A Simchat Torah, les Juifs dansaient dans les rues de New York. Puis il y a eu le 11-Septembre
Les Juifs new-yorkais se souviennent comment cette fête rassemblait "un mélange hétéroclite de gens" qui, en temps normal, n’auraient jamais prié ensemble, pour une "tournée des synagogues" à travers la ville
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

New York Jewish Week JTA — Pour certains, c’était une occasion unique de faire des rencontres, pour d’autres, c’était un moyen de retrouver des personnes qu’ils n’avaient pas vues pendant toute l’année. Mais pour presque tous – qu’il s’agisse des petits enfants, sur les épaules de leur père, qui agitaient des drapeaux, des mamans avec leurs poussettes, des adolescents qui évoluaient en petits groupes soudés – c’était l’occasion d’être ensemble dans les rues illuminées de l’Upper West Side de New York avec des milliers d’autres Juifs, en dansant avec la Torah à l’occasion de l’une des fêtes les plus joyeuses de l’année.
Dans le climat tendu et angoissant qui règne aujourd’hui dans une ville en proie aux divisions, difficile d’imaginer une époque où la communauté juive pouvait se réunir non pas pour manifester en faveur d’Israël ou pour dénoncer l’antisémitisme, mais pour célébrer une fête : et plus précisément la fête de Simhat Torah, la dernière nuit de Souccot. A partir du milieu des années 1990, une nuit d’automne par an, West End Avenue était fermée à la circulation tandis que les synagogues locales de différentes confessions sortaient leurs Torahs pour danser avec elles dans les rues.
Tout cela avait pris fin après le 11-Septembre.
« Nous ne pouvons pas vraiment garantir votre sécurité », avait dit la police au rabbin J. Rolando Matalon, alors rabbin de la Congrégation Bnai Jeshurun (BJ) après les attentats terroristes – qui avaient eu lieu moins d’une semaine avant le début des Grandes Fêtes.
Les forces de l’ordre n’autorisant plus le bouclage de la rue, la BJ a depuis déplacé sa célébration à l’intérieur du lieu de culte, comme c’est le cas également de la majorité des autres synagogues.
Si un grand nombre attribuent aujourd’hui à la BJ le mérite d’avoir lancé cette tradition de danses joyeuses dans les rues de la Grande Pomme à Simchat Torah, selon The Echod, le bulletin hebdomadaire de la synagogue de Lincoln Square, la première célébration de Simhat Torah en plein air avait été le fruit d’un effort conjoint qui avait été livré par cinq synagogues orthodoxes en 1993, avec 5 000 personnes qui s’étaient pressées entre la 84e et la 86e rue jusqu’à une heure du matin.
Matalon, qui a pris sa retraite au mois de juin dernier après plus de 40 ans passés à la BJ, se souvient que la congrégation avait décidé pour la première fois d’organiser cette fête à l’extérieur au milieu des années 1990, à mesure que la communauté s’agrandissait. « Danser à l’intérieur n’était pas une option idéale parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’espace », explique-t-il. La BJ avait donc obtenu l’autorisation de fermer West End Avenue entre la 86e et la 87e rue. Ces premières années, la musique et les danses avaient séduit les foules et petit à petit, des fidèles d’autres congrégations avaient commencé à se joindre à eux après avoir accompli leurs propres hakafot, ces cercles de danse, dans leurs synagogues.
« Hakafah signifie encercler », rappelle Matalon, en évoquant cette tradition qui a lieu la nuit de la fête et qui se poursuit le lendemain pour célébrer le nouveau cycle de lecture de la Torah. (Simhat Torah signifie littéralement « Joie de la Torah ».)
« En gros, les fidèles portent un rouleau de la Torah autour de la synagogue, ils encerclent la synagogue avec les rouleaux de la Torah puis les fidèles encerclent les rouleaux en dansant autour », explique Matalon. « Tout d’abord, les rouleaux de la Torah font le tour complet de la synagogue, et les fidèles les saluent ou les accueillent avec révérence, puis la danse joyeuse commence ».
Il s’agit d’une tradition simple, selon le rabbin Mark Wildes, fondateur de MJE (The Manhattan Jewish Experience) et auteur de « The Jewish Experience : Discovering the Soul and Thought of Jewish Practice ». « C’est tout simplement une célébration de l’identité juive, de la Torah, et des gens qui dansent autour », dit-il. « Les gens aiment ça, tout simplement ».
Wildes se souvient de la fête qui avait lieu sur la West End Avenue comme d’un moment rare où des Juifs de tous horizons – « un grand mélange hétéroclite de gens » – qui pratiquaient habituellement leur culte séparément se retrouvaient ensemble.
