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Interview

Un projet éphémère a permis aux Juifs européens persécutés de se réinstaller au Texas

Dans son nouveau livre intitulé "Melting Point", Rachel Cockerell retrace l'implication de ses ancêtres dans un mouvement méconnu, en utilisant exclusivement leurs propres mots

  • Les premiers immigrants à Galveston, au Texas, dans le cadre du mouvement Galveston. (Crédit : Bibliothèque Rosenberg/Galveston)
    Les premiers immigrants à Galveston, au Texas, dans le cadre du mouvement Galveston. (Crédit : Bibliothèque Rosenberg/Galveston)
  • Les passagers d'un navire en route vers Galveston, au Texas, au début du XXᵉ siècle. (Crédit : Elaine Stein)
    Les passagers d'un navire en route vers Galveston, au Texas, au début du XXᵉ siècle. (Crédit : Elaine Stein)
  • Emmanuel Jochelman prononçant un discours, sur une photo non datée. (Crédit : Autorisation)
    Emmanuel Jochelman prononçant un discours, sur une photo non datée. (Crédit : Autorisation)

Lorsqu’elle a commencé à travailler sur un projet de livre documentaire consacré à sa grand-mère juive décédée au Royaume-Uni, l’auteure Rachel Cockerell était loin de se douter que ses recherches lui permettraient de découvrir l’implication de son arrière-grand-père, tombé dans l’oubli depuis longtemps, dans une initiative secrète du début du XXᵉ siècle visant à accueillir des réfugiés juifs à Galveston, au Texas.

C’est sur cette découverte inattendue que Cockerell s’est appuyée pour écrire son nouvel ouvrage, Melting Point: Family, Memory, and the Search for a Promised Land (« Point de fusion : famille, mémoire et quête d’une terre promise »).

Publié au printemps dernier par les éditions Farrar, Straus & Giroux, il a fait l’objet de nombreuses éloges, notamment de la part du Sunday Times et du New York Times. Dans une approche non conventionnelle, l’histoire n’est pas racontée par l’auteure, mais à travers les mots et les histoires entremêlées des différents protagonistes.

« Je pense que j’ai pris conscience que je n’étais pas un personnage du livre », a expliqué Cockerell lors d’un entretien téléphonique avec le Times of Israel.

« Je n’étais pas là lorsque les premiers immigrants de Galveston sont arrivés au Texas. Je n’étais pas là dans la maison familiale [à Londres] après la Seconde Guerre mondiale… Je me suis demandé ce que ma voix viendrait faire dans cette histoire. »

L’auteure raconte l’histoire à travers des extraits de sources primaires, des transcriptions d’entretiens et des articles de journaux contemporains. Certaines citations ne font qu’une phrase, tandis que certains récits personnels s’étendent sur plusieurs pages. Le chapitre 15 inclut notamment un article du Washington Times du 8 juin 1907 intitulé « Une colonie d’Israéliens met le cap sur le Texas ».

Les passagers d’un navire en route vers Galveston, au Texas, au début du XXᵉ siècle. (Crédit : Elaine Stein)

« Presque tous étaient des Juifs russes, et leurs foyers s’étendaient des frontières sud de l’Empire aux étendues gelées et désolées de Sibérie », rapportait le B’nai B’rith Messenger.

Cockerell a expliqué avoir trouvé l’inspiration pour son approche dans le roman de George Saunders sur la guerre civile américaine, Lincoln in the Bardo, qui est en partie raconté du point de vue des « fantômes d’un cimetière » et qui « m’a montré que les genres sont plus flous et fluides qu’on ne le pense ».

« On peut faire d’un livre ce qu’on veut. »

Parmi les voix qui s’expriment dans le livre figure celle de l’arrière-grand-père juif russe de l’auteure, David Jochelman, qui, au début du XXᵉ siècle, était un membre clé d’un projet appelé le Mouvement Galveston.

Actif de 1907 à 1914, ce projet était le fruit d’une collaboration entre le financier et philanthrope juif Jacob Schiff et le dramaturge juif britannique Israel Zangwill. Rompt avec le mouvement sioniste, il visait à trouver un nouveau foyer pour les Juifs d’Europe de l’Est menacés par la violence antisémite – et cherchait intentionnellement une destination qui ne soit ni la Palestine ottomane ni New York.

