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Interview"Apporter de la lumière au monde"

Une journaliste perpétue la mission du rabbin Eli Schlanger assassiné à Bondi Beach

Un ouvrage à quatre mains sur la vie et la foi rend hommage au rabbin tué lors de la fête de Hanoukka qu’il avait organisée en décembre dernier

Le rabbin Eli Schlanger sur une photo non datée (Autorisation)
Le rabbin Eli Schlanger sur une photo non datée (Autorisation)

La journaliste Nikki Goldstein se souvient de la dernière fois où elle a vu le rabbin Eli Schlanger. C’était quelques jours avant qu’il ne se fasse tuer par un terroriste lors de la fête de Hanoukka qu’il avait organisée, en décembre dernier, sur la plage de Bondi, à Sydney.

« Son plus jeune enfant n’avait que deux semaines. À la fin de notre journée de travail sur le livre, il s’est calé dans son fauteuil et a souri comme le chat du Cheshire [dans le roman Les Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll] », se rappelle Mme Goldstein, qui lui demande alors ce qui le fait sourire.

« Je suis très heureux », lui répond-il. « J’ai cinq beaux enfants en bonne santé. J’aime ma femme, j’aime ma famille, et je fais pleinement ce que je suis censé faire. Je suis sur ma voie. »

Mais le chemin de Schlanger allait prendre fin prématurément le dimanche suivant, lorsque deux terroristes inspirés par l’État islamique ont ouvert le feu sur les participants à la traditionnelle fête « Hanukkah by the Sea », qu’il avait organisée et au cours de laquelle on allumait les bougies.

Cette fête, à laquelle avaient pris part un millier de membres de la communauté juive de Sydney, s’est transformée en bain de sang : 15 personnes, dont Schlanger, qui avait 41 ans, ont été abattues, et des dizaines d’autres ont été blessées lors d’un attentat antisémite parmi les plus meurtriers de l’histoire récente.

Goldstein est « sous le choc » lorsqu’elle apprend la mort de Schlanger, mais elle prend vite conscience que le livre consacré aux enseignements du judaïsme, sur lequel elle travaillait avec lui depuis près d’un an, est bien plus qu’un simple guide religieux.

Une femme tenant son enfant dans ses bras après une fusillade lors d’un événement organisé à l’occasion de Hanoukka, à Bondi Beach, à Sydney, le 14 décembre 2025. (Crédit : David Gray/AFP)

« Je me suis réveillée un matin en sachant que les valeurs d’Eli et sa mission, qui consistait à apporter lumière et amour au monde, ne mourraient pas avec lui. Au fil de ces nombreuses heures de conversation, il m’a préparée à être sa porte-parole, sa soldate, celle qui porterait son flambeau », écrit Goldstein dans l’introduction du livre « Conversations with My Rabbi : Timeless Teachings for a Fractured World ».

Goldstein, qui n’est pas pratiquante, a co-écrit ce livre avec Schlanger dans l’idée de proposer aux non-juifs un guide sur les enseignements éthiques universels des Lois de Noé, ancrés dans la sagesse juive et les enseignements du mouvement hassidique Habad.

Depuis le décès de Schlanger, ce projet a pris une dimension supplémentaire : être un hommage à son existence.

Une rencontre qui était écrite

Avec le recul, Nikki Goldstein estime que leur rencontre et la genèse de cet ouvrage à quatre mains étaient écrits. Ils venaient de commencer le dernier chapitre lorsque Eli Schlanger a été tué.

« Eli m’a choisie pour mener cette tâche à bien », assure-t-elle. « Ce livre contribue à perpétuer sa lumière. »

L’auteure Nikki Goldstein (Avec l’aimable autorisation de Nick Cubbin)

Nikki Goldstein dit se souvenir très clairement de sa rencontre avec Eli Schlanger, même si elle n’était pas consciente de tout, à ce moment-là. En septembre 2022, elle se trouvait en effet en soins intensifs, à l’hôpital St Vincent de Sydney, souffrant d’une grave poussée d’une maladie pulmonaire déjà bien installée.

Les médecins l’avaient placée dans un coma artificiel et avaient conseillé à ses proches de se préparer au pire. Alors qu’ils attendaient, sa fille a aperçu un homme vêtu d’un costume traditionnel juif.

« Papa, ce n’est pas un rabbin ? », demanda-t-elle.

Le mari de Mme Goldstein, Rowan, qui n’est pas juif, s’approcha de l’homme et lui demanda de prier pour sa femme. Le rabbin se rendit à son chevet, dit des prières et, avec l’autorisation de l’infirmière, souffla dans le shofar qu’il avait apporté en vue de Rosh HaShana.

Mme Goldstein ne s’est pas réveillée lorsque les notes du shofar ont résonné dans la pièce. Mais contre toute attente, son état a commencé à s’améliorer au bout de 24 heures. À son réveil, elle a dit à son mari qu’elle sentait que des gens priaient pour elle.

« Je savais que des gens priaient », explique-t-elle. « Plus tard, j’ai découvert qu’il y avait en fait des groupes de prière partout dans le monde qui priaient pour moi. Mais c’est cette prière juive en particulier qui, je crois, a changé le cours de ma vie. »

Quelques jours plus tard, le rabbin est réapparu dans l’embrasure de la porte de sa chambre, dans l’unité de réanimation, surpris de la voir assise. « Vous êtes en vie », lui a-t-il dit.

