998. (Photo AP/Corrado Giambalvo, Dossier)

Doliwa ne voit pour sa part aucune contradiction entre ses racines juives et ses croyances actuelles.

« J’ai un profond respect et une profonde révérence pour la foi juive et les Juifs, et je les considère comme nos frères et sœurs aînés », affirme Doliwa. « Je n’ai jamais été témoin d’animosité [contre les Juifs]. Tous les catholiques que je connais ont une profonde révérence pour nos frères aînés dans la foi. »

Doliwa ne connaissait pas la connotation antisémite des miracles eucharistiques rapportés par Acutis.

« D’après ce que j’en sais, Carlo Acutis était un jeune garçon qui aimait éperdûment le Christ, et qui utilisait la technologie et Internet pour promouvoir des miracles eucharistiques », explique-t-elle. « Je ne sais pas grand-chose sur lui. »

« Il y a beaucoup d’ignorance »

Au fil des siècles, les persécutions chrétiennes ont conduit à la ghettoïsation, aux déplacements forcés, à la torture voire à la mort de millions de Juifs, avec à la base, la conviction que les Juifs étaient responsables de la mort de Jésus et leur refus de se convertir au christianisme, entre autres préjugés comme la profanation des hosties de la communion.

Des touristes prennent des photos devant « Angels Unwars », une sculpture en bronze de six mètres de long représentant des réfugiés, des migrants et des victimes de persécutions dans divers contextes historiques et géographiques, y compris des Juifs fuyant l’Allemagne nazie, oeuvre de l’artiste Timothy Schmalz sur la place Saint-Pierre, le 15 septembre 2025. (Rossella Tercatin/Times of Israel)

C’est avec le Concile Vatican II, en 1965, que les choses évoluent : l’Église catholique publie l’encyclique Nostra Aetate, qui répudie l’antisémitisme et affirme que le peuple juif n’est pas responsable de la mort de Jésus.

Interrogée sur la persécution des Juifs par l’Église, Doliwa affirme qu’il est important de dissocier les individus de l’institution.

« Quand je regarde l’Église, ses idéaux et tout ce qu’elle a promu au fil du temps, je vois qu’elle est ouverte, inclusive et accueillante pour tous », assure-t-elle. « Mais quand je regarde des individus qui ont sombré dans le péché, je vois que c’est le cas de tout le monde. Nous avons eu des papes atroces, il y a des centaines d’années. Pourtant, quand on regarde les enseignements officiels de l’Église et sa mission, je me dis qu’elle a toujours regardé nos frères aînés avec respect. »

La Première ministre italienne Giorgia Meloni (à gauche), flanquée du rabbin de Rome, Riccardo Shemuel Di Segni, le jour du premier hommage aux victimes du pogrom commis par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023, à la synagogue de Rome, le 7 octobre 2024. (Service de presse du Palazzo Chigi / AFP)

Selon le grand rabbin de Rome, Riccardo Di Segni, le faible niveau de sensibilisation aux questions liées à l’antisémitisme chez les pèlerins catholiques n’a rien de surprenant.

« Il y a beaucoup d’ignorance », estime Di Segni. « En règle générale, les personnes qui viennent en pèlerinage sont simples. Elles savent très peu de choses. »

Convaincu de la nécessité d’une meilleure sensibilisation à l’antisémitisme au sein de l’Église, il estime qu’il n’est pas juste de se concentrer sur l’histoire et la canonisation d’Acutis.

« Nous parlons d’un adolescent décédé prématurément après avoir manifesté très tôt un fort sentiment religieux et qui s’est passionné pour les miracles liés à l’Eucharistie, un thème essentiel de la foi catholique », explique le rabbin. « Il semble qu’il se soit davantage concentré sur l’aspect miraculeux des événements que sur l’histoire sous-jacente. »

À aucun moment Acutis n’a en effet mis en avant le judaïsme des « auteurs des profanations ».

