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Analyse

Violences à Bnei Brak après des années de rhétorique rabbinique contre la conscription

L’agression de deux soldates a suivi la diffusion d’une fausse alerte par la Faction de Jérusalem affirmant qu’elles venaient remettre des convocations militaires

Un Juif ultra-orthodoxe arrêté par la police après avoir agressé deux soldates israéliennes, à Bnei Brak, dans le centre d'Israël, le 15 février 2026. (Crédit : Oren Ziv/Flash90)
Un Juif ultra-orthodoxe arrêté par la police après avoir agressé deux soldates israéliennes, à Bnei Brak, dans le centre d'Israël, le 15 février 2026. (Crédit : Oren Ziv/Flash90)

L’attaque collective qui est survenue dimanche après-midi dans la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak, au cours de laquelle des centaines d’hommes se sont rués sur deux soldates de l’armée israélienne, est le dernier épisode en date d’une série d’incidents violents. Elle intervient sur fond de rhétorique de plus en plus dure des grands rabbins à l’encontre de l’armée, qui tend à ériger les réfractaires au service militaire au rang de héros communautaires.

L’incident, au cours duquel des émeutiers ont renversé une voiture de patrouille et incendié une moto de la police, s’est produit après qu’un habitant a apparemment appelé une ligne téléphonique gérée par la faction de Jérusalem pour affirmer à tort que les soldates venues au sein de la localité tentaient de délivrer des ordres de conscription.

Les militaires – des commandantes d’escouade au sein du Corps de l’éducation et de la jeunesse – effectuaient en réalité une visite officielle au domicile d’un conscrit ultra-orthodoxe lorsqu’elles ont fait face à la foule. Elles n’étaient pas affiliées à la police militaire.

« Dans la matinée, notre système a reçu plusieurs signalements concernant des soldates venues remettre des ordres de conscription à des étudiants de yeshivot », indique ainsi un courriel qui avait été diffusé par le groupe radical haredi.

« À 13 heures, à la fin de la session d’étude dans les yeshivot et dans les kollels, le système “Color Black” a publié une mise à jour et un avertissement au public. Au même moment, une foule importante s’est rassemblée pour protester contre la persécution du monde de la Torah », a affirmé la Faction de Jérusalem.

Interrogé par le Times of Israel, un porte-parole du groupe a toutefois nié toute responsabilité dans les violences, soutenant que les émeutes n’étaient « pas organisées » et que les participants relevaient « tous du courant dominant » de la communauté haredi, contredisant ainsi les responsables de la coalition, qui ont décrit les auteurs des violences comme une frange marginale et radicale.

La Faction de Jérusalem, un groupe ultra-orthodoxe extrémiste fort d’environ 60 000 membres, organise régulièrement des manifestations virulentes contre la conscription des étudiants des yeshivot. Elle gère une ligne téléphonique d’alerte qui est destinée à mobiliser la communauté lorsque Tsahal mène des opérations de contrôle liées à la conscription, et elle a contribué à soutenir des étudiants des yeshivot qui avaient été arrêtés pour avoir échappé à la conscription, et ce à hauteur de dizaines de milliers de shekels.

Si l’implication de la Faction de Jérusalem semble, à première vue, conforter les affirmations faites par les députés ultra-orthodoxes qui ont laissé entendre que les émeutiers ne représentaient pas l’ensemble de leur communauté, l’ampleur des récentes mobilisations et la radicalisation du discours anti-conscription des responsables haredim dits « traditionnels » suggèrent que la contestation dépasse dorénavant le seul cadre d’une frange extrémiste.

« La rhétorique des dirigeants haredim est extrêmement virulente. Il devient donc de plus en plus difficile de contenir les jeunes, qui sont naturellement plus impulsifs que leurs chefs spirituels », explique Gilad Malach, chercheur à l’Institut israélien de la démocratie.

« Comme on l’a vu lors des émeutes à Jérusalem, il ne s’agit pas uniquement de jeunes affiliés à la Faction de Jérusalem, mais aussi de jeunes en rupture et de personnes qui recherchent simplement “l’action” », poursuit-il. « Dans un climat aussi hostile à l’armée et à la police au sein de la rue haredi, ils se sentent parfaitement à l’aise pour recourir à la violence. »

Une référence faite par Malach à la grande manifestation anti-conscription qui avait été organisée le mois dernier à Jérusalem, au cours de laquelle de nombreux adolescents haredim avaient allumé des feux, bloqué des axes routiers et attaqué un bus rempli de passagers. Le chauffeur, tentant de fuir les lieux, avait renversé plusieurs manifestants et il avait percuté Yosef Eisenthal, 14 ans.

Des haredim protestant contre la conscription militaire allument se tiennent près d’un feu dans une rue de Jérusalem, le 6 janvier 2026. (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

Une mobilisation qui s’était inscrite dans une série de mouvements de protestation contre les efforts visant à imposer la conscription à la communauté haredi, à la suite d’un arrêt rendu en 2024 par la Haute Cour de justice. Celle-ci avait jugé illégales les exemptions générales du service militaire accordées de manière informelle depuis des dizaines d’années aux étudiants à plein temps des yeshivot.

Près de 80 000 hommes ultra-orthodoxes âgés de 18 à 24 ans sont actuellement éligibles au service militaire, mais ont choisi de ne pas rejoindre les rangs de Tsahal, malgré l’obligation légale. De son côté, l’armée affirme avoir un besoin urgent de 12 000 recrues supplémentaires, en raison de la pression exercée sur les forces régulières et de réserve par la guerre à Gaza et d’autres fronts.

