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Interview

Allemagne : Face au regain des menaces, le seul Juif en charge de la lutte contre l’antisémitisme démissionne

Le Hambourgeois Stefan Hensel dit faire face depuis le 7-Octobre à une « immense vague de haine » sans appui des autorités municipales qui « devraient être mes alliées »

Stefan Hensel, commissaire en charge de l'antisémitisme à Hambourg. (Autorisation)
Stefan Hensel, commissaire en charge de l'antisémitisme à Hambourg. (Autorisation)

À Hambourg, Stefan Hensel, le commissaire en charge de l’antisémitisme, seul responsable juif à occuper un tel poste dans un Land allemand, a annoncé sa démission pour la fin de l’année, en raison de la vague de haine et du manque de soutien politique qui rendent son travail impossible.

Sa démission, annoncée le 1er octobre dernier, s’est faite dans un contexte de fort regain des actes antisémites en Allemagne depuis le pogrom commis en Israël par le Hamas, le 7 octobre 2023 et la guerre qui s’en est suivie à Gaza, ce qui interroge sur l’engagement réel des autorités allemandes à protéger la vie juive.

« Une immense vague de haine s’est abattue sur moi », a récemment déclaré Hensel au Times of Israel en ajoutant qu’il avait désormais besoin de mesures de protection lors des événements publics et que sa « liberté de mouvement personnelle était drastiquement restreinte. »

Pourtant, les menaces qui frappent Hensel ne sont pas personnelles.

En mai de cette année, Hensel a subi une attaque antisémite alors qu’il se trouvait dans sa voiture avec sa fille, en train d’écouter une chanson en hébreu. Un chauffeur de fourgon s’est arrêté à sa hauteur, à un feu rouge, et l’a agressé verbalement, le traitant de « tueur de bébés » et le mettant au défi de sortir de la voiture s’il était « un homme ».

« C’est arrivé d’un coup », explique Hensel. « Cela aurait pu arriver à n’importe quel Juif. »

« C’est bien simple, je n’ai plus du tout envie de faire ça », ajoute-t-il.

Le soleil se couche sur le port de Hambourg, en Allemagne, le 3 octobre 2024. (Photo AP/Michael Probst)

Les 16 Länder allemands – sauf Brême — ont un commissaire en charge de l’antisémitisme, nommé par les autorités locales pour servir de point de contact à la communauté juive.

Leurs responsabilités incluent le suivi des actes antisémites et l’augmentation de la visibilité de la vie juive.

Dans un portrait publié à la mi-novembre dans le magazine allemand Stern, suite à l’annonce de sa démission, Hensel a expliqué que son bureau était constamment pris d’assaut par des messages de haine et ses deux collaborateurs, précise-t-il, ont abandonné depuis longtemps l’idée d’enregistrer tous les incidents.

Hensel se plaint en outre d’un manque de soutien politique, qui a précipité son départ.

« Ni l’administration ni les cercles politiques ne me soutiennent, alors qu’ils devraient être mes alliés », explique-t-il avant d’ajouter qu’il « est de plus en plus ignoré par les politiques. »

Il assure que nombre d’actes antisémites qu’il a rapportés et dénoncés sont restés lettre morte. À titre d’exemple, il évoque la présence de Zamzam Ibrahim, partisan du Mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), dans un centre culturel bien connu de Hambourg. En 2021, sur Instagram, Ibrahim avait comparé le traitement des Palestiniens par Israël à celui de la Shoah. À l’époque, Hensel avait officiellement qualifié Ibrahim de personne « avec des positions ouvertement antisémites qui nie le droit d’Israël à exister » et pressé le directeur artistique de l’événement d’annuler sa participation, sans succès.

Illustration : Les forces de police passent devant des militants pro-palestiniens et anti-Israël sur le campus de l’Université libre de Berlin, en Allemagne, le 7 mai 2024. (Tobias Schwarz/AFP)

Hensel évoque par ailleurs des incidents survenus à l’Université de Hambourg, là où, selon lui, se tiennent « régulièrement » des propos antisémites et anti-Israël. Début novembre, le groupe « Students 4 Palestine » a tenu une réunion BDS à l’université, appelant à « la rupture immédiate des relations avec les universités israéliennes » et accusant Israël de « génocide » à Gaza.

