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Une femme rabbin expulsée de son logement à Cracovie, ancienne propriété de Juifs tués durant la Shoah

Tanya Segal, 1ère femme rabbin de Pologne, perd son logement dans l'immeuble de "La Liste de Schindler" à cause de l'absence de lois sur la restitution des biens spoliés pendant la Shoah en Pologne

La femme rabbin Tanya Segal au 12, rue Jozefa à Cracovie, en Pologne, alors qu'elle est expulsée de son appartement, le 31 juillet 2025. (Crédit : Autorisation de Marta Kalamar via JTA)
La femme rabbin Tanya Segal au 12, rue Jozefa à Cracovie, en Pologne, alors qu'elle est expulsée de son appartement, le 31 juillet 2025. (Crédit : Autorisation de Marta Kalamar via JTA)

JTA – Lorsque Tanya Segal, femme rabbin, a trouvé un appartement au 12, rue Jozefa à Cracovie il y a dix ans, elle était enthousiasmée.

Segal savait que l’édifice avait servi de décor au film « La Liste de Schindler », qu’il avait autrefois abrité un rabbin et une maison d’étude juive, et que la famille juive qui en était propriétaire dans les années 1940 avait été assassinée pendant la Shoah. Elle a alors décidé de faire revivre ce lieu où des vies juives avaient été anéanties, y ranimant un nouveau souffle pour sa communauté.

« Les portes de la maison étaient toujours ouvertes »,a expliqué Segal. Originaire de Moscou, elle est, en tant que fondatrice de la congrégation Beit Krakow, la première femme à exercer à plein temps la fonction de rabbin en Pologne. Son appartement servait même parfois de cadre à des offices, des seders et des repas de shabbat.

« Tout le monde savait où je vivais, où l’on pouvait venir, et où l’on pouvait demander à me rencontrer », a-t-elle ajouté.

Puis, le mois dernier, Segal a été expulsée à la demande d’un fonctionnaire polonais chargé de gérer l’immeuble, et contrainte de déménager sous la supervision des forces de l’ordre. Selon les organismes de surveillance, cette situation est une conséquence extrême de l’absence de loi sur la restitution des biens spoliés pendant la Shoah en Pologne. En effet, en raison de ce défaut de loi, l’immeuble se retrouve officiellement « sans propriétaire », laissant les locataires dans une situation d’incertitude permanente. Et c’est également cette absence de loi qui a entraîné l’expulsion de Segal.

« La Pologne reste le seul État membre de l’Union européenne à ne pas avoir adopté de loi nationale prévoyant la restitution ou l’indemnisation des biens privés confisqués pendant la Shoah ou nationalisés par le régime communiste d’après-guerre », a indiqué Gideon Taylor, président de la World Jewish Restitution Organization, à la Jewish Telegraphic Agency (JTA).

La cour du 12, rue Jozefa, au cœur du quartier juif historique de Kazimierz à Cracovie, en 2024 (à gauche) et en 1943 (à droite) pendant la Shoah, lorsque les Juifs qui vivaient dans cet immeuble ont été assassinés. (Crédit : Artur Widak/NurPhoto via Getty Image / via JTA)

Si certains Juifs spoliés de leurs biens pendant la Shoah ont réussi à les récupérer ou à obtenir une indemnisation grâce à ce que l’organisation de Taylor décrit comme des « circonstances techniques très particulières », la Pologne n’a jamais connu de mesures de restitution aussi larges et transparentes que dans d’autres pays.

La WJRO a beau faire pression depuis des décennies sur les gouvernements polonais successifs pour qu’ils se penchent sur cette question, elle n’a obtenu aucun résultat. Pire encore : la situation s’est en fait aggravée, a confié Taylor.

En 2021, en effet, le gouvernement polonais a adopté une loi qui « empêche toute contestation des décisions administratives datant de plus de 30 ans, même si ces décisions sont dénuées de fondement juridique ou ont été prises en violation flagrante de la loi », a poursuivi Taylor. Une nouvelle loi qui a empêché d’innombrables actions en cours d’aboutir.

C’est alors que le pays était dirigé par le Parti Droit et justice que cette loi a été adoptée, un parti également connu pour avoir criminalisé les déclarations suggérant une collaboration entre la Pologne et le régime nazi. Droit et justice est revenu au pouvoir cet été, avec à sa tête un historien révisionniste de la Shoah.

Au fil des ans, les Polonais non juifs ont pu demander relativement facilement la restitution de leurs biens. Il leur suffisait de se rendre au tribunal. Mais pour les héritiers juifs dispersés à travers le monde, la procédure « est très fastidieuse », a déploré le grand rabbin du pays, Michael Schudrich.

