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Un centre de recherche au secours des dialectes hébreux issus de millénaires d’errance

L'Académie de la langue hébraïque d'Israël protège les accents et prononciations qui se perdent rapidement au fil de son travail de standardisation de la langue

Le Dr. Doron Yaakov, responsable de la collection des traditions orales juives à l'Académie de langue hébraïque et chercheur au Projet de Dictionnaire Historique, au Centre culturel et éducatif, le 24 mars 2025. (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)
Le Dr. Doron Yaakov, responsable de la collection des traditions orales juives à l'Académie de langue hébraïque et chercheur au Projet de Dictionnaire Historique, au Centre culturel et éducatif, le 24 mars 2025. (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)

C’est par une radieuse matinée de printemps à Jérusalem que des visiteurs ont franchi le seuil du Centre culturel et éducatif de l’Académie de la langue hébraïque, niché dans le campus champêtre de l’Université hébraïque à Givat Ram.

A l’entrée, ils y ont trouvé une fresque murale multicolore retraçant à grands traits l’histoire de la langue. La pièce a été plongée dans l’obscurité pour leur permettre d’admirer une carte de l’Ancien Monde incrustée de points lumineux au gré de la présence de la diaspora juive tout au long des siècles. A chaque endroit – Yémen, Pologne, Italie, Maroc ou ailleurs – une voix distante mais puissante dit les premiers versets de la Genèse.

Ces voix ne parlaient qu’une langue, l’hébreu, mais chaque prise de parole avait un accent et une intonation différents, révélateurs du statut de la langue, à la fois puissant facteur d’unité des Juifs au fil des deux millénaires de diaspora et reflet de la richesse des spécificités locales des communautés qui l’utilisaient pour les prières ou d’autres pans de la vie spirituelle.

« Pendant de nombreux siècles, l’hébreu n’a plus été une langue maternelle », rappelle Doron Yaakov, chercheur responsable de la collection des traditions orales juives à l’Académie. « Mais tout ce temps, l’hébreu est restée la langue de la culture des Juifs du monde entier, qui l’apprenaient, l’écrivaient et, surtout, lisaient les textes hébreux à haute voix. Sans ça, la langue n’aurait pas pu faire l’objet d’une telle renaissance à l’époque moderne.

Aujourd’hui, l’hébreu moderne et la mondialisation ont tendance à écraser ces déclinaisons locales et il incombe plus que jamais à l’Académie – l’institution chargée de la normalisation de l’hébreu – de documenter et protéger ces traditions par le biais de la collection de traditions orales juives. Il s’agit d’une mission cruciale pour sauver de l’oubli des pages importantes de l’histoire des Juifs et ouvrir de nouvelles perspectives de recherche pour comprendre la vie de la diaspora.

Créée en 1953 comme continuatrice d’un comité linguistique qui existait depuis une cinquantaine d’années, l’Académie est l’institution centrale pour l’hébreu, en Israël comme partout ailleurs, chargée de forger de nouveaux mots, d’établir les règles de grammaire, d’orthographe et de ponctuation tout en s’attachant à préserver son histoire.

ÉCOUTEZ – La tradition marocaine : Les premiers versets de Shirat Ha’azinu (Deutéronome 22:1-3) lus par Avraham Ben Porush.

Les premiers versets de Shirat Ha’azinu (Deutéronome 22:1-3) lus par Avraham Ben Porush. (Collection des traditions orales juives/Académie de la langue hébraïque).

De profondes différences

Les premières traces d’hébreu proviennent d’inscriptions découvertes sur des pierres à divers endroits, en Terre Sainte, lesquelles remonteraient à plus ou moins 3 000 ans, en l’absence de réel consensus universitaire sur l’importance des découvertes de la fin de l’âge du bronze. Les études sur son apparition en tant que dialecte sémitique distinct sont incomplètes et sujettes à polémique.

On s’accorde toutefois à penser que la langue de la Bible a été la langue dominante tout au long de la période du Second Temple (586 avant notre ère -70 de notre ère), si ce n’est plus tôt, et qu’elle était encore parlée dans certaines parties d’Israël jusqu’au IIe siècle de notre ère.

