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Interview

Un cours en ligne vise à propager la philosophie du rabbin Sacks à l’échelle mondiale

Une experte dont Sacks a été le mentor espère préserver et diffuser l'héritage de l'ancien grand rabbin du Royaume-Uni, considéré comme l'un des plus grands penseurs juifs modernes

L'ancien grand rabbin britannique Lord Jonathan Sacks datant de 2013. (Autorisation : © Blake-Ezra Photography Ltd.)
L'ancien grand rabbin britannique Lord Jonathan Sacks datant de 2013. (Autorisation : © Blake-Ezra Photography Ltd.)

La docteure Miriam Feldmann-Kaye se souvient que dans son enfance, à Londres, feu le rabbin Jonathan Sacks était une présence familière. Il était un ami proche de son père.

Sacks, un rabbin orthodoxe, avait été grand rabbin des Congrégations hébraïques unies du Commonwealth pendant plus de 20 ans, de 1991 à 2013. Au fil des décennies, son travail, ses livres et sa renommée avaient transcendé les frontières de la communauté juive, faisant de lui l’un des intellectuels les plus reconnaissables du Royaume-Uni. Il était également une figure spirituelle respectée.

Il est décédé en 2020, à l’âge de 72 ans.

Pour marquer le 5e yahrzeit (anniversaire hébraïque) de sa mort, mardi, l’université Bar-Ilan a lancé, sur internet, un cours très particulier qui est consacré à ses enseignements et à sa philosophie. Il est ouvert au grand public.

C’est Feldmann-Kaye, professeure adjointe au département de philosophie juive, qui enseigne ce cours, soucieuse de mener à bien sa mission de préservation de l’héritage du rabbin – un héritage qu’elle se réjouit de faire découvrir.

« J’ai eu le privilège de grandir avec le rabbin Sacks comme figure marquante et présente dans ma vie depuis mon enfance », s’exclame Feldmann-Kaye lors d’un entretien téléphonique avec le Times of Israel. « J’ai également eu le privilège de prendre part à son travail d’écriture, de voir la manière dont il procédait ».

Quand Feldmann-Kaye avait eu 18 ans, le rabbin avait commencé à lui donner des brouillons de ses écrits et ses livres à lire.

« Je pense qu’en faisant cela, il voulait s’assurer que ce qu’il écrivait garderait une signification pour la jeune génération, que les gens pourraient vraiment comprendre et assimiler les messages qu’il voulait transmettre, qu’ils pourraient s’identifier aux valeurs qu’il défendait », note-t-elle.

De gauche à droite, le rabbin Jonathan Sacks, grand rabbin des Congrégations hébraïques unies, Rowan Williams, archevêque de Cantorbéry, le cardinal Cormac Murphy O’Connor, archevêque catholique romain de Westminster et archevêque d’York, et le Dr John Sentamu, participent à un rassemblement interconfessionnel à Londres le 24 juillet 2008. (Crédit : AP Photo/Sang Tan)

Le rabbin sera resté un mentor tout au long de la carrière universitaire de Feldmann-Kaye – d’abord à l’université de Cambridge, puis à l’université de Londres, et enfin en Israël, à l’université de Haïfa, où elle a obtenu son doctorat en pensée juive.

La chercheuse venait tout juste de rejoindre la faculté de Bar-Ilan quand Sacks était décédé. Là-bas, il lui avait été rapidement proposé de préparer un cours sur la philosophie qui était celle du défunt.

« Au début, j’ai refusé, mais j’ai ensuite été encouragée par de nombreuses personnes au sein de l’université – des gens qui, compte tenu de mon parcours et de ma connaissance de ses idées, pensaient que j’étais la plus apte à remplir cette fonction », dit-elle. « Je ne voulais pas que quelqu’un d’autre soit amené à l’interpréter de manière erronée. J’ai donc pris l’initiative de commencer à établir la philosophie du rabbin Jonathan Sacks ».

Miriam Feldmann-Kaye, professeure adjointe à l’université Bar-Ilan. (Autorisation : Omri Dagan)

Le cours en ligne dure une vingtaine d’heures. Il est déjà proposé aux étudiants de Bar-Ilan – et l’université a dû limiter le nombre des inscriptions à 300.

Il sera mis à disposition mardi sur internet, sur la plateforme d’apprentissage en ligne CampusIL, qui est accessible au public dans le monde entier. Les participants pourront soumettre leurs travaux et ils pourront entrer en contact direct avec Miriam Feldmann-Kaye pour lui poser des questions ou pour lui faire part de leurs commentaires.

Le cours est donné en hébreu avec des sous-titres en anglais – en plus de sous-titres en hébreu. Des sous-titres en arabe seront également disponibles prochainement.

« Nous nous attendons à ce que de nombreuses personnes non-juives s’inscrivent à ce cours », note Feldmann-Kaye. « Nous avons déjà de nombreux étudiants arabes, chrétiens et musulmans, qui suivent le cours à Bar-Ilan ».

Le cours vise à distiller les idées et les principes fondamentaux qui étaient chers à Sacks, explique la chercheuse qui indique qu’elle s’efforcera de les transmettre dans une approche universaliste et d’aider les gens à comprendre leurs implications actuelles.

« Nous allons enseigner le dialogue en nous focalisant sur tout ce que Sacks a pu faire, mais nous allons aussi réfléchir à la manière dont nous pouvons utiliser la valeur du dialogue dans nos propres contextes », commente-t-elle.

Autre pilier du cours : l’approche de l’apprentissage sur la base des textes.

