À New York, des personnalités juives débattent de la « crise » du sionisme libéral
Dans une interview accordée dans une synagogue new-yorkaise, Peter Beinart, Elliot Cosgrove et d’autres ont déploré que les jeunes Juifs américains aient du mal à se reconnaître à la fois dans les valeurs démocratiques et dans Israël
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JTA — Pendant des dizaines d’années, le sionisme libéral a servi à la majorité juive américaine de pont idéologique entre les valeurs démocratiques et les valeurs juives. Ainsi, le soutien à Israël reposait sur un engagement à l’égard de l’autodétermination juive, engagement ancré dans la démocratie et animé par une promesse de paix avec les Palestiniens.
Mardi soir, à Manhattan, un groupe de rabbins et d’intellectuels juifs de premier plan s’est retrouvé pour faire le point sur la solidité, aujourd’hui, de ce pont.
Organisé à Bnai Jeshurun, au cœur d’un Upper West Side réputé pour sa communauté juive libérale, le débat a essentiellement porté sur ce que les intervenants ont présenté comme une crise profonde du sionisme libéral — une crise qui, si elle a été accentuée par le pogrom commis par le Hamas, le 7 octobre 2023, et par la guerre dévastatrice à Gaza qui s’en est suivie, reste profondément enracinée dans des décennies d’occupation – évoquant également la dérive politique d’Israël vers une droite de plus en plus radicale et le fossé qui se creuse entre Juifs américains et israéliens.
Les intervenants avaient été choisis parmi les personnalités qui luttent depuis longtemps et ouvertement au sujet de l’orientation morale et politique d’Israël, quoiqu’à des degrés différents. Parmi eux, la rabbin Jill Jacobs, directrice générale de l’organisation rabbinique de défense des droits humains T’ruah, le rabbin Elliot Cosgrove, de la synagogue Park Avenue de Manhattan, Peter Beinart, écrivain et éditeur qui a récemment pris ses distances avec l’idée d’un État juif au profit d’un État unique, binational, composé d’Arabes et de Juifs et enfin Esther Sperber, architecte israélo-américaine et militante orthodoxe, qui a critiqué le virage à droite d’Israël.
Aucun représentant de la droite sioniste n’a été invité, explique le modérateur, le rabbin Irwin Kula, car « ce n’est [pas] là que se trouve la crise ».
« Nous assistons à l’effondrement d’un paradigme », déplore Kula en évoquant une communauté juive polarisée, en proie au chagrin et à la peur de l’antisémitisme et en proie également, du côté des sionistes libéraux, à la crainte que leur projet de solution à deux États ne se réalise jamais.
Lui-même chantre du pluralisme en sa qualité de président de l’organisation juive CLAL, Kula estime qu’il ne s’agit plus de savoir de quelle taille doit être la tente juive, mais si elle est ou non « déchirée ».
Tout au long de la soirée, Kula a fait en sorte que cette discussion ne se transforme pas en un débat autour de la question « Un État ou deux États » et ne donne pas seulement lieu à un affrontement entre récits contradictoires. Pour ce faire, il a invité les intervenants à faire part des peurs et « cauchemars » à l’origine de leurs prises de positions — de façon à faire émerger la « vulnérabilité », et non les certitudes. Pour l’essentiel, le public — les plus de 400 personnes venues à la synagogue, 882 personnes s’étant par ailleurs inscrites en ligne — s’est tenu et a contenu ses applaudissements et manifestations de mauvaise humeur, comme Kula l’avait demandé, ce qui a permis à cette soirée de se tenir dans l’atmosphère feutrée d’une cérémonie.
Cosgrove, qui se présente lui-même comme un « sioniste libéral déçu par le gouvernement israélien », a parlé des craintes que lui inspire la fracture intérieure à la communauté juive. En s’appuyant sur des références bibliques, il a dit que les Juifs américains étaient dans une dynamique de confrontation les uns envers les autres et que le rôle des rabbins comme lui était de faire en sorte que les congrégations permettent au désaccord de s’exprimer.
