Alors qu’ils pleurent un ex-soldat de Tsahal, des Bédouins dénoncent leur marginalisation
La défiance envers la Police des frontières grandit dans la communauté bédouine, où de nombreux jeunes prennent leurs distances avec l’État
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RAHAT – Au début du mois, dans un pavillon installé en contrebas du marché en plein air de la ville bédouine, les visiteurs se succédaient sans interruption pour rendre un dernier hommage à un habitant abattu la veille.
Sous le soleil de midi, des garçons faisaient du vélo sur un terrain poussiéreux tandis que leurs pères, assis sur des chaises en plastique autour de la tente de deuil, buvaient distraitement leur café.
Certains présentaient leurs condoléances avant de repartir aussitôt. D’autres restaient dans l’attente de l’arrivée de la dépouille d’Ahmad al-Naami, transférée au laboratoire médico-légal pour une autopsie. Sa famille espérait pouvoir l’enterrer plus tard dans l’après-midi, juste après la prière à la mosquée.
Naami, ancien combattant de Tsahal âgé de 50 ans, souffrait de graves problèmes de santé, selon sa famille et ses proches. Diabétique, il avait subi un AVC quatre ans plus tôt qui l’avait laissé pratiquement incapable de marcher. Le mois dernier, les médecins lui avaient également diagnostiqué une tumeur cancéreuse au cerveau.
Père de sept enfants, il devait subir samedi une opération du genou destinée à soulager ses difficultés à se déplacer. Mais il n’est jamais arrivé au bloc opératoire. Quelques heures avant son rendez-vous, il a été abattu par un réserviste de la police des frontières.
« J’ai le cœur brisé », confie au Times of Israel son frère, Srour « Falah » al-Naami, 52 ans, depuis la tente de deuil, peinant encore à parler de lui au passé. « Perdre brutalement quelqu’un qui m’était si cher. »
Pour de nombreuses personnes présentes dans la tente funéraire, la mort de Naami symbolise l’éloignement grandissant entre la communauté bédouine et l’État d’Israël, un phénomène particulièrement visible chez les jeunes générations. Beaucoup estiment que les inégalités persistantes et la montée du sentiment anti-arabe ont mis à mal des dizaines d’années d’intégration relativement positive dans la société israélienne.
Srour évoque une époque où une grande partie des hommes de Rahat faisaient leur service militaire.
« Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, parce que la politique en Israël a complètement changé. Désormais, la plupart des jeunes hommes ne s’engagent plus », explique-t-il. « J’ai des neveux qui servent encore, mais ils représentent un infime pourcentage à Rahat. Ce n’est plus comme avant. »
Naami est le quatrième citoyen arabe tué par la police depuis le début de l’année, et le deuxième issu de la communauté bédouine. Si l’essentiel de la vague de criminalité qui frappe la société arabe ces dernières années se concentre dans le nord du pays, où vit la majorité des Arabes israéliens, les forces de l’ordre placées sous l’autorité du ministre ultranationaliste de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, ont concentré une grande partie de leurs opérations sur les villes bédouines du sud, alimentant de fortes tensions.
Selon leurs détracteurs, ces opérations, que Ben Gvir présente comme une tentative de rétablir la « souveraineté » face à une criminalité devenue incontrôlable, ainsi que d’autres politiques jugées discriminatoires, ont contribué à creuser davantage le fossé entre cette communauté et l’État.
« Peu importe qui tu es, peu importe si tu as fait ton service, pour la police, on est tous pareils », déplore Jamal, l’un des cousins de Naami, pendant le trajet en voiture vers le cimetière.
Selon la version de la police, la fusillade s’est produite vers 3 heures du matin, lorsque des agents ont repéré le véhicule de Naami, jugé « suspect », et lui ont ordonné de s’arrêter. Naami ne se serait pas conformé aux ordres et une course-poursuite en voiture se serait engagée jusqu’à ce qu’il sorte de son véhicule. Les policiers l’auraient ensuite rattrapé à pied et tenté de l’arrêter.
La police affirme que Naami a agressé les agents et « résisté violemment à son arrestation », poussant le réserviste, qui se serait senti en danger de mort, à ouvrir le feu.
Le frère de la victime rejette catégoriquement cette version, qu’il qualifie de « mensongère et falsifiée ».
« Il était lourdement handicapé. Un enfant de 10 ans aurait pu courir plus vite que lui. Quel policier entraîné serait incapable d’arrêter un homme dans cet état ? », lance-t-il avec amertume. « Et surtout, pourquoi voulait-on l’arrêter ? Ils n’ont donné aucune explication. »
Selon les premières conclusions d’une enquête interne de la Police des frontières obtenues par Haaretz, Naami, qui n’était pas armé au moment des faits, aurait été tué par une balle tirée dans le dos et ayant atteint son cœur.
