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Yitzhak Rabin a été assassiné il y a 30 ans, cette semaine : Le monde juif l’a-t-il oublié ?

Une pièce de théâtre ou un recueil de poésie, entres autres, viennent rappeler aux Juifs d'Israël et d'ailleurs l'importance, aujourd'hui encore, de la mort d'un Premier ministre assassiné alors qu'il défendait la paix

Une foule se rassemble à Tel-Aviv pour commémorer les 30 ans de l'assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, le 1er novembre 2025. (Crédit : Stav Levaton/Times of Israel)
Une foule se rassemble à Tel-Aviv pour commémorer les 30 ans de l'assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, le 1er novembre 2025. (Crédit : Stav Levaton/Times of Israel)

JTA — Il faut être né dans les années 1980 – ou avant – pour avoir encore à l’esprit un souvenir net de la nuit où Yitzhak Rabin avait été abattu, il y a 30 ans cette semaine. Pour la majorité des jeunes adultes, l’assassinat de Rabin a été l’un de ces grands événements appris en cours d’histoire, lors d’une assemblée scolaire ou lors d’une discussion avec leurs parents.

Cet écart — entre un moment historique vécu personnellement, de manière intime, et un fait qui, s’il a été déterminant, se perd dorénavant dans les nombreuses pages de l’Histoire – est particulièrement prononcé cette année. Alors que le processus de paix défendu par Rabin semble plus éloigné que jamais et que le cessez-le-feu à Gaza se maintient avec difficulté, les parents, les enseignants, les artistes et les militants ont sans doute des difficultés à expliquer pourquoi la mort d’un Premier ministre israélien, sous l’ère Clinton, pourrait avoir encore aujourd’hui de l’importance.

« Cet événement ne peut pas rester celui d’une seule génération et il doit s’ancrer non seulement dans l’Histoire d’Israël, mais aussi dans l’Histoire juive », estime Barak Sella, 40 ans, qui a été porte-parole du rassemblement national à la mémoire de Rabin en Israël et qui est l’un des fondateurs de la coalition Stand for Democracy, qui promeut l’héritage de Rabin aux États-Unis.

Sella est également l’éditeur d’un recueil de poésie en hébreu et qui a été récemment traduit, « Class of 95, » qui se penche sur le traumatisme de l’assassinat et sur sa pertinence actuelle. Ce recueil et une nouvelle comédie musicale mise en scène à Washington, « November 4 », utilisent des médias différents pour transmettre la même idée, une idée urgente : Celle que le souvenir de Rabin, le souvenir de ce qu’il a représenté dans sa vie et dans la mort, sont déterminants pour parvenir à panser les blessures et pour imaginer une nouvelle voie qu’Israël et ses partisans, à l’avenir, pourraient être susceptibles de suivre.

« L’assassinat de Rabin est le symbole d’un échec de notre démocratie, et c’est quelque chose que nous devons transformer en symbole si nous voulons être capables de devenir une nation juive souveraine », explique Sella. « Les Juifs ont cette capacité de garder un souvenir très fort d’événements qui se sont parfois produits il y a très longtemps – même des souvenirs traumatisants – et ils ont cette capacité de les transformer en symboles de croissance ».

Pour les créateurs du recueil et de la pièce, l’assassinat de Rabin, qui a été tué par un extrémiste juif, a été non seulement un coup fatal porté à la paix entre Israéliens et Palestiniens, mais aussi un exemple choquant de conflit interne entre Juifs. Et si ces artistes – qui sont dans leur majorité de gauche – reconnaissent les profondes divergences d’opinion sur les accords d’Oslo, ils affirment que feu le Premier ministre incarnait une pensée qui pourrait aujourd’hui servir de source d’inspiration pour l’État juif, dans le sillage des atrocités qui ont été commises par le Hamas, le 7 octobre 2023.

Le président Isaac Herzog parle pendant une cérémonie officielle de commémoration de feu le Premier ministre assassiné Yitzhak Rabin à la résidence du président à Jérusalem, le 6 novembre 2022. (Crédit : Haim Zach/GPO)

« Rabin avait une vision et un esprit de créativité moral, des qualités qui font défaut aujourd’hui », indique Danny Paller, qui a écrit la musique et les paroles de « November 4 ». « C’est précisément ce qui rend cette histoire pertinente aujourd’hui. Nous devons nous demander : d’où pouvons-nous tirer notre espoir ? Comment pouvons-nous construire un avenir ? »

Paller, qui vit à Jérusalem depuis 1986, se souvient qu’il était à son bureau le soir où Rabin a été assassiné, cinq jours seulement après la naissance de sa première petite fille.