« Heureusement pour moi, [Jochelman] avait un nom facile à trouver sur Google », a souligné Cockerell.

« Son nom était toujours mentionné dans la même phrase que le mot ‘Galveston’ … C’était un projet oublié qui a amené 10 000 réfugiés au Texas. »

Ce livre retrace toute une période de l’histoire. Il commence au début du XXᵉ siècle, avec Theodor Herzl et le mouvement sioniste qui cherchaient à trouver un refuge outre-mer pour les Juifs européens menacés. Il se termine dans les années 1950, lorsque l’une des branches de la famille Cockerell a décidé d’émigrer vers l’État d’Israël nouvellement indépendant.

Les articles de presse du début du XXᵉ siècle cités dans le livre relatent les pogroms qui ont poussé les sionistes à encourager l’émigration. Au milieu du XXᵉ siècle, les médias internationaux ont couvert la reconnaissance de l’État d’Israël. Certains articles célébraient la création d’une patrie juive, notamment pour les survivants de la Shoah, tandis que d’autres déploraient le sort des 750 000 Arabes palestiniens déplacés.

Présentation du « melting pot »

Pour écrire son livre, Cockerell a effectué des recherches dans les archives et mené des entretiens dans plusieurs régions des États-Unis, notamment à Galveston, où elle a rencontré le regretté rabbin Jimmy Kessler pour parler du Mouvement Galveston.

Kessler était « charmant, jovial et… plein d’histoires, de blagues et de rires », a-t-elle dit en évoquant une rencontre avec le rabbin et son épouse près de la plage, sous un soleil radieux et au milieu des vagues déferlantes.

« Melting Point: Family, Memory, and the Search for a Promised Land », de Rachel Cockerell. (Crédit : Autorisation)

« Nous avons parlé du ‘melting pot’ et de ce que signifie être Juif américain. »

Notez bien cette expression, « melting pot ».

Aujourd’hui, cette expression bien connue pour décrire l’expérience des immigrants aux États-Unis a été inventée par le dramaturge Israel Zangwill, susmentionné. Il s’agissait en réalité du titre d’une pièce qu’il avait écrite et dont la première représentation, en 1908, fait partie du récit du livre. Le président Theodore Roosevelt était présent et a félicité le dramaturge.

« C’est la première fois que l’expression ‘melting pot’ a été utilisée comme métaphore pour décrire le projet des États-Unis d’Amérique », a expliqué Cockerell, « les immigrants arrivant en Amérique et s’assimilant, devenant ainsi de nouveaux Américains brillants ».

La pièce met en scène deux immigrants russes aux États-Unis : David, un Juif, et Vera, une chrétienne, qui tombent amoureux et découvrent que leurs passés sont inextricablement liés.

Le père de Vera était un fonctionnaire du tsar ayant joué un rôle dans la mort de la famille de David lors du pogrom de Kichinev, un événement historique réel. Néanmoins, les deux amoureux se retrouvent et choisissent de mettre de côté leurs identités passées pour se concentrer sur leur nouvelle vie d’Américains.

« Certains se demandaient si Zangwill pouvait réellement croire en sa propre pièce, à savoir que l’assimilation était la réponse à la question juive », a noté Cockerell.

« En privé, Zangwill avait déclaré que l’Amérique était l’euthanasie des Juifs. »

Rachel Cockerell, auteure de « Melting Point: Family, Memory, and the Search for a Promised Land ». (Crédit : Iona Wolff)

Pourtant, Zangwill est resté fidèle au Mouvement Galveston, même lorsque celui-ci s’est heurté à l’opposition des autorités américaines chargées de l’immigration, qui remettaient en question l’admissibilité de certains immigrants. Le mouvement a finalement été abandonné en 1914, l’année même du début de la Première Guerre mondiale, officiellement en raison de la longueur de la traversée transatlantique vers le Texas.