« Ma grande crainte, et ma principale tâche en ce moment, c’est qu’à un moment où le peuple juif ne manque pas d’ennemis extérieurs, nous nous fassions aussi des ennemis intérieurs », a-t-il déclaré. « Je crois que c’est le rôle des rabbins et des dirigeants communautaires de ne pas nous laisser aller à la facilité de traiter l’autre de ‘Juif qui se déteste’ ou de ‘sioniste qui se déteste’, ou de lui affubler toute autre étiquette qui conduit à acculer les uns et les autres à un rôle, dont celui de l’oppresseur colonial. »
Jacobs, dont l’organisation a officiellement pris position contre les politiques israéliennes à Gaza et en Cisjordanie, a déclaré que la crédibilité du sionisme libéral était minée par des institutions qui se revendiquent de lui tout en foulant aux pieds les valeurs juives.
Des années durant, a-t-elle affirmé, les grandes organisations juives « héritières » ont expliqué aux Juifs américains que le fait de soutenir Israël passait par la défense de son gouvernement, le fait de fermer les yeux sur « l’occupation » et de faire taire les voix palestiniennes. Lorsqu’Israël a commencé à prendre ses distances avec la démocratie libérale, il s’est de facto aliéné les jeunes Juifs – un sujet capital pour un panel dont les plus jeunes membres avaient la cinquantaine.
« La jeune génération n’a jamais connu Israël sans Netanyahu à la barre ou n’a presque jamais connu la possibilité d’une paix entre les Israéliens et les Palestiniens », a déclaré Jacobs.
« Il n’est guère surprenant, » a-t-elle poursuivi, que cette génération « regarde autour d’elle et dise : ‘Eh bien, si vous me dites que le sionisme passe par la défense de l’occupation et par la démocratie illibérale, je ne veux pas en faire partie.’ »
Jacobs a laissé entendre que la plupart des Juifs américains restaient profondément attachés à Israël tout en étant opposés à l’actuel gouvernement et en soutenant une solution à deux États — une position qu’elle a qualifiée de sous-représentée au sein des instances dirigeantes communautaires.
En mars dernier, une enquête du Pew Research a révélé que près de 46 % des Juifs américains, ce qui est significatif, estimaient que la solution à deux États était la meilleure des options.
Des sondages réalisés par Pew et d’autres instituts ont par ailleurs laissé entendre que, bien qu’une partie importante des jeunes Juifs affirme encore l’importance d’Israël et le caractère déterminant du projet à deux États, ils ont tendance à moins soutenir la politique israélienne et à davantage remettre en question les approches sionistes traditionnelles par rapport aux générations précédentes.
Sperber a fait entrer cette idée de crise dans le domaine de la famille et de la foi. S’exprimant en tant qu’Israélienne ayant des proches de toutes les sensibilités politiques, elle a évoqué des conversations devenues quasi-impossibles, même entre des frères et des sœurs, en Israël – des personnes qui partagent pourtant les mêmes valeurs religieuses et le même attachement profond à la terre.
Elle a déclaré que son propre activisme en tant que fondatrice de Smol Emuni – la « gauche fidèle » – était né de ses craintes face à, a-t-elle dit, « la mise en avant », dans le discours israélien au sein de sa communauté de Juifs orthodoxes et pratiquants, « du pouvoir, de la vengeance et de la déshumanisation ». Le soutien total à l’actuel gouvernement israélien et ses politiques bellicistes se justifie souvent, a-t-elle dit, par une mauvaise interprétation de ce qui fait la tradition juive.
« Il y a une sorte de fascination pour le pouvoir, la vengeance et la brutalité qui se base sur la tradition juive pour trouver une justification », a déclaré Sperber. « Les gens voient dans les Palestiniens des incarnations d’Amalek et une sorte de nation mythique qu’il faudrait détruire. »
« On nous prive de notre judaïsme et il nous faut trouver le moyen de l’ancrer à nouveau dans notre Torah et dans nos valeurs démocratiques et libérales », a-t-elle poursuivi.
