Un point de ravitaillement improvisé pour les soldats à la frontière avec Gaza attire des bénévoles du monde entier
Créé le 7 octobre 2023 par des frères désireux d’aider leurs compatriotes israéliens, Shuva Achim est devenu un incontournable pour les soldats et ceux qui se rendent dans le sud
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Il fait froid et il pleut, ce soir-là, à Shuva Junction, non loin de la frontière avec Gaza. Mais à l’abri de cette aire de repos installée au bord de la route, du nom de Shuva Achim (Les frères Shuva), l’ambiance est chaleureuse et conviviale.
Des réservistes âgés d’une quarantaine d’années sont assis sur des bancs en bois, en train de manger une soupe chaude, tandis que des conscrits se régalent d’assiettes de goulasch brûlant.
« C’est de la vraie cuisine maison », assure l’un d’eux. « C’est comme si on était à la maison. »
Dans un coin, un soldat joue de la guitare tandis qu’un bénévole allemand l’accompagne au chant.
Non loin, Yevgenia Menschikovsky, kinésithérapeute à la retraite, distribue la nourriture. Originaire du Kazakhstan installée à Netivot, elle est, tout comme son mari Boris, une habituée de cet endroit.
« Mon mari épluche et coupe les légumes, et moi je cuisine », explique-t-elle en montrant du doigt le riz, les quiches et les pommes de terre.
Alors que l’attention du pays tout entier se tourne vers la menace des missiles en provenance d’Iran et du Liban, les soldats continuent d’aller et venir à Gaza.
Avant qu’ils n’y entrent mais aussi dès leur retour, Shuva Achim les attend. L’animateur des lieux, Dror Trabelsi, 31 ans, qualifie ce lieu de rassemblement de « Tente d’Abraham », où tout le monde est le bienvenu.
Trabelsi est une tornade d’énergie, qui s’interrompt régulièrement pour embrasser un soldat ou régler un problème logistique. Qu’un soldat ait besoin de ruban adhésif en téflon ou que des commandants aient besoin d’un coin calme pour dormir, Trabelsi trouve la solution.
« Shuva Achim a dès le départ été bien plus que des tables et de la nourriture », explique-t-il, « des personnes capables d’apporter une aide immédiate, sans complications. »
Une partie de ce relais routier en bois a un espace dédié aux vêtements, sous-vêtements, produits d’hygiène et autres — et tout est gratuit pour les soldats.
Situé à huit minutes seulement de la frontière avec Gaza et à une minute de la Route 232, le carrefour de Shuva a été pris d’assaut par le Hamas le 7 octobre 2023. Une fois que l’armée israélienne a neutralisé les terroristes qui avaient attaqué des véhicules de secours, ce matin-là, elle a fait de ce carrefour un point sécurisé qui a permis d’accueillir un hôpital de campagne.
C’est précisément ce jour-là que l’initiative a débuté, avec une simple table de pique-nique installée par le frère de Dror, Koby, qui vit dans le moshav Shuva, tout près du carrefour. Et depuis, toute la famille Trabelsi s’est impliquée.
« Au départ, l’armée a mobilisé des centaines de milliers de soldats qui pensaient ne pas rester là longtemps », se souvient Trabelsi. « Lorsque le Hamas a fait irruption dans les bases et volé les systèmes de communication, ça a compliqué la logistique. »
Pendant plusieurs semaines, Shuva Achim a été la seule et unique organisation civile présente dans la zone de guerre : elle a immédiatement commencé à nourrir jusqu’à 1 500 soldats par jour, devenant tres vite un soutien moral et un lieu pour décompresser. Depuis sa création, le centre a servi plus de 1,5 million de repas à pas moins de 150 000 soldats.
Une histoire de famille
Trabelsi est l’un de ces six frères. Avec ses parents et cinq de ses frères, il vit à Netivot, une ville du sud du pays. Leur mère, Suzie, a préparé les premiers gros plats de couscous, et leur père, Roni, qui est fleuriste, a fourni des bouquets pour les tables de Shabbat — y ajoutant parfois quelques fleurs pour les épouses des soldats libérés.
À l’exception de Yuval, qui a servi comme officier de réserve pendant une grande partie de la guerre, chacun des frères a son rôle : Eliran gère les fournisseurs, Koby s’occupe de la construction et de la logistique, Avichai et Ariel ont beaucoup fait de bénévolat. La « sœur » de cœur des frères, Oshrat, a passé les 18 premiers mois du conflit dans les cuisines de Shuva Achim.
Mais aussi une armée de bénévoles
Le fonctionnement du centre, 24 heures sur 24, repose sur une véritable mosaïque humaine. On y trouve des résidents d’implantations religieux de Cisjordanie qui font du bénévolat aux côtés de laïcs du secteur des hautes technologies venus de Tel-Aviv.
Yevgenia Menschikovsky s’est engagée à cuisiner tous les jours pour les soldats jusqu’à ce que son petit-fils, qui se trouvait à Gaza le 7-Octobre, termine son service militaire. Il est effectivement rentré chez lui, mais Yevgenia continue de cuisiner trois fois par semaine sur ses fonds propres et parfois des dons.
Ilana Katz, maman célibataire d’origine ukrainienne, y emmène sa fille, âgée de 10 ans, pour lui montrer ce qu’est « l’amour inconditionnel ».
Des chrétiens venus des Pays-Bas sont venus faire des frites, et un couple de bédouins venus de Rahat a nettoyé les lieux conformément aux règles de la casheroute en vue de Pessah, l’an dernier.
« Nous sommes l’organisation la moins organisée au monde », dit en plaisantant Trabelsi. « Personne ne s’annonce avant de venir. Seul Hashem le sait », conclut-il en utilisant un euphémisme pour désigner Dieu.
Alléger la peine
Construit pour les soldats, le centre est devenu un sanctuaire pour d’autres personnes et figure désormais sur l’itinéraire de nombreux touristes israéliens ou étrangers venus voir les lieux du drame du 7- Octobre. Il est aussi un lieu d’accueil pour les parents qui ont perdu un être cher, en route vers le site de Nova, où des centaines de festivaliers ont été massacrés.
Un jour, Raaya et Hila Rotem, qui ont été prises en otage au kibboutz Beeri le 7-Octobre, sont passées par là. Ne sachant pas qui elles étaient, Trabelsi leur a offert des petits pains aux boulettes de poisson, une spécialité de Shuva Achim. Depuis, les deux femmes sont revenues y faire du bénévolat.
Le poids émotionnel des lieux est lourd.
« Les soldats ont vu des choses terribles et se confient parfois à nous », confie un bénévole qui tient à conserver l’anonymat. « Leur peine est immense. »
Au début, Shuva Achim coûtait 4 000 dollars par jour, un chiffre qui s’est depuis stabilisé aux environs de 50 000 dollars par mois. Lorsque la famille a dû puiser dans ses économies, une campagne de collecte de fonds sur IsraelGives a permis de récolter près d’un million de dollars sur un objectif de 1,5 million.
Trabelsi n’a pas l’intention de s’arrêter là. Il rêve d’un établissement permanent et de succursales ailleurs en Israël pour tous les soldats « qui se réveillent en sueur la nuit ».
« C’est ma vie désormais », conclut-il. « Les guides touristiques peuvent parler d’Am Yisrael [le peuple d’Israël], mais personne ne peut comprendre avant d’être venu ici. En repartant, ils n’ont qu’un seul mot à la bouche, « Am Yisrael Hai » — le peuple d’Israël vit. »
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