Hensel a demandé en vain à l’université de faire interdire l’événement, sur la base d’une résolution de 2019 du Bundestag allemand qualifiant le Mouvement BDS d’antisémite et appelant les institutions publiques à ne pas lui laisser d’espace. Cette résolution n’est toutefois pas contraignante, un débat étant en cours sur le degré de liberté d’application laissé à des institutions telles que les universités.

« La liste des cas impunis est longue, alors même que, selon la stratégie de lutte contre l’antisémitisme du Land, les subventions ou allocations dont bénéficient ces institutions auraient dû leur être retirées ou leur octroi, faire l’objet d’un nouvel examen », explique Hensel en revenant sur la stratégie contre l’antisémitisme qu’il a contribué à mettre en œuvre à Hambourg en 2024.

« Je ne cesse de me heurter à un mur quand je rappelle aux autorités qu’elles ne remplissent pas leurs obligations en matière de lutte contre l’antisémitisme. »

Les autorités de Hambourg font une tout autre lecture de leur bilan de la lutte contre l’antisémitisme et de leur travail avec Hensel.

« Lutter contre l’antisémitisme, protéger les juifs qui vivent à Hambourg et soutenir la vie juive dans notre ville sont des objectifs centraux du Sénat de Hambourg, qui s’ancrent dans la responsabilité historique de Hambourg et de l’Allemagne », explique le porte-parole du maire de Hambourg, Peter Tschentscher, en ajoutant que le Sénat apprécie et soutient le travail de Hensel.

« Le Sénat a toujours coopéré avec conviction et un esprit constructif », souligne-t-il en affirmant qu’ensemble, ils ont beaucoup fait contre l’antisémitisme.

Toujours plus d’actes antisémites en Allemagne

À Hambourg, qui compte une population juive de près de 5 000 personnes, les actes antisémites sont en hausse.

Selon une étude commanditée par Hensel, en coopération avec l’académie de police locale, la situation des Juifs de Hambourg s’est considérablement détériorée, cette année encore, dans le sillage du 7-Octobre.

Selon cette enquête, 77 % des 548 Juifs qui y ont répondu déclarent avoir été victimes d’actes antisémites au cours des 12 derniers mois. Les deux tiers expliquent cette hostilité aux réactions, en Allemagne, à la guerre au Moyen-Orient, 89 % d’entre eux ajoutant qu’ils ne peuvent pratiquer librement le judaïsme.

Les chiffres de Hambourg corroborent le regain général de l’antisémitisme en Allemagne.

Selon le Centre de recherche et d’information sur l’antisémitisme (RIAS), un organisme indépendant de surveillance, 8 627 actes antisémites ont été répertoriés en 2024, en hausse de 77 % par rapport à 2023, avec 186 autres agressions physiques, huit d’entre eux ayant entraîné des blessures physiques.

Les chiffres de la police dressent les mêmes tendances : le nombre d’actes antisémites enregistrés a doublé entre 2022 et 2023 et augmenté de 20 % entre 2023 et 2024, avec un total de 6 236 cas.

« Depuis le 7-Octobre, le sentiment de sécurité au sein de la communauté juive a totalement disparu », déplore Hensel. Mais, tempère-t-il, cette crise a resserré les liens de la communauté. « Les gens ont pris conscience qu’ils avaient besoin les uns des autres, qu’il est important d’avoir des occasions dans lesquelles on n’a pas à se justifier d’être juif, où l’on peut se détendre. »

Illustration : Sacha Stawski, membre de la communauté juive attaquée avec de la peinture rouge, avec d’autres militants, alors qu’ils accrochaient des affiches d’otages dans un parc,le 23 août 2025, à Francfort, en Allemagne. (Image de X)

Pour autant, Hensel est fier du travail accompli en tant que commissaire en charge de l’antisémitisme. Durant son mandat, non seulement la stratégie de lutte contre l’antisémitisme du Land a été mise en œuvre, mais de surcroît l’objectif de lutte contre l’antisémitisme s’est ajouté à la constitution du Land de Hambourg.