Les manifestants ont bloqué des autoroutes, attaqué des officiers supérieurs de Tsahal et même pris pour cible des législateurs ultra-orthodoxes jugés insuffisamment opposés à la conscription. En janvier, une foule avait fait irruption dans une conférence de Tsahal qui était organisée à Bnei Brak pour les membres de la brigade ultra-orthodoxe Hasmonéenne, attaquant des soldats et des commandants.

Ces violences ont amené le rabbin Dov Lando, chef spirituel de la faction politique Degel HaTorah et l’une des figures les plus influentes de la communauté haredi, à appeler ses fidèles à ne pas participer aux manifestations.

Pour autant, Lando et d’autres rabbins éminents du courant dit « mainstream » haredi ne sont pas revenus sur leur propre rhétorique et ils n’ont pas désavoué des slogans largement repris tels que « Mourir plutôt que servir. »

S’adressant à un rassemblement à Bnei Brak lundi dernier, Lando, qui a explicitement appelé les étudiants des yeshivot à ignorer les ordres de conscription, a déclaré que toute personne complice du « crime terrible » d’arrêter les réfractaires au service militaire devait être consciente qu’elle allait subir le châtiment divin.

Le rabbin Dov Lando (assis) a célébré la libération du réfractaire Tomer Sapayev, après sa sortie de prison militaire, le 21 août 2025. (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

De son côté, le rabbin Moshe Maya, membre du Conseil des sages de la Torah du parti Shas, actuellement au pouvoir, a déclaré à la radio haredi Kol Barama que quiconque arrêterait un réfractaire « n’a pas sa place dans le monde à venir » et mériterait l’excommunication.

Les déclarations des deux rabbins sont intervenues au lendemain d’affrontements entre la police et des émeutiers dans la ville d’Ofakim, dans le sud du pays, après l’arrestation d’un réfractaire haredi.

Interrogé sur un éventuel lien entre les propos de Maya et les violences survenues dimanche à Bnei Brak, un responsable du Shas a assuré au Times of Israel qu’il n’existait « absolument aucun lien », affirmant que les haredim dits traditionnels étaient « capables de distinguer la rhétorique relevant d’un discours admis de toute violence physique ».

« Le fait est que nous ne parlons pas ici des disciples des rabbins séfarades », a-t-il ajouté.

Des détracteurs, dont le député Moshe Tur-Paz (Yesh Atid), contestent toutefois cette analyse. « Même si les émeutiers sont des jeunes radicaux marginaux, les déclarations des dirigeants ont un lien direct avec leurs actes », a déclaré Tur-Paz, membre de la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset, citant un adage talmudique : « Sages, prenez garde à vos paroles. »

Deux soldates de Tsahal sont secourues par la police après avoir été poursuivies par une foule dans la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak, le 15 février 2026. (Crédit : Captures d’écran/David Keshet/X)

Tout en appelant à éviter toute généralisation concernant l’ensemble de la communauté haredi, l’ancien commandant de la police israélienne Amnon Alkalai a abondé dans ce sens. Il a déclaré au Times of Israel que « la rhétorique des grands rabbins qui façonnent l’opinion publique haredi contre la conscription dans Tsahal, ainsi que leur approbation tacite, par action ou par omission, d’expressions telles que “Mourir plutôt que servir” et d’autres déclarations et comportements, est liée aux émeutes de masse visant des soldats, hommes et femmes, ainsi que des policiers ».

« Compte tenu de l’autorité des rabbins, dont les fidèles sont loyaux et considèrent souvent leurs paroles comme un impératif divin et un appel à l’action, c’est ainsi que s’établit et se définit la responsabilité rabbinique », a-t-il ajouté, estimant que si les rabbins ne sont peut-être pas pénalement responsables, « la responsabilité publique, elle, existe incontestablement ».

Parmi ceux qui ont condamné les violences, malgré des années de rhétorique virulente, figure l’ancien grand rabbin séfarade Yitzhak Yosef. Dans un communiqué, il a affirmé que « les émeutiers qui profanent le nom du Ciel » doivent être « dénoncés et exclus de la communauté ».

Yosef avait auparavant appelé les étudiants des yeshivot à déchirer et jeter les ordres de conscription « dans les toilettes », et averti que si le gouvernement arrêtait des étudiants des yeshivot pour refus de conscription, la communauté ultra-orthodoxe pourrait être contrainte de quitter Israël. En août dernier, lors d’une conférence sur la Torah, il avait également déclaré : « Si la police militaire vient, opposez-vous à elle », selon le site d’information Ynet.

L’ancien Grand Rabbin séfarade et actuel chef spirituel du parti Shas, Yitzhak Yosef, s’adressant devant une foule, à Bnei Brak, le 21 août 2025. (Crédit : Sam Sokol/The Times of Israel)

Répondant dimanche soir aux critiques adressées à la communauté haredi, le vice-ministre Yisrael Eichler (Yahadout HaTorah) a semblé rejeter la responsabilité des violences sur les autorités.

Dans un communiqué, le responsable politique haredi a dénoncé ce qu’il a qualifié de « violence gouvernementale aveugle qui porte atteinte à des innocents ».

« Cette “campagne de vengeance” menée dans la ville de Bnei Brak met en danger la vie de passants innocents, notamment des nourrissons, des personnes âgées et de jeunes enfants », a-t-il déclaré, semblant faire référence aux mesures prises par Tsahal à l’encontre des réfractaires.

« Nous appelons le ministre de la Sécurité nationale, le commissaire de police et les commandants [de police] à ne pas exécuter des ordres illégaux émanant de responsables politiques et de juristes qui attisent constamment la violence », a-t-il ajouté.

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