Et lorsque les Juifs tentent d’obtenir réparation, le processus est empêché par l’absence d’une loi globale sur la restitution, a-t-il ajouté. Le problème, selon lui, est particulièrement prononcé à Cracovie : à Varsovie, où il habite, la plupart des biens ont été détruits pendant la guerre. Par conséquent, en termes de structures, il ne restait pratiquement rien à récupérer.

« Alors qu’à Cracovie, tout est toujours debout », a souligné Schudrich.

Le 12, rue Jozefa est une illustration parfaite de tout ce qui peut mal tourner.

Avant la Seconde Guerre mondiale, l’immeuble appartenait à Salomon Fendler, qui en avait transféré la propriété à sa fille, Annie Isenberg. Tous deux ont été assassinés durant la Shoah.

Il a servi de décor au film oscarisé de Steven Spielberg, « La Liste de Schindler », qui relate de manière dramatique le sort réservé à la grande majorité des habitants du quartier. Dans le film, les nazis chassent les Juifs de leurs appartements et jettent leurs biens, depuis les balcons, dans la cour pittoresque en contrebas.

Image du film « La Liste de Schindler », 1993.

Le quartier de Kazimierz, où se situe l’immeuble, a été classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1978 en raison des nombreux sites juifs qu’il abrite.

Après la chute du communisme, le gouvernement démocratique de Pologne, fondé dans les années 1990, a confié les biens non réclamés, parmi lesquels le 12, rue Jozefa, à des gardiens appelés « conservateurs ».

Les conservateurs sont censés protéger les biens non réclamés. Ils sont également chargés de « rechercher des informations permettant d’identifier les héritiers, et d’informer ces derniers de l’ouverture de la succession », a fait savoir une porte-parole de la ville de Cracovie.

En 25 ans, aucun progrès n’a été réalisé dans ces recherches pour le 12, rue Jozefa, même si les familles Fender et Isenberg ont effectivement des descendants. « C’était une grande famille », a raconté Marta Kalamar, présidente de Beit Krakow et de la Fondation pour le Centre du judaïsme progressiste et réformé de Cracovie. « Et nous avons même retrouvé la trace de certaines personnes après une seule heure sur Internet. »

Mais les conservateurs, a-t-elle estimé, ne sont pas aussi motivés ni aussi aptes à retrouver d’éventuels ayants droit.

« Les conservateurs ne retrouvent presque jamais les descendants, [et] aucun moyen n’a été mis en place pour vérifier s’ils sont efficaces dans leur travail », a-t-elle affirmé. « Ce conservateur, par exemple, ne parle ni anglais ni hébreu. Comment peut-il rechercher des descendants ? Les conservateurs sont connus pour leur absence d’efficacité dans ce domaine essentiel. »

Les conservateurs, d’après Marta Kalamar, excellent toutefois dans la gestion des biens, soucieux de les garder occupés par des locataires payant régulièrement leur loyer. Le premier conservateur du 12, rue Jozefa avait loué l’appartement, il y a environ 25 ans, à une famille juive qui allait plus tard devenir membre de la communauté de Segal, a-t-elle précisé. On a demandé à cette famille de réaliser quelques travaux de rénovation, ce qu’elle a fait, a-t-elle ajouté. En 2015, c’est à cette famille, qui a refusé tout commentaire public, que Segal a sous-loué l’appartement.

Le premier conservateur a été licencié il y a environ six ans, après un rapport de la fondation de Kalamar selon lequel il avait procédé sans permis à des rénovations de la façade de l’immeuble, classé bâtiment historique, a-t-elle expliqué.

Le conservateur suivant, Marcin Trzeciak, a rapidement demandé au tribunal d’interdire à la fondation de Kalamar « d’intervenir dans la préservation du patrimoine de ce bâtiment ».

La police a été dépêchée pour superviser l’expulsion de la rabbine Tanya Segal du 12, rue Jozefa à Cracovie, en Pologne, le 31 juillet 2025. (Crédit : autorisation de Marta Kalamar/via JTA)

Sa demande n’a pas abouti, mais il a tout de même obtenu le prononcé par une cour d’appel de la non validité du bail initial, dans une décision rendue le 22 mai. Le détail des explications de cette décision a été envoyé à Segal le 14 juillet.

« En Pologne, si un contrat contient une erreur importante et que vous la trouvez, vous pouvez invalider l’accord, même 25 ans après », a déploré Kalamar.