Au Ve siècle, la langue cesse d’être utilisée au quotidien mais reste la langue de la prière, de l’étude de la Torah et d’autres aspects de la vie spirituelle juive. Elle reste confinée au domaine du sacré pendant environ 1 500 ans, jusqu’à la fin du XIXe siècle, lorsque les premiers pionniers sionistes, emmenés par Eliezer Ben-Yehuda, décident de faire de l’hébreu moderne la langue du futur État juif.

Gabriel Birnbaum, chercheur principal au Projet de dictionnaire historique de l’Académie de la langue hébraïque d’Israël à Jérusalem, montre des notes anciennes de la main d’Eliezer Ben-Yehuda, considéré comme le père de l’hébreu moderne, le 23 août 2017. (AFP/Menahem Kahana)

« Avant la Seconde Guerre mondiale, seules quelques personnes vivant dans le pays parlent l’hébreu au quotidien, mais des centaines de communautés le lisent et le prononcent, chacun à sa manière », explique Yaakov.

Des sources textuelles datant d’il y a 2 000 ans montrent l’émergence de variations régionales de la langue au gré des ramifications des communautés, ajoute Yaakov.

« En Galilée, on parlait l’hébreu différemment de la région de Jérusalem », précise-t-il. « C’est normal à une époque où il n’y avait pas de médias modernes. »

Des personnes visitent le parc national de Korazim, qui abrite un ancien village juif que l’on pense remonter à la période talmudique (Ahia Cohen-Tavor/Nature and Parks Authority)

« Selon le Talmud babylonien, il y avait des Juifs en Galilée qui ne savaient pas prononcer le khet et le ayin et qui étaient donc considérés comme moins aptes à diriger les prières », ajoute-t-il.

La Bible elle-même fait allusion à ces variations régionales au niveau de l’histoire du shibboleth, au chapitre 12 des Juges, avec les Galaadites, aux environs du 10ème siècle avant notre ère, qui reconnaissant les Éphraïmites infiltrés grâce à leur prononciation du mot grain (ou peut-être déluge).

« Quand un fugitif d’Éphraïm demandait : ‘Laisse-moi passer’, les Galaadites lui disaient : ‘Es-tu Éphraïmite ?’ ; s’il répondait non, ils lui disaient : « Alors dis shibboleth » ; ce à quoi il répondait « sibboleth », faute de savoir le prononcer correctement. Alors ils l’arrêtaient et le tuaient au niveau des gués du Jourdain.

ÉCOUTEZ – La tradition russe : Les premiers versets de Shirat Ha’azinu (Deutéronome 22:1-3) lus par Yitzchok Zilber.

Les premiers versets de Shirat Ha’azinu (Deutéronome 22:1-3) sont lus par Yitzchok Zilber. (Collection des traditions orales juives/Académie de la langue hébraïque)[/caption]

Selon Yaakov, certaines de ces variations millénaires ont été jusqu’à très récemment préservées par des communautés présentes dans toute la diaspora.

« Prenons la tradition hébraïque commune aux communautés séfarades d’Irak et d’Afrique du Nord : elle est basée sur l’hébreu parlé sur la terre d’Israël à l’époque du Second Temple », explique Yaakov. « La prononciation hébraïque yéménite est le reflet de la langue parlée à Babylone. »

D’autres variations sont probablement apparues plus tard, sous le jeu d’influences locales, avec un impact sur la prononciation de l’hébreu.

Illustration : À Lviv des énoncés commerciaux en polonais et en yiddish pour évoquer les « Produits laitiers : Repas laitiers / Café, thé / Pains / Beurre, fromage / Lait aigre / Babeurre ». (Avec l’aimable autorisation de Walkowitz)

« Si nous considérons la manière dont les locuteurs du yiddish prononcent l’hébreu, chaque son de leur hébreu existait également en yiddish », poursuit Yaakov. « Prenez la lettre hébreue khet, par exemple. Le yiddish n’a pas d’équivalent de ce son guttural, lequel s’est donc perdu dans leur prononciation de l’hébreu. Ça leur était impossible à prononcer. »

Mais comme en toute chose ou presque, il n’y a pas de règle universelle et certaines communautés ont préservé la prononciation hébraïque en dépit de leurs traditions locales.