Le policier ayant ouvert le feu a été interrogé par le Département des enquêtes internes de la police, qui lui a interdit l’accès aux installations policières pendant deux semaines. L’enquête se poursuit.
Dans la tente de deuil, les proches de Naami ont été rejoints par d’anciens compagnons d’armes de l’unité de reconnaissance bédouine dans laquelle il avait servi. Le maire de Rahat, Talal al-Qrenawi, a fait une brève apparition avant d’assister aux funérailles. Les femmes de la famille, quant à elles, demeuraient recluses dans la maison du défunt.
Selon son frère, Naami tenait avec sa femme et ses enfants une boutique de cosmétiques dans la ville. Avant que son état de santé ne se dégrade, il travaillait dans une usine de glaces à Beer Sheva.
« Ce n’est pas facile pour ses enfants, sa femme, ses frères et sœurs, et encore moins pour sa mère », confie Srour. « Son plus jeune enfant, son unique fils âgé de 12 ans, accompagnait toujours son père à la mosquée à 4 heures du matin pour la prière du maghreb. »
Selon son frère, ce n’était pas la première fois qu’il sortait en voiture dans le quartier avant l’aube. Il insiste sur le fait que la police n’avait aucune raison valable de l’arrêter.
Et même si elle en avait eu une, ajoute-t-il, « la police dispose de nombreux moyens pour interpeller quelqu’un sans le tuer. Alors, pourquoi lui tirer dessus ? »
« Il y a quelques années, nous avions confiance en la police »
Cette fusillade mortelle est survenue moins d’une semaine après la diffusion d’une vidéo montrant des policiers frappant un procureur arabe et lui cassant le nez lors d’une perquisition menée à son domicile après une plainte pour tapage nocturne. L’enquête visant les agents est toujours en cours, mais les images semblent montrer qu’ils se sont jetés sur l’homme sans raison.
Sur les quatre citoyens arabes tués par la police israélienne depuis le début de l’année 2026, trois l’ont été par des membres de la police des frontières ou de la Garde nationale, une force controversée intégrée à la police des frontières et soutenue par Itamar Ben-Gvir.
Contrairement à la police classique, la police des frontières est principalement composée de jeunes conscrits et fonctionne en marge de la structure civile habituelle des forces de l’ordre, organisée autour de districts, de commissariats et de postes de police. Cette unité peut être déployée aussi bien dans des villages palestiniens de Cisjordanie que dans des villes israéliennes, selon les besoins opérationnels.
En avril, le contrôleur de l’État a signalé que les commissariats du Néguev, où vit la majorité de la population bédouine, souffraient d’un sous-effectif chronique, avec un manque total de 205 policiers. La police des frontières, elle, n’était pas confrontée à ce problème.
Le mandat de Ben Gvir comme ministre de la Sécurité nationale, ainsi que le déploiement massif de forces de gendarmerie dans les communautés bédouines sous son autorité, sont souvent cités comme des facteurs ayant aggravé les relations entre cette minorité et l’État. Les tensions avec les autorités existaient toutefois bien avant l’arrivée au pouvoir du gouvernement actuel.
Jamal explique ainsi avoir interdit à ses deux fils de rejoindre la police des frontières lorsqu’ils ont dû choisir leur affectation militaire, dénonçant ce qu’il décrit comme une culture de « violence et de barbarie », accusation qui poursuit depuis longtemps cette force.
L’un de ses fils a finalement rejoint une unité majoritairement juive, dans l’espoir de mieux s’intégrer à la société israélienne, tandis que le plus jeune s’est engagé comme pisteur.
À l’inverse des tensions entourant la police des frontières présente dans la région, plusieurs habitants plus âgés de Rahat affirment entretenir des relations cordiales avec la police locale.
« Nous vivons avec eux au quotidien. Ils nous aident, nous les aidons », explique Srour.
De manière générale, insiste-t-il, « il y a quelques années, nous nous sentions vraiment en confiance avec la police ».
Les jeunes Bédouins présents aux funérailles de Naami ne partageaient toutefois pas la nostalgie optimiste de Srour, exprimant un profond sentiment de cynisme et de détachement blasé caractéristique d’une partie de leur génération. Ils sont moins enclins à servir dans l’armée et ne parlent pas l’hébreu aussi couramment que leurs parents.
L’un des jeunes présents aux funérailles, un habitant de Rahat âgé d’une vingtaine d’années et récemment rentré de Tbilissi, où il a étudié la médecine dentaire, n’a guère semblé choqué par le meurtre de Naami. « Ce n’est pas la première fois », a-t-il simplement observé.