Dans le livre, Zangwill conseille à son assistant, Jochelman, qui est malade, de déménager en Angleterre : « Tu as encore beaucoup à faire et à réfléchir pour le monde entier. »

L’histoire suit ensuite les parcours de divers membres de la famille Cockerell, alors que l’action se déplace de Galveston à New York, puis de New York à l’Angleterre, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dans une Angleterre ravagée par la guerre, deux branches de la famille se retrouvent de manière inattendue.

Il se trouve que Jochelman avait eu une première femme avant d’épouser l’arrière-grand-mère de Cockerell. De ce premier mariage, Jochelman avait eu un fils nommé Emjo Basshe, dramaturge expérimental à New York. « Emjo » est un mot-valise formé à partir de son nom de naissance, Emmanuel Jochelman.

Theodor Herzl (à droite) avec sa mère Janet et le dramaturge Israel Zangwill, lors du sixième congrès sioniste, à Bâle, en Suisse, en 1903. (Crédit : Archives sionistes centrales)

De Emjo à cousin Jo

Emjo était un auteur dramatique à New York, aux côtés des sommités littéraires John Dos Passos et Michael Gold, dans le cadre d’un projet visant à faire découvrir le théâtre d’avant-garde au grand public. La partie du récit consacrée à New York intègre des citations de personnalités éminentes de l’époque, de Ernest Hemingway à Dorothy Day. Emjo et son épouse, une belle chrétienne du Sud nommée Doris Troutman, menaient une vie bohème dans le sud de Manhattan tout en élevant leur fille, Jo. Cockerell a rencontré et interviewé Jo au Canada.

« C’était un plaisir de discuter avec elle », a déclaré Cockerell.

« Dès que j’ai décroché le téléphone, j’ai su qu’elle était l’une des pièces manquantes du livre. Ses souvenirs des années 1930 à New York étaient plus précis que mes souvenirs d’hier. »

Les souvenirs scintillants de Jo parsèment le livre, notamment ceux de son enfance dans un environnement new-yorkais diversifié, multilingue et multiculturel : « Tous les amis de ma mère et de mon père vivaient dans le Village. La plupart d’entre eux étaient des écrivains ou des artistes. Nous avions des amis marionnettistes. C’était la meilleure enfance qu’un enfant pouvait avoir, car personne n’était normal – il n’y avait pas d’hommes d’affaires. »

« Elle a évoqué les causeries au coin du feu de Franklin D. Roosevelt et ce que ressentaient les New-Yorkais à l’époque, alors que les nuages de la guerre s’amoncelaient au-dessus de l’Europe, avec le sentiment inquiétant que quelque chose allait se produire », a poursuivi Cockerell.

Jochelman avait entre-temps fondé une nouvelle famille à Londres, où lui et son épouse eurent deux filles, Fanny et Sonia. Jeune adulte, Fanny publia un roman avant de se marier et d’avoir quatre enfants. Elle était la grand-mère de Cockerell, mais elle mourut avant la naissance de la future auteure.

Après la Seconde Guerre mondiale, deux groupes de descendants de Jochelman se sont retrouvés de manière inattendue. Jo a contacté ses proches à Londres, qui l’ont invitée à séjourner chez eux. Jo se souvient d’une vie familiale animée, mais désorganisée, à Londres, et a partagé ces souvenirs avec Cockerell.

Emmanuel Jochelman prononçant un discours, sur une photo non datée. (Crédit : Autorisation)

Comme le décrit le livre, la maison familiale était souvent en désordre, Fanny était une conductrice imprudente et elle perdait parfois ses affaires, voire l’un de ses quatre enfants. La situation était devenue si chaotique que les familles de Fanny et de sa sœur Sonia ont fini par décider de continuer à vivre sous le même toit, mais en occupant des étages différents.

Bien que Fanny soit décédée avant la naissance de Cockerell, sa vie a une importance particulière pour l’auteure.

« Je me reconnaissais tellement en elle, et elle en moi », a confié Cockerell.

Et qu’en est-il du projet initialement consacré à Fanny, qui a fini par prendre une tournure complètement imprévue ?

« Je voulais que ce livre ressemble davantage à un roman qu’à un ouvrage historique, afin qu’il soit totalement captivant », a expliqué Cockerell.

« J’espère prouver que ce format mêlant sources primaires ne se limite pas aux livres consacrés aux Juifs russes émigrés au Texas. »

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