Yitzhak Rabin avait conseillé de planifier la paix tout en prévoyant l’imprévisible
30 ans après son assassinat, la publication d'enregistrements audio d'archives met en lumière la double stratégie du combattant et artisan de la paix, qui reste d'une actualité frappante
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De nouveaux enregistrements de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, publiés dimanche par le ministère de la Défense à l’occasion de l’anniversaire de son assassinat, révèlent les inquiétudes de ce combattant devenu un chef de file en quête de paix. Il craignait que l’instabilité et les bouleversements ne menacent toujours Israël, même si le pays déployait des stratégies à long terme pour stabiliser sa place dans la région.
Les observations formulées il y a près de 50 ans par celui qui fut deux fois Premier ministre et dont les efforts de paix révolutionnaires avaient été interrompus par la balle d’un assassin il y a 30 ans cette semaine, montrent que l’ancien général de l’armée israélienne avait probablement anticipé les défis auxquels Israël a continué à faire face depuis lors.
Prononcées des dizaines d’années avant que le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023 dans le sud d’Israël ne bouleverse profondément la région et ne redessine les rapports de force au Moyen-Orient, les paroles de Rabin semblent aujourd’hui d’une actualité frappante, alors que Jérusalem cherche à rétablir la stabilité dans un contexte militaire et diplomatique radicalement transformé.
« De manière générale, l’État d’Israël a vécu, vit et continuera de vivre sur deux voies parallèles : une voie qui nécessite de la planification, de la prévoyance, une évaluation des développements à court, moyen et long terme, et une seconde voie faite de développements inattendus », avait déclaré Rabin lors d’une conférence donnée en novembre 1976 et incluse dans les fichiers audio récemment publiés.
« La capacité à vivre dans l’instant présent tout en ayant une vision à long terme – la nécessité de se préparer, de planifier, d’agir – entre une politique à long terme et, parallèlement, d’être prêt à faire face à toutes sortes de bouleversements que le Moyen-Orient a toujours dissimulés… a été et restera l’une des principales caractéristiques. »
Dans d’autres enregistrements, notamment plusieurs discours prononcés devant l’état-major de Tsahal dans les années 1960 et 1970, Rabin insiste à plusieurs reprises sur l’importance de poursuivre une vision stratégique et politique à long terme, tout en restant constamment prêt à faire face à des crises imprévisibles.
Né à Jérusalem en 1922, Rabin avait gravi les échelons du Palmach et de Tsahal, commandant l’armée israélienne pendant la Guerre des Six Jours en 1967, avant d’occuper le poste d’ambassadeur d’Israël à Washington. Il avait été Premier ministre pour la première fois de 1974 à 1977, succédant à Golda Meïr après la Guerre de Kippour, au cours de laquelle les forces égyptiennes et syriennes avaient lancé une attaque surprise contre un Israël trop confiant.
Il avait repris ses fonctions de Premier ministre en 1992 et il avait été l’artisan des Accords d’Oslo de 1993 avec les Palestiniens. Ce processus avait, pour la première fois, conduit les deux parties à se reconnaître mutuellement et à établir un cadre pour l’autonomie gouvernementale. L’année suivante, il avait reçu le prix Nobel de la paix, qu’il avait partagé avec Shimon Peres, alors ministre israélien des Affaires étrangères, et avec Yasser Arafat, dirigeant de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).
Cependant, les mêmes efforts de paix qui lui avaient valu une renommée internationale avaient fracturé la politique intérieure israélienne. Le 4 novembre 1995, Rabin avait été assassiné par un extrémiste juif lors d’un rassemblement pour la paix à Tel Aviv, un acte qui reste encore aujourd’hui l’un des traumatismes nationaux les plus profonds de l’Histoire d’Israël. Son assassinat avait marqué une rupture et il avait mis en garde contre la fragilité de l’équilibre entre sécurité, idéologie et diplomatie.
« Deux voies parallèles »
L’insistance de Rabin à maintenir « deux voies parallèles – planifier un horizon politique à long terme tout en restant prêt à faire face à des revers imprévisibles » – reflétait peut-être la nouvelle perception qu’Israël avait de sa place dans la région après la Guerre de Kippour. Israël avait été pris au dépourvu, estimant que l’Égypte et la Syrie n’avaient ni la volonté ni la capacité de lancer une telle attaque après les pertes considérables qu’elles avaient subies lors de la Guerre des Six Jours, six ans plus tôt.