En 2015, alors qu’il était encore adolescent, Rahat avait déjà été secouée par des violences après la mort de Sami al-Jaar, 22 ans, tué par la police lors d’une descente antidrogue dans son quartier. Selon les déclarations de son père aux médias à l’époque, il rentrait du travail lorsqu’il a été abattu. La police avait affirmé qu’il n’était pas visé par l’opération.
Quelque 18 000 personnes venues de localités arabes de tout le pays avaient assisté à ses funérailles, qui avaient dégénéré en affrontements violents entre les jeunes présents et la police. Des jeunes avaient lancé des pierres sur les forces de l’ordre, qui avaient répliqué avec des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc.
Un homme de 45 ans, Sami al-Zayadna, était décédé d’une crise cardiaque après avoir inhalé des gaz lacrymogènes pendant les funérailles. Vingt-trois autres personnes, dont le maire, avaient été blessées et transportées à l’hôpital, selon un article publié à l’époque par Maariv.
Les affrontements se sont intensifiés après la mort de Zayadna. Un engin explosif artisanal avait été lancé contre la police, sans faire de blessés, mais en endommageant un véhicule. Les rues s’étaient remplies de jeunes affrontant les forces de l’ordre.
Lors des funérailles de Naami, dans un cimetière situé à l’ouest de Rahat, seule une poignée de policiers se tenait à l’entrée. La famille avait tenu à préserver le caractère privé de la cérémonie, sans discours de responsables politiques.
Les hommes arrivés en convoi depuis Rahat se sont alignés pour prier devant le corps, enveloppé dans un linceul. Les porteurs ont ensuite transporté la dépouille jusqu’à la tombe ouverte.
Des enfants essayant de garder l’équilibre sur un monticule de terre meuble ont observé la mise en terre. Ils ont dû descendre lorsque les adultes ont commencé à recouvrir le corps de Naami de terre à la pelle.
Alors que les proches étaient assis à même le sol près de la tombe fraîchement creusée, un cheikh s’est adressé à eux, affirmant que le policier qui avait tiré sur Naami lui « en voulait personnellement ».
« Évitez les ennuis », a-t-il conseillé aux jeunes hommes. « Ne donnez aux policiers aucune raison de sortir leurs armes. »
S’il a toujours existé une certaine méfiance entre les Bédouins et les autorités israéliennes, plusieurs signes laissent penser que le fossé continue de se creuser.
Le rapport publié en avril par le contrôleur de l’État, qui mettait en garde contre une érosion complète de la « gouvernance » dans le Néguev, a été vivement critiqué pour avoir présenté cette minorité comme une menace sécuritaire. Le document insistait notamment sur la criminalité liée au trafic d’armes, la polygamie et les mariages entre hommes bédouins et femmes palestiniennes, accusés d’éloigner davantage cette société d’Israël.
« Si Israël accordait aux résidents bédouins les mêmes conditions que celles dont bénéficient les Juifs en Israël, une gouvernance fondée sur les services publics et l’égalité des chances, la plupart des mesures coercitives deviendraient inutiles d’elles-mêmes », a déclaré le Conseil régional des villages non reconnus.
Les évolutions observées au sein de la société bédouine reflètent plus largement celles qui traversent l’ensemble de la minorité arabe en Israël.
Les jeunes générations d’Arabes israéliens maîtrisent nettement moins bien l’hébreu que leurs parents, ce qui limite leur accès à une grande partie du marché du travail israélien.
Chez les Bédouins, ce sentiment d’aliénation se traduit également par une baisse du nombre d’engagements dans l’armée, même si de nombreux jeunes hommes continuent encore de s’enrôler volontairement.
Selon des données analysées par Zman Yisrael, le site jumeau en hébreu du Times of Israel, le nombre de recrues arabes musulmanes dans Tsahal, dont la grande majorité sont des Bédouins, a chuté d’environ 40 % entre 2022 et 2023.
Certains gardent toutefois l’espoir que ce fossé grandissant puisse être résorbé, notamment en cas de changement de gouvernement après les prochaines élections. Raam, parti islamiste pragmatique, a vu sa popularité progresser depuis qu’il s’est montré disposé à coopérer avec les partis du courant sioniste dominant. Il pourrait ainsi retrouver une place au sein d’une future coalition gouvernementale, ravivant l’espoir d’un apaisement des relations entre la communauté bédouine et l’État.
Parmi ses soutiens figure Jamal, le cousin de Naami.
« Si les Arabes votent en masse, nous pouvons changer le gouvernement », affirme-t-il.
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