Ce qu’il faut, a-t-elle ajouté, ce n’est pas seulement une plus grande inclusion mais aussi une teshouva — l’auto-examen moral et la repentance — une réponse juive centrale à la catastrophe.
Beinart, un journaliste connu dont l’appel à la création d’un État unique l’a de facto chassé du camp sioniste libéral, a expliqué que ses positions étaient le fruit des années passées à écouter les Palestiniens, à commencer par les habitants de Gaza. Il a donné des exemples de ces conversations qui le hantent de par l’ampleur des souffrances infligées aux civils et aussi de sa crainte d’être mal jugé par les générations futures en raison de son silence ou de sa complicité.
« Ce que j’ai de mieux à faire, c’est d’inciter à écouter les Palestiniens », a-t-il déclaré. De telles conversations déminent les hypothèses sur les intentions palestiniennes et obligent les Juifs à affronter la manière dont « l’ethno-nationalisme en Israël-Palestine » contredit leurs propres idéaux d’Américains.
La promesse sioniste libérale — sécurité, démocratie et égalité juive — a échoué sous le poids de la réalité, a-t-il laissé entendre.
Par ailleurs, Beinart — récemment critiqué par les anti-sionistes et par les partisans du boycott israélien en raison de l’annonce de sa venue à l’université de Tel Aviv — a reconnu le prix payé pour avoir rejeté l’idée sioniste d’une souveraineté juive exclusive, à savoir l’aliénation des communautés juives pratiquantes dans lesquelles il se sentait chez lui et la conséquence pour ses enfants.
« J’ai peur de perdre ces relations faute de parvenir à trouver le moyen de communiquer avec des personnes qui sont profondément en désaccord avec mes propres positions, que me dicte mon amour pour notre peuple et pour les autres », a déclaré Beinart.
Cosgrove a laissé entendre que les opinions de Beinart étaient devenues si toxiques pour une partie de la communauté juive qu’il était risqué pour un rabbin comme lui de se montrer sur scène à ses côtés. « C’est une tribune publique et je crains que le fait de me tenir là ne soit interprété comme le signe que je puisse être totalement d’accord avec ce qui se dit ici », a déclaré Cosgrove, ce qui lui a valu quelques applaudissements.
Cosgrove a expliqué que les Juifs américains pouvaient apprendre des choses des Palestiniens et que les critiques d’Israël devaient aussi parler avec les soldats israéliens et ceux qui « risquent leur vie et leur intégrité physique pour s’assurer que les atrocités du 7-Octobre ne se reproduiront jamais ».
À plusieurs reprises, la conversation est revenue sur la relation qu’entretiennent les Juifs américains avec les Juifs israéliens — et sur la question de la responsabilité, et ce malgré la distance et les désaccords. Même les intervenants les plus critiques de la politique israélienne ont rejeté l’idée d’un désengagement.
« Nous ne pouvons pas créer une communauté juive coupée de la moitié des Juifs [du monde] », a déclaré Jacobs, en faisant allusion aux jeunes Juifs anti-sionistes qui rompent leurs relations avec Israël, qui abrite plus de 7 millions de Juifs. Elle a par ailleurs invité les Juifs américains à ne plus voir dans Israël un substitut de l’identité juive et à investir davantage dans la vie juive qui est la leur.
En fin de soirée, aucune feuille de route n’avait émergé pour sauver – ou remplacer – le sionisme libéral.
Sperber a affirmé qu’il appartenait aux Juifs de continuer à apporter leurs « convictions morales aux communautés juives et au pays brisé dans lequel nous vivons », même sans solutions politiques à la clef.
« Tout repose sur nous, sur ceux qui croient encore qu’Israël est un lieu important, pour ne pas dire vital, auquel nous tenons et que nous aimons », a-t-elle conclu.
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