« Il y avait un mélange de joie, de désespoir, de colère et d’incrédulité », raconte-t-il. « Notre famille a changé cette semaine là. Notre pays a changé cette semaine là ».

« November 4 » est une pièce qui a été créée en Israël, en 2022, dans une version café-concert revue spécialement pour le pays et traduite depuis l’anglais. Quatre femmes jouaient tous les rôles, sortant parfois de leur personnage pour partager leurs propres souvenirs de l’assassinat.

« C’était profondément israélien », dit Paller. « Elles avaient vécu quelque chose de profondément personnel, et elles le restituaient dans un langage artistique très différent ».

Emma Wallach incarne Noa Rabin, Nicole Halmos incarne Leah Rabin et Mitch Greenberg incarne Yitzhak Rabin dans « November 4 », une comédie musicale sur l’assassinat politique qui a changé le cours de l’histoire israélienne. (Crédit : Peggy Ryan via JTA)

Dans la nouvelle production américaine, qui est présentée par Voices Festival Productions et qui sera à l’affiche du 12 novembre au 7 décembre à l’Universalist National Memorial Church de Washington, des personnages qui incarnent Rabin, son épouse Leah et son assassin, Yigal Amir. Rabin, héros de la guerre d’indépendance d’Israël qui avait, dans son temps, menacé de « briser les os » des émeutiers palestiniens, avait serré la main du chef palestinien Yasser Arafat, le 13 septembre 1993. La perspective d’un compromis trouvé avec les Palestiniens après des décennies de conflit sanglant avait provoqué la colère de la droite israélienne. Amir, un sioniste religieux fervent et ultranationaliste, chante ainsi dans la pièce : « Nous avons une mission / Sauver notre nation / C’est le plus haut des sommets ».

« Je ne ressens aucune empathie pour [Amir] », confie Myra Noveck, journaliste pour le New York Times et chercheuse qui vit à Jérusalem, et qui est également l’autrice du livret de la comédie musicale. « Mais il faut comprendre l’autre camp, même lorsqu’il a tort, sans le rejeter en se contentant de dire que cet homme était très certainement un fou ou un incapable ».

Elle ajoute qu’elle a voulu sortir le défunt Premier ministre d’un « culte de la mort » qui amène à le considérer comme un martyr tout en ignorant ce qu’il représentait – en se concentrant sur le débat amer qui avait déchiré Israël au moment des accords d’Oslo et sans occulter les défauts du politicien Rabin, qui avait souvent tendance à rejeter les inquiétudes et les craintes de ses adversaires.

« Nous devons préserver des idées et pas seulement pleurer les morts », explique-t-elle, déplorant la présence, à la barre d’Israël, d’un gouvernement de coalition qui a intégré des personnalités d’extrême droite – comme le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir, l’un des leaders des manifestations qui, selon certains, avaient inspiré l’assassin de Rabin.

« Rabin avait prévu que conserver les territoires contaminerait le reste d’Israël, il avait compris qu’il était impossible de nier les droits d’autrui tout en restent une démocratie. C’est ce que nous constatons aujourd’hui ».

« Nous avons réalisé qu’il y avait un lien direct entre le moment où Rabin a été assassiné et la crise que nous traversons actuellement », note Paller, faisant référence au pogrom qui avait été commis par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023, et à la guerre qui a suivi – ces mêmes bains de sang que Rabin tentait d’éviter. « La pièce nous rappelle que l’espoir et le courage moral ne sont jamais inutiles. Ils sont indispensables ».

Myra Noveck, à l’extrême gauche, et Danny Paller sont les co-créateurs de « November 4 », mis en scène par Alexandra Aron. (Crédit : Peggy Ryan via JTA)

Les 40 poèmes de « Class of 95 » offrent une perspective encore plus large sur l’assassinat et sur le climat politique surchauffé d’hier et d’aujourd’hui. Le poème « Kings of Israel Square, The Day After » (La place des rois d’Israël, le lendemain) de Ronny Someck avait été écrit le 6 novembre 1995 et il évoque les mémorials improvisés qui avaient été érigés par les Israéliens en deuil sur les lieux mêmes des coups de feu. Le poème « God’s Terrible Garden » (Le terrible jardin de Dieu) de Yudit Shahat est dédié à un médecin palestino-canadien dont les filles avaient été tuées au mois de janvier 2009, lors d’un conflit qui avait éclaté à Gaza. Et dans « Proper Rest », Shoshana Karbasi voit dans les funérailles de Rabin une occasion de guérir pour la nation — « car il y a une douleur partagée par tous ».