Certains considèrent les échecs d’Israël le 7 octobre 2023 comme le résultat d’un manque d’imagination similaire de la part des dirigeants militaires et politiques.
Alors qu’Israël, les États-Unis et leurs partenaires multinationaux cherchent à remodeler Gaza et le Moyen-Orient au moment où deux années de guerre semblent toucher à leur fin, on ignore dans quelle mesure Jérusalem a tenté de se préparer à l’imprévisible, comme Rabin semblait le conseiller.
À court terme, Israël s’est montré prudent dans son approche des efforts visant à mettre fin aux combats contre la Hamas à Gaza, et contre le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah au Liban. Tsahal a poursuivi ses opérations limitées et ajusté sa posture de défense afin de dissuader de nouvelles menaces.
Toutefois, les critiques affirment que sa dépendance à l’égard d’un seul allié majeur, les États-Unis, la rend vulnérable à un isolement mondial désastreux si la situation géopolitique venait à évoluer en sa défaveur.
Équilibre entre alliance et autonomie
Rabin considérait le partenariat entre Israël et Washington comme indispensable, tant sur le plan militaire que diplomatique.
« Sans une entente stratégique avec les États-Unis, il est impossible d’atteindre trois des objectifs et, donc, de parvenir au quatrième », avait-il déclaré dans le même discours de 1976, faisant référence à ses quatre objectifs directeurs en matière de rétablissement de la paix : faire progresser les négociations plutôt que la confrontation, maintenir la puissance militaire, garantir une sécurité étrangère durable et poursuivre tout cela dans des conditions de calme relatif.
Près de cinq décennies plus tard, la dépendance d’Israël à l’égard des États-Unis demeure un pilier de sa politique étrangère et de défense. Les administrations de Joe Biden et de Donald Trump ont toutes deux joué un rôle clé dans la médiation des négociations de cessez-le-feu au cours des deux dernières années de conflit. L’administration Trump a négocié l’accord le plus récent, potentiellement durable, et supervise la Force internationale de stabilisation (ISF) qui est chargée de garantir son respect.
Cependant, alors que les rumeurs qui ont laissé entendre que les décisions clés concernant l’avenir de la bande de Gaza étaient prises à Washington se sont multipliées, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a insisté sur le fait qu’Israël était un État souverain qui prenait ses propres décisions en matière de sécurité nationale.
Le débat en Israël sur le degré d’autonomie que ses représentants devraient exercer dans ce cadre dirigé par les États-Unis, équilibrant souveraineté et dépendance stratégique, fait écho à la reconnaissance par Rabin que les alliances externes ne sont pas nécessairement une contrainte, mais plutôt une pierre angulaire de la résilience d’Israël.
La paix comme processus
Dans un autre enregistrement de son discours de clôture à la fin de son mandat de Premier ministre, Rabin mettait en garde contre l’attente de résultats immédiats de la diplomatie.
« La négociation en tant qu’objectif central ne signifie pas parvenir à la paix, mais déplacer la priorité de la confrontation militaire… vers la possibilité d’entamer des négociations », avait-il déclaré.
En d’autres termes, Rabin considérait la négociation non pas comme une garantie de paix immédiate, mais comme un moyen de redéfinir les priorités, en passant d’un conflit direct à une approche structurée et progressive de la résolution des différends.
Cette vision pragmatique se reflète dans le plan en vingt points de Trump pour Gaza, qui définit une approche progressive visant à désamorcer les tensions et à gérer le conflit.
Ce plan met l’accent sur des mesures échelonnées, notamment l’échange otages/prisonniers palestiniens incarcérés pour atteinte à la sécurité en Israël, des retraits partiels, une vérification coordonnée et des dispositions progressives en matière de sécurité.
Alors que Trump affirme que le soutien à son plan équivaut à l’avènement d’une paix au Moyen-Orient insaisissable depuis des millénaires, les propos de Rabin et le plan lui-même témoignent d’une compréhension plus nuancée du travail nécessaire avant même que cet objectif ne puisse être envisagé.
En décomposant le processus en étapes gérables et vérifiables, le plan reflète le principe de Rabin selon lequel une stabilité durable s’obtient progressivement, grâce à une planification minutieuse, une surveillance constante et des attentes réalistes, plutôt que par des déclarations radicales.
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