« L’Église a décidé de le canoniser en raison de ses vertus et de sa passion, sans mentionner le contexte antisémite des miracles, et ceux qui lui rendent hommage n’en savent rien », explique-t-il. « C’est pour cette raison que le fait d’attaquer l’Église en l’accusant d’avoir fait quelque chose d’antisémite est, à mon humble avis, une exagération, surtout en ce moment de célébration. »

Un saint pour six continents

Le père Romeo Kentilitica, originaire de la ville de Malaybalay, aux Philippines, estime que le fait de rapprocher la jeune génération de l’Église est aussi une question importante dans son pays. Il espère que l’exemple d’Acutis sera un levier.

« [Acutis] est un bon exemple pour la jeunesse de ce monde postmoderne, avec l’usage de la technologie pour évangéliser et diffuser auprès des jeunes la bonne nouvelle à propos de Dieu, du Christ et de son amour », explique-t-il au Times of Israel.

Âgé de 54 ans, il profite de sa toute première visite à Rome en compagnie de prêtres philippins, à l’occasion des 25 ans de leur ordination.

Le père Romeo Kentilitisca Jr, venu de Malaybalay, aux Philippines, pose sur la place Saint-Pierre, le 15 septembre 2025. (Rossella Tercatin/Times of Israel)

Le prêtre assure tout ignorer des fondements antisémites des miracles eucharistiques ou de l’œuvre d’Acutis.

Il ajoute que les Chrétiens sont reconnaissants envers les Juifs.

« Jésus lui aussi était juif », rappelle-t-il. « En 2018, je suis allé en Israël et ce fut une expérience fabuleuse d’explorer les racines du christianisme. »

Selon le site officiel d’Acutis, l’exposition consacrée aux miracles eucharistiques créée par le garçon, qui présente des dizaines de ces histoires dans des sélections téléchargeables en ligne, a été exposée sur six continents, y compris dans des milliers de paroisses et des dizaines de campus aux États-Unis.

Fanny et François assurent ne rien avoir entendu au sujet d’une possible controverse controverse au sujet d’Acutis.

François dit qu’en fin de compte, toutes les religions monothéistes partagent les mêmes croyances fondamentales, et que si tout le monde était vraiment pieux, il n’y aurait pas de conflit.

« Nous croyons tous au même Dieu », conclut François. « Nous ne devrions pas nous combattre. Si tout le monde – qu’il soit juif, catholique, musulman ou autre – respectait les bases de la religion, il y aurait ni guerre ni conflit. »

En savoir plus sur :
Pour commenter, rejoignez
la Communauté du Times of Israël !
Rejoidre la Communauté du Times of Israël
Seuls les membres qui payent un abonnement peuvent commenter les articles. Alors rejoignez nous et profitez d'autres avantages !
Veuillez utiliser un email au format suivant : example@domain.com
Confirm Mail
Merci ! Consultez votre mail maintenant
Vous faites désormais partie de la Communauté du Times of Israël ! Un e-mail contenant votre lien de connexion a été envoyé à . Une fois configuré, vous pourrez profiter de vos avantages et commenter.

Merci pour votre fidélité !

Si vous voyez ce message, ça veut dire que vous faites partie de nos lecteurs les plus assidus. Pour continuer votre lecture, veuillez rejoindre notre Communauté. Rejoignez-nous maintenant !
image
Inscrivez-vous gratuitement
et continuez votre lecture
L'inscription vous permet également de commenter les articles et nous aide à améliorer votre expérience. Cela ne prend que quelques secondes.
Déjà inscrit ? Entrez votre email pour vous connecter.
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
SE CONNECTER AVEC
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation. Une fois inscrit, vous recevrez gratuitement notre Une du Jour.
Register to continue
SE CONNECTER AVEC
Log in to continue
Connectez-vous ou inscrivez-vous
SE CONNECTER AVEC
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un e-mail à .
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.