Il lui a dit qu’il était le rabbin Eli Schlanger, l’aumônier de l’hôpital.

Goldstein, qui se décrit comme une « juive laïque en quête de réponses là où il ne faut pas » et qui ne savait pas grand-chose du judaïsme, si ce n’est l’histoire de sa famille liée à la Shoah, est surprise par la chaleur et l’aisance de Schlanger. Ils commencent a parler et elle lui annonce qu’elle est journaliste et autrice, ce à quoi il répond qu’il a toujours voulu écrire. Elle ne prête pas plus attention que cela à cette remarque.

Mais Schlanger est sérieux. Tout au long des deux années suivantes, ils continuent d’échanger, et peu à peu, l’idée de faire un livre prend forme. Il s’agirait de questions-réponses entre la juive laïque — Goldstein —, qui poserait des questions sur les enseignements juifs, et le rabbin — Schlanger — qui y répondrait.

« Conversations with My Rabbi », par le rabbin Eli Schlanger et Nikki Goldstein (Autorisation)

Le livre serait composé de sept chapitres – un pour chacune des lois de Noé – et s’adresserait à un public pour l’essentiel laïc. Chaque loi servirait de prisme pour répondre aux questions sur le sens de la vie, la souffrance, la famille, la foi et la responsabilité.

Au départ, Goldstein doute que le projet intéresse un large public, estimant qu’il se cantonnerait à la communauté Habad de Schlanger. Mais le concept est bon, assez pour qu’ils se lancent.

Une vie immortalisée

Les petites anecdotes sur la vie de Schlanger, égrenées au fil des pages, sont peut-être plus puissantes encore que les leçons sur la Torah. On en retire l’image d’un homme qui fut, 18 ans durant, rabbin adjoint du Habad-Loubavitch de Bondi, à Sydney, un héros et un enseignant d’une grande humanité — drôle, modeste, capable de prendre appui sur les anecdotes de son ministère d’aumônier de prison, de ses tournées à l’hôpital et de la vie trépidante du Habad pour illustrer des idées abstraites.

« Travailler avec Eli a été une véritable révélation », confie Goldstein. « Très consciemment, il m’a adressé cette invitation douce, généreuse et pleine d’amour à nouer une relation personnelle avec mon Dieu. Il ne m’a jamais poussée à observer les préceptes religieux, et ne m’a jamais jugée. »

Schlanger parcourait Sydney en tous sens pour venir en aide aux gens, qu’il s’agisse d’apporter de la matzah ou une mezouza à des familles, ou de rendre visite à des personnes à l’hôpital ou en prison. La fille de Goldstein le surnommait le « rabbin imprévisible », en raison de la façon qui était la sienne de passer chez eux à l’improviste, pour leur proposer de l’aide.

« Il avait un talent incroyable pour parler avec les gens, quel que soit leur état. C’était son don », explique Goldstein. « C’est pour cela qu’il était tellement apprécié. »

Nikki Goldstein n’a qu’une seule photo d’elle et Schlanger, prise sur sa terrasse, peu de temps après sa sortie de l’hôpital, alors qu’elle était encore fragile et en convalescence.

« Il m’avait appelée pour me dire : ‘C’est Souccot, j’arrive’, et il était effectivement venu avec une tente, un etrog et une branche de palmier », se souvient-elle. « Nous avons célébré Souccot sur ma terrasse. J’étais sans doute l’une des centaines de personnes dont il prenait ainsi soin. »

Le rabbin Eli Schlanger et Nikki Goldstein dans une soucca de fortune installée sur la terrasse de Mme Goldstein, en septembre 2022 (Autorisation)

À la mort de Schlanger, leur livre, celui-même dont Mme Goldstein pensait qu’il ne se vendrait qu’à quelques centaines d’exemplaires, a fait l’objet d’un important contrat d’édition avec HarperCollins et a été publié fin mai à l’intention d’un large public international.

Le dernier chapitre, rédigé après les funérailles de Schlanger, a été rédigé avec l’aide du beau-père de ce dernier, le rabbin Yehoram Ulman, du mouvement Habad, ainsi que d’autres rabbins australiens.

Nikki Goldstein estime que c’est le style d’enseignement de Schlanger, très accessible, qui fait que ce livre parle à des personnes d’horizons très divers.

« On n’a jamais l’impression de se faire sermonner par quelqu’un qui nous fait la morale », souligne Goldstein. « On a le sentiment d’être accueilli par un être humain qui a lui aussi vécu des choses difficiles et a fait face à l’adversité »

C’est une approche qui, pense Goldstein, a accompagné Schlanger jusqu’au dernier moment, lorsqu’il a vu une arme pointée sur lui, alors même qu’il s’apprêtait à allumer la menorah. Des témoins disent qu’il a tenté de parler au tireur, qu’il l’a supplié.

« Alors que tout le monde se jetait à terre, Eli a levé les mains et regardé le tireur droit dans les yeux », conclut Goldstein.

« J’ignore à quoi il pensait à ce moment-là, mais je suis persuadée qu’il a tout fait pour protéger sa communauté. »

« C’était un homme très courageux, cela ne fait aucun doute. »

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