« Les textes [religieux] et leur interprétation restent une question déterminante pour tous les groupes religieux et laïques », explique Feldmann-Kaye. « Ce qui était important pour le rabbin Sacks, c’est qu’il fallait, à la lecture des textes sacrés, conserver un regard modéré, un regard susceptible d’ouvrir à une approche pacifique ».

Les premières alertes contre l’extrémisme religieux

Sacks avait souvent mis en garde contre le danger de l’extrémisme religieux. En 2015, il avait écrit le livre « Not in God’s Name: Confronting Religious Violence ».

« Il s’opposait de manière forte au fondamentalisme religieux et à la violence au nom de la religion », dit Feldmann-Kaye. « Dans le cours, on étudie comment il s’y est pris – comment, par exemple, il a abordé le conflit entre Isaac et Ismaël en tentant d’ouvrir la porte à la diversité et à la fraternité dans le monde contemporain, plutôt qu’à des conflits interconfessionnels ».

Isaac et Ismaël, les deux fils d’Abraham, le patriarche biblique, sont considérés comme les ancêtres du judaïsme et de l’islam.

« Ce genre d’initiative nécessite une lecture très fine mais une lecture des textes qui est également solidement fondée et éthique », dit Feldmann-Kaye.

La reine Elizabeth II de Grande-Bretagne, à droite, se voit présenter le livre Codex Valmadonna I par, de gauche à droite, le président du Conseil des députés juifs britanniques Vivian Wineman, le président d’Ostro Minerals Schweiz AG Maurice Ostro et le grand rabbin du Royaume-Uni Jonathan Sacks lors d’une réception organisée à Londres le 15 février 2012 pour marquer le jubilé de diamant. (Crédit : AP Photo/Matt Dunham, Pool)

Sacks était décédé quelques mois après le début de la pandémie de coronavirus – avant d’avoir eu l’occasion de voir comment le monde serait affecté par la maladie, la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine et surtout le pogrom qui avait été commis dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023. Les hommes armés avaient massacré plus de 1 200 personnes et kidnappé 251 personnes, qui avaient été prises en otage à Gaza.

Cette attaque sanglante avait déclenché une vague d’antisémitisme dans une grande partie du monde occidental – et la plus longue guerre de toute l’Histoire d’Israël.

« L’une des principales questions que les gens me posent presque tous les jours – c’est le cas en particulier depuis deux ans, depuis le 7-Octobre – c’est de savoir ce qu’aurait dit le rabbin Sacks à l’heure actuelle », indique la chercheuse. « Hélas, il n’est plus là pour défendre le peuple juif dans le monde, mais au lieu de compter sur un leader qui n’est plus avec nous, il faut se dire que son héritage nous donne à tous de plus grandes responsabilités, celles de nous mobiliser et de réfléchir à ce que nous pouvons faire en ces temps difficiles ».

« C’est à nous d’explorer et d’approfondir sa pensée afin de pouvoir nous-mêmes retrouver ses réponses à cette situation », ajoute-t-elle.

Le Dr Miriam Feldmann-Kaye, professeure adjointe à l’université Bar-Ilan, rencontre Lord David Wolfson à la Chambre des lords à Londres dans le cadre de la création d’un cours sur la philosophie du défunt rabbin Jonathan Sacks, qui devrait être lancé en ligne le 11 novembre 2025. (Autorisation : Omri Dagan)

Autre idée au cœur de la pensée du rabbin Sacks : le concept de leadership.

« Quand nous écrivons, quand nous pensons et quand parlons, nous devons, en fait, nous imaginer comme des leaders, comme des personnes influentes », explique Feldmann-Kaye. « Même si cette influence est relativement faible, nous avons tous, à notre niveau, le pouvoir d’influencer les personnes qui nous entourent par la manière dont nous utilisons notre langage ».

Ce cours est un projet qui a été établi par le Jonathan Sacks Institute, une organisation universitaire qui vient d’être créée au sein de Bar-Ilan et qui se consacre à la promotion de son héritage.

Selon Feldmann-Kaye, l’université prévoit d’inscrire des dizaines de milliers d’étudiants à ce cours au cours de la prochaine décennie.

« Il s’agit du premier cours universitaire enseigné en hébreu qui lui est consacré, et je le considère comme un cours pionnier qui permettra de transmettre le profond héritage intellectuel du rabbin Sacks », confie la chercheuse.

« Il faut absolument réaliser que le rabbin Sacks est aujourd’hui un leader très influent de la pensée juive en Israël », ajoute-t-elle. « Ce qui témoigne d’un intérêt manifeste pour une certaine forme de pensée renouvelée sur l’identité juive, sur ce que signifie avoir une foi religieuse dans une société moderne ».

Le Grand Rabbin Lord Jonathan Sacks escorte le Prince Charles (à droite) lors de son dîner d’adieu. (Crédit photo : John Rifkin/Autorisation)

Feldmann-Kaye dit espérer que Sacks sera rapidement considéré comme l’un des penseurs juifs les plus influents de l’époque moderne.

« Mon objectif, dans l’ensemble, c’est d’intégrer la philosophie du rabbin Sacks dans le canon de la pensée juive moderne », déclare-t-elle. « Je vois des penseurs tels que le rabbin Joseph Soloveitchik et le rabbin Abraham Joshua Heschel, et je pense que le rabbin Sacks doit vraiment être intégré dans ce canon. Je consacre mon travail à son intégration dans ce canon parce que je crois que nous avons tous beaucoup à apprendre de ses valeurs et de ses principes intellectuels. »

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