« Tout était prêt pour que Hambourg puisse faire face à la vague d’antisémitisme qui a déferlé à l’issue du 7-Octobre », affirme Hensel. Le problème, estime-t-il, réside dans la volonté de faire : « En politique, il y a, malheureusement, peu de conscience de la profondeur du 7-Octobre pour les Juifs d’Allemagne. »

Au-delà de la solidarité des premiers instants, Hensel explique que « les deux commémorations des anniversaires [du 7-Octobre] ont été organisées par la communauté juive et la communauté israélienne. »

Les politiciens prennent la défense de Hensel

Le gouvernement régional de Hambourg, connu sous le nom de Sénat, est dirigé par les sociaux-démocrates (SPD) dans le cadre d’une coalition avec le Parti vert : ce sont eux qui, ensemble, ont choisi Hensel pour occuper ces fonctions.

Le principal parti d’opposition est l’Union chrétienne-démocrate (CDU), qui détient la chancellerie fédérale en la personne de Friedrich Merz.

Des manifestations contre Israël, le 11 octobre 2025, à Berlin, en Allemagne. (Tobias SCHWARZ / AFP)

La sénatrice Maryam Blumenthal, membre du Parti vert, dont le ministère de la Science, de la Recherche et de l’Égalité supervise le bureau du commissaire à l’antisémitisme, parle de son travail avec Hensel comme de quelque chose de « constructif et de fondé sur la confiance ».

« Ce qu’il a fait va continuer d’inspirer la ville et le Sénat. Je le remercie grandement pour son dévouement », a déclaré Blumenthal, qui n’est pas juive elle-même. « La lutte contre l’antisémitisme et la protection des Juifs de Hambourg sont, pour moi et le Sénat dans son ensemble, des missions essentielles. »

Le chef de l’opposition à Hambourg, Dennis Thering, membre des Démocrates-chrétiens, dit regretter la démission de Hensel.

« C’est inquiétant qu’un commissaire en charge de l’antisémitisme démissionne dans de telles circonstances : ça dit bien des choses sur l’état de notre pays », dit-il.

Le commissaire en charge de l’antisémitisme à Hambourg, Stefan Hensel, au centre, est assis avec d’autres personnes en deuil lors du service funéraire – dans des conditions de distanciation sociale – en l’honneur de la survivante de la Shoah Esther Bejarano, dans le cimetière juif de Hambourg, le 18 juillet 2021. (Photo par Jonas Walzberg / POOL / AFP)

Thering reproche à la coalition gouvernementale de ne pas avoir soutenu Hensel comme il aurait dû le faire, ce qui, selon lui, converge avec sa propre vision de la gestion de l’antisémitisme par le gouvernement.

« Souvent, au moment où il aurait fallu soutenir le commissaire en charge de l’antisémitisme, le SPD et les Verts du parlement ont malheureusement été décevants », poursuit Thering. À titre d’exemple, il rappelle que les partis au pouvoir ont rejeté une proposition de la CDU visant à transformer le poste de commissaire en un poste rémunéré.

« À mon avis, le Sénat rouge-vert est souvent indécis et lent dans sa prise de décision en ce qui concerne la lutte contre l’antisémitisme », souligne Thering.

Hensel explique que la dégradation de la situation à Hambourg fait que de plus en plus de Juifs, à commencer par sa propre famille, songent à partir. Pourtant, même dans des pays comme le Canada ou les États-Unis, la vie juive n’est plus aussi sûre, estime-t-il.

Le chancelier allemand Olaf Scholz assiste à une commémoration en hommage aux victimes des atrocités du Hamas du 7 octobre 2023, dans les locaux de la synagogue Hohe Weide de Hambourg, dans le nord de l’Allemagne, le 7 octobre 2024. (Fabian Bimmer / POOL / AFP)

Israël est « le seul pays où il n’y a pas d’antisémitisme au quotidien », poursuit-il en ajoutant que l’émigration peut toutefois être difficile : « Ce n’est pas facile de se faire une nouvelle vie en Israël. »

Néanmoins, Hensel n’a pas perdu espoir pour la communauté juive de Hambourg. Car l’une des conséquences de ce regain d’antisémitisme, explique-t-il, est que les Israéliens de la ville se sont rapprochés de la communauté juive.

« Ce qui donne de petits airs israéliens au judaïsme, davantage de confiance et de simplicité que ce à quoi nous sommes habitués, en Allemagne », souligne-t-il avant d’ajouter que la communauté juive a toutefois reçu des signes de solidarité de la part d’habitants non juifs.

« Que ce soit en demandant ‘Comment ça va’ ou en prenant part à des manifestations contre l’antisémitisme », conclut Hensel, ce sont des gestes comme ceux-là qui ont aidé la communauté juive, ces deux dernières années.

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