« Le conservateur n’a répondu à aucune des lettres envoyées par Segal ou par la fondation. Il n’a jamais répondu au téléphone, ni à aucun e-mail », s’est-elle indignée.

Trzeciak n’a pas répondu aux demandes de commentaires de la JTA.

Segal a donc dû s’en aller. L’expulsion s’est déroulée sans incident le 31 juillet, en présence de la police, comme l’avait demandé le conservateur, a raconté Kalamar.

« Ça a été un moment réellement douloureux, et très triste », a confié Segal.

La porte-parole de la ville a quant à elle fait savoir que, la gestion du 12, rue Jozefa ayant été transférée à l’autorité municipale chargée de l’urbanisme il y a plus de 20 ans, la ville ne disposait donc d’aucune information sur « les occupants des locaux situés dans cet immeuble, ni sur l’existence d’une procédure d’expulsion ou d’exécution visant les résidents ».

Un policier allemand vérifie les papiers d’identité de Juifs à Cracovie, en Pologne, en 1941. (Crédit : Archives nationales de Cracovie via JTA)

Et de souligner que de nombreux cas de réclamations de biens sont encore en cours à Cracovie.

Créée en 2017, la Fondation pour le Centre du judaïsme progressiste et réformé de Cracovie rénove actuellement une synagogue installée dans une cour, à l’angle des rues Mostowa et Trynitarska, à trois pâtés de maisons du 12, rue Jozefa. L’édifice deviendra le siège permanent de la congrégation.

Pour l’instant, plusieurs sites se relaient pour accueillir les offices religieux de la congrégation. Le bâtiment de la rue Jozefa où vivait la rabbin Segal était « d’une grande importance » dans le cadre de cette rotation des lieux, a confié Kalamar. D’autant plus que la plupart des membres de la congrégation « sont nés à Cracovie et se sentent étroitement liés à son histoire juive ».

Tout comme Schudrich, Segal est venue de l’étranger pour servir en Pologne. Elle a été ordonnée rabbin en Israël, en 2007, au Hebrew Union College-Jewish Institute of Religion. Elle s’est d’abord installée à Varsovie, avant de créer dès 2009 une congrégation réformée à Cracovie. Elle a raconté être venue en Pologne à plusieurs reprises lorsqu’elle était étudiante, et avoir « vraiment ressenti ce vide, du point de vue d’une femme juive » ».

La communauté compte aujourd’hui 30 membres officiels, mais peut réunir des centaines de personnes pendant les fêtes, a déclaré Segal, qui s’occupe également d’une congrégation en République tchèque. Elle a participé à la première cérémonie de bat mitzvah de sa congrégation en 2012, et a également lancé le Midrash Lab, qui réinterprète les textes juifs à travers la musique, la danse et le théâtre.

Depuis son expulsion, Segal a déposé une plainte contre l’huissier auprès du tribunal au motif qu’il a « transformé ce qui aurait dû être une simple restitution volontaire d’un appartement en une expulsion forcée requérant l’intervention de la police », a annoncé Kalamar. « Cette expulsion forcée n’avait aucun fondement juridique à ce moment-là. Le délai réglementaire pour la restitution de l’appartement n’était en effet pas encore écoulé, et la rabbin Segal avait accepté de rendre volontairement l’appartement. »

Le 12, rue Jozefa, dans le quartier de Kazimierz, à Cracovie, a servi de décor pour le film « La liste de Schindler ». (Crédit : Capture d’écran de Google Maps via JTA)

Aucune date n’a encore été fixée pour l’audience qui doit suivre la plainte, a indiqué Kalamar, qui a précisé qu’elle souhaitait également établir si Trzeciak disposait d’une autorisation du tribunal pour demander l’expulsion de Segal. Si tel n’est pas le cas, a-t-elle annoncé, « nous porterons plainte contre le conservateur auprès du tribunal ».

Dorénavant, Segal affirme que, quoi qu’il puisse arriver, elle ne renoncera pas à ses efforts pour développer la vie juive dans une ville où cette communauté a failli disparaître, même si elle a pour l’instant perdu la possibilité d’enseigner dans un lieu emblématique de l’expérience juive : une maison du quartier juif historique.

Segal vit maintenant dans un petit appartement qu’elle avait initialement acheté pour son fils, malheureusement décédé pendant la pandémie de Covid. Cet appartement est également situé à Kazimierz. Mais il est hélas trop petit pour accueillir plus de deux ou trois personnes.

« Nous n’allons certainement pas rester les bras croisés et pleurer sur notre sort. Je n’ai pas dormi pendant plusieurs nuits, mais maintenant, ça va », a affirmé Segal. « Je suis de retour. »

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