ÉCOUTEZ – La tradition yéménite : Les premiers versets de Shirat Ha’azinu (Deutéronome 22:1-3) lus par Shlomo Kara.

Les premiers versets de Shirat Ha’azinu (Deutéronome 22:1-3) sont lus par Shlomo Kara. (Collection des traditions orales juives/Académie de la langue hébraïque)

« Il n’y a pas de son P dans les pays arabophones, pourtant, les Juifs gardaient la différence entre les lettres Peh et Pheh lorsqu’ils lisaient l’hébreu à haute voix », ajoute Yaakov.

Selon lui, les experts estiment que le seul et unique groupe considéré comme le gardien de la forme la plus pure de l’hébreu – celle d’il y a 2 000 ans – n’est pas juif. Il s’agit des Samaritains, qui se disent des descendants de Juifs ayant échappé à l’exil, et qui utilisent un hébreu préservé comme langue liturgique lorsqu’ils lisent leur version de la Torah.

« C’est la seule communauté non juive ayant maintenu une tradition hébraïque », estime Yaakov. « Ils ont gardé la prononciation hébraïque qui existait en Israël à l’époque du Second Temple. »

ÉCOUTEZ – La tradition samaritaine : Les premiers versets de Shirat Ha’azinu (Deutéronome 22:1-3) lus par Avraham Tsedakah.

Les premiers versets de Shirat Ha’azinu (Deutéronome 22:1-3) sont lus par Avraham Tsedakah. (Collection des traditions orales juives/Académie de la langue hébraïque) Sur l’image : Des fidèles samaritains célèbrent Souccot au sommet du mont Garizim en Cisjordanie en 2019. (Nasser Ishtayeh/Flash90)

De nos jours, il reste quelque 900 Samaritains dans la région, vivant pour la plupart à Holon et Naplouse, en Cisjordanie, à côté du mont Garizim, qu’ils tiennent pour un lieu saint. Ils voient dans leur grand prêtre un descendant d’Aaron, le frère de Moïse, et pensent que leur présence ici remonte à 127 générations.

Englouties

La Collection des traditions orales juives est née de la crainte, peu de temps après la création de l’État d’Israël, que les traditions orales des communautés juives revenues de diaspora, soient rapidement « englouties » par l’hébreu standardisé moderne, rappelle Yaakov.

Parmi les experts visionnaires qui ont décidé de protéger toutes ces différences figure le professeur Shlomo Morag, de l’Université hébraïque, qui a passé 40 ans à enregistrer des locuteurs hébreux venus du monde entier.

« Dès les années 1950, il s’est rendu dans les centres d’intégration, logements pour olim et synagogues, armé d’un gros appareil d’enregistrement », rappelle Yaakov. « Au sein de ces différentes communautés, il a fait en sorte de trouver des experts auxquels se référer pour documenter ses recherches. »

ÉCOUTEZ – Tradition syrienne : Les premiers versets de Shirat Ha’azinu (Deutéronome 22:1-3) lus par Moshe Tawil.

Les premiers versets de Shirat Ha’azinu (Deutéronome 22:1-3) lus par Moshe Tawil. (Collection des traditions orales juives/Académie de la langue hébraïque).

Dans les années 1990, Morag a enregistré pour le compte du Centre de recherche sur les traditions orales juives de l’Université hébraïque pas moins de 250 personnes originaires de 30 pays et de dizaines de villes.

En 2017, les 2 500 heures de bande de la collection ont été regroupées sous l’égide de l’Académie, qui a terminé il y a peu de numériser les fichiers et les a rendus accessibles à tous en ligne.

« Ces enregistrements sont les uniques témoignages de ces inflexions de l’hébreu », conclut Yaakov. « Les recherches prouvent que même si certains descendants de ces communautés ont partiellement conservé leur accent, par exemple dans leurs rituels religieux, ils ont perdu beaucoup des nuances qu s’y attachaient. »

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