Après une année record, certains craignent que l’avenir de la high-tech ne soit pas en Israël
Si l'optimisme règne après les gains sans précédent de 2025, l'exode des talents et des recettes fiscales fait craindre un essoufflement du principal moteur économique du pays
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En 2025, les missiles iraniens n’ont pas été les seuls à faire le buzz à Tel Aviv.
Malgré la guerre et les troubles intérieurs, l’année qui s’est achevée mercredi a vu la valeur des fusions et acquisitions dans le secteur technologique atteindre des sommets records, les investisseurs étrangers s’arracher les innovations et les talents israéliens, et la bourse de Tel Aviv atteindre sans cesse de nouveaux records historiques, surpassant ses homologues mondiales.
La situation sécuritaire semblant désormais plus apaisée, les investisseurs et les entrepreneurs du secteur technologique se montrent bien plus optimistes pour l’année à venir qu’ils ne l’étaient il y a 12 mois, ainsi que l’a révélé une enquête présentée lors d’une récente conférence sur la technologie organisée par la société de capital-risque Fusion et le cabinet d’avocats Pearl Cohen Zedek Latzer Baratz.
Le sondage réalisé par Fusion auprès de 200 investisseurs en capital-risque, investisseurs providentiels et entrepreneurs a montré que seuls 6 % des personnes interrogées estimaient que l’incertitude politique et sécuritaire constituait le principal défi pour les investisseurs en Israël, contre 43 % dans l’étude de l’an dernier. Interrogés sur l’avenir d’Israël, 74,5 % des répondants se sont dits optimistes, contre 57 % l’année précédente.
Parmi les participants à la conférence, toutefois, l’ambiance était nettement moins optimiste. L’exode apparent des start-ups, talents et entreprises, — une conséquence de ces préoccupations politiques et sécuritaires supposées s’estomper — semble alimenter les inquiétudes quant à l’avenir du secteur technologique, qui est le principal moteur économique d’Israël.
Cette dissonance reflète ce qui semble être un manque croissant de synchronisation entre Israël dans son ensemble et son écosystème technologique, un secteur qui a connu des gains sans précédent alors même que l’économie du pays subissait un ralentissement dû aux mobilisations en temps de guerre, aux attaques de missiles qui ont entraîné la fermeture des aéroports et à l’isolement géopolitique.
S’adressant à quelque 300 investisseurs en capital-risque, fondateurs de start-ups et entrepreneurs réunis au 53e étage de la tour Azrieli Sarona, à Tel-Aviv, l’investisseur Adam Fisher a mis en garde contre la fuite de plus en plus importante des gains du secteur technologique vers l’étranger, un phénomène qu’il décrit comme le « virus des fondateurs israéliens qui enregistrent leurs entreprises aux États-Unis ».
« Plus de 80 % des entreprises fondées en Israël choisissent de s’enregistrer aux États-Unis [contre environ 20 % en 2022] », a souligné Fisher, associé de la société d’investissement américaine Bessemer Venture Partners.
« C’est une véritable catastrophe. C’est aussi ma principale inquiétude, actuellement, pour le secteur », a-t-il ajouté.
Selon les données de l’Autorité israélienne de l’innovation, la tendance des entrepreneurs israéliens à s’implanter à l’étranger s’est accélérée au début de l’année 2023, stimulée d’une part par les avantages économiques proposés par les États-Unis et, d’autre part, par l’incertitude croissante due aux efforts déployés par le gouvernement israélien pour affaiblir le pouvoir judiciaire. Le déclenchement de la guerre avec le Hamas, provoqué par l’attaque du groupe terroriste contre les communautés du sud d’Israël le 7 octobre 2023, a précipité cette tendance, l’augmentation du risque géopolitique venant encore alimenter l’incertitude parmi les investisseurs.
La guerre, en dehors du pays, a suscité de nombreuses critiques et une vague de colère à l’encontre d’Israël, avec des appels à prendre des sanctions, à affaiblir les relations commerciales et à instaurer un embargo sur les armes.