« C’était un événement majeur pour toutes ces synagogues de l’Upper West Side de se réunir et de danser ensemble, même si nous étions de confessions différentes », continue Wildes. « C’était une formidable démonstration d’unité et de force juives ».
Il se souvient de ce moment particulier où les chants et les danses débordaient de la synagogue pour envahir les rues : « C’était une forme d’exaltation spirituelle ».
Le rabbin Allen Schwartz d’Ohab Zedek (OZ pour les habitants du quartier), une synagogue orthodoxe de la 95e rue qui était également un lieu de rencontre très prisé des célibataires, se souvient « d’avoir dansé dans les rues avec peut-être même des centaines de personnes portant des Torahs, depuis la 91e rue jusqu’à la 79e rue ».
« Il y avait des Juifs partout », s’exclame Schwartz. « C’était incroyable ».
Tous les rabbins sont convaincus que de nombreux couples ont dû se former lors de l’un des plus grands rassemblements sociaux juifs de l’année – même si personne ne saurait dire exactement lesquels.
« On ne peut pas trouver meilleure définition au mot ‘spectacle’, » déclare Danny Ripps, un habitant de longue date de l’Upper West Side et consultant auprès d’associations à but non lucratif qui travaille beaucoup au sein de la communauté juive. Il se souvient avoir vu les différentes communautés converger vers l’avenue : le rabbin Schwartz menait le cortège de l’OZ en descendant du nord, le contingent de la Carlebach Shul remontait depuis la 79e rue et les fidèles de la BJ débordaient dans la rue. « J’avais l’habitude d’appeler cet événement ‘le rassemblement des Juifs’ ou la ‘course des Juifs’ dans le sens le plus positif du terme », se souvient Ripps avec nostalgie. « Il y avait un petit côté magique ».
Pour Shira Dicker, écrivaine, attachée de presse et militante qui a passé la majeure partie de sa vie adulte à Manhattan, Simhat Torah était, s’amuse-t-elle, une sorte de « tournée des synagogues » – les synagogues remplaçant ici les bars : elle commençait plus bas dans l’Upper West Side et elle remontait vers le nord, s’arrêtant partout où les danses étaient particulièrement joyeuses.
« Danser dans les rues, ça a fait partie de ce que nous nous appelons aujourd’hui, avec le recul, ‘l’âge d’or de la vie juive américaine’, » explique-t-elle. Elle se souvient tout particulièrement de la facilité avec laquelle les gens se mélangeaient. « C’est là qu’on voit les gens assouplir considérablement leurs frontières religieuses et je trouve ça merveilleux », ajoute-t-elle, évoquant des Juifs orthodoxes qui rejoignaient des cercles dans des synagogues dont les pratiques étaient très différentes des leurs.
Wildes estime qu’une partie de ces liens interconfessionnels a refait surface depuis le 7-Octobre – les Juifs étant confrontés ensemble à une montée de l’antisémitisme. « Quand nous sommes attaqués en tant que communauté, cela nous incite à oublier certaines de nos différences », indique-t-il, ajoutant que la vie juive est « encore assez cloisonnée, mais moins qu’elle ne l’était avant le 7-Octobre ».
Dorénavant, la majorité des synagogues organisent leurs hakafot à l’intérieur.
Matalon explique que BJ attire toujours des personnes qui n’appartiennent pas forcément à la congrégation – mais que le bon vieux temps où les réjouissances envahissaient les rues lui manque. « C’était formidable d’être dehors, en public »,soupire-t-il, « et c’était formidable de ressentir la liberté de danser en plein air ».
Un changement qui peut sembler encore plus chargé de sens aujourd’hui, compte tenu du renforcement des mesures de sécurité qui accompagne la vie juive depuis le 7-Octobre.
Schwartz, dont la congrégation ferme aujourd’hui un petit tronçon de la 95e rue Ouest pendant environ une demi-heure à l’occasion de Simhat Torah, reconnaît que les synagogues doivent faire preuve de prudence en matière de sécurité, mais il se demande également si ce n’est pas précisément le moment de réintroduire un projet plus ambitieux.
« Peut-être qu’aujourd’hui, c’est comme si nous lancions un appel pour que les choses recommencent, afin que les Juifs puissent se dire : “Écoutez, vous ne pouvez pas nous intimider. Nous sommes là » , dit-il. « C’est notre ville, et nous y sommes depuis longtemps ».
la Communauté du Times of Israël !