Y a-t-il des éléments, des finesses qui ont pu se perdre dans la traduction entre l’hébreu et l’anglais, des choses que les Juifs de la diaspora peuvent ne pas comprendre chez les Israéliens ? A cette question, Sella répond qu’en Israël, l’assassinat de Rabin reste une « plaie ouverte ».

« Le traumatisme n’a pas été surmonté », affirme-t-elle. « Le meurtre de Rabin a affecté la confiance dans notre démocratie et la capacité du peuple à se battre pour la paix. Nous ne parlons pas assez du fait que Rabin a été tué par un citoyen israélien – ce qui pose une question : Quelle est notre volonté réelle en tant que peuple ? »

Barak Sella est l’éditeur de « Class of 95 », un recueil de poésie israélienne sur l’assassinat d’Yitzhak Rabin. (Autorisation : JTA)

Barak Sella et les créateurs de « November 4 » insistent également sur la capacité de l’art à ouvrir le dialogue, d’une manière autre que peuvent le faire les journalistes ou les historiens.

« Les gens ne lisent pas les éditoriaux s’ils ne souscrivent pas aux points de vue exprimés a priori« , dit Noveck. « Le théâtre, de son côté, parle au cœur. Il vous permet de soulever les résistances, ces murs que les gens construisent autour d’eux, et d’aller au fond des choses ».

Yehuda Kurtzer, président du Shalom Hartman Institute, avance un argument similaire dans la préface du recueil de poésie, écrivant que le traumatisme « a besoin de poésie ». Kurtzer a été l’un des intervenants lors d’une cérémonie commémorative qui a été organisée mardi en l’honneur de Rabin et à l’occasion du lancement du livre « Class of 95 » au Temple Emanu-El à New York.

L’événement qui a eu lieu à Emanu-El est entré dans le cadre de toute une série de programmes qui ont marqué l’anniversaire, mardi. Un webinaire en présence d’Itamar Rabinovich, l’un des biographes de Rabin, a été accueilli au Y&S Nazarian Center for Israel Studies de l’UCLA. Pour sa part, le New Jewish Narrative a lancé un événement virtuel consacré à la manière dont l’assassinat de Rabin a remodelé la politique, l’identité et l’engagement des Juifs américains envers Israël.

Comme Sella, Kurtzer met également en garde contre le fait que les souvenirs de Rabin et l’espoir qu’il incarnait s’estompent désormais. Il cite un poème du recueil de Daniel Baumgarten, qui interroge : « Chers étudiants, levez la main, que ressent-on lorsque la paix est à portée de main ? »

La réponse à cette question est le titre du poème : « Silence ».

« Je crains que les Juifs américains, en l’oubliant, ne voient que les inévitables échecs d’Israël au cours des dernières décennies, et non les alternatives qui auraient pu conclure cette histoire et qui, grâce à notre imagination, pourraient nous inspirer à nouveau », écrit Kurtzer.

Bill Clinton regarde Yitzhak Rabin et Yasser Arafat se serrer la main lors de la signature des Accords d’Oslo, le 13 septembre 1993. (Crédit : Autorisation GPO)

Sella, qui partage son temps entre Tel Aviv et Boston – où il est chercheur à la Kennedy School de Harvard – n’avait que dix ans quand Rabin a été assassiné. Né aux États-Unis et nouvellement arrivé en Israël, il raconte que ce moment de l’Histoire a laissé une forte empreinte sur sa vie.

« À bien des égards, mes parents étaient venus en Israël parce que Rabin était arrivé au pouvoir », se souvient-il. « Cela semblait être un moment d’espoir. L’assassinat a été un choc, mais aussi une première leçon sur ce que signifiait le fait de faire partie de la société israélienne et de s’engager dans sa démocratie. »

Mais il note un écart inquiétant : la génération qui n’a pas vécu l’assassinat n’a pas les outils et le contexte nécessaires pour en comprendre la signification.

« Nous sommes à une époque où il ce n’est plus un souvenir personnel, mais un souvenir historique », ajoute-t-il. « Si nous ne créons pas d’espaces qui permettront à la prochaine génération de s’intéresser à cet événement, elle n’aura pas le langage nécessaire pour en parler, pour en comprendre la signification ou pour le considérer comme une leçon pour l’avenir. »

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