« Ne soyons pas naïfs. Certains LP [commanditaires ou investisseurs dans des fonds] refusent même qu’on leur parle d’investissements en Israël », a déclaré Yifat Oron, directrice générale senior de Blackstone, à la tête du bureau de Tel Aviv de la société américaine de gestion d’actifs alternatifs. « Nous sommes témoins de la disparition silencieuse des investissements de certains fonds de pension américains, qui préfèrent désormais se concentrer sur des sujets moins complexes. »
Mais pour d’autres, ce phénomène est le fruit d’une surestimation par les entrepreneurs du niveau de risque que les investisseurs associent à la présence d’une entité israélienne dans leur portefeuille.
Gigi Levy-Weiss, entrepreneur en série et associé commandité de la société de capital-risque NFX, a dit n’avoir jamais rencontré de situation dans laquelle des investisseurs étrangers avaient refusé de financer une entreprise parce qu’elle était enregistrée en Israël.
« C’est une légende urbaine et nous devons la combattre », a insisté Levy-Weiss.
Fisher, qui a créé le bureau de Bessemer à Tel-Aviv en 2007 et qui investit depuis longtemps dans des start-ups israéliennes, a renchéri, faisant remarquer qu’il n’avait « jamais entendu parler d’un fonds de capital-risque américain qui refuserait d’investir parce qu’une société est enregistrée en Israël ».
« C’est presque un automatisme », a-t-il indiqué. « Les fondateurs israéliens agissent par instinct. Ils sont convaincus que les investisseurs, américains ou étrangers, n’investiront pas dans une entité israélienne. »
De plus, la décision que prennent les entrepreneurs et fondateurs israéliens quant au lieu d’implantation de leur société a des conséquences sur les activités futures de la start-up. Il s’agit notamment de la localisation de ses principaux actifs, de sa propriété intellectuelle, de son centre de recherche et développement, de ses opérations commerciales et de gestion, et enfin, du lieu où elle paie ses impôts.
Fisher a insisté sur le fait qu’Israël perdait là une source de financement essentielle.
« Nous volons les impôts de la prochaine génération, celle de nos enfants et de nos petits-enfants, sans même nous en rendre compte », s’est-il exclamé.
Plus que dans tout autre domaine, la fuite des technologies à l’étranger pourrait avoir des répercussions économiques considérables pour l’État.
Ce secteur reste en effet le principal moteur de croissance de l’économie du pays. Il représente près de 20 % du PIB et environ 30 % des impôts sur les revenus perçus par le gouvernement. Il emploie en outre 11 % de la main-d’œuvre du pays.
Fisher et Levy-Weiss ont tous deux exhorté le gouvernement à mettre en place des mesures incitatives afin d’encourager la création d’entreprises en Israël, ainsi que de garder les entreprises et les talents technologiques dans le pays.
« Personne ne s’en préoccupe à Jérusalem », a déploré Fisher. « Si nous ne parvenons pas à trouver les mesures incitatives qui motiveront les entreprises à s’enregistrer en Israël, nous devrons faire face à une situation extrêmement problématique. »
Les investisseurs « doivent encourager les entrepreneurs à s’enregistrer en Israël », a déclaré Levy-Weiss, faisant écho aux propos de Fisher.

Le démantèlement du secteur technologique dépasse le cadre des start-ups israéliennes. Il affecte également les multinationales qui se sont implantées dans le pays, et notamment certaines des plus importantes puissances technologiques mondiales.
Un rapport publié cette semaine par l’Israel Advanced Technology Industries (IATI), une organisation qui regroupe des entreprises technologiques et des sciences de la vie opérant en Israël, a révélé que 53 % des multinationales présentes en Israël ont constaté une augmentation des demandes de délocalisation de la part de leurs employés israéliens. Une évolution qui pourrait, « à terme nuire au moteur de l’innovation locale et au leadership technologique d’Israël ».
L’IATI, dans son rapport, indique que plusieurs multinationales présentes en Israël envisagent de transférer leurs investissements et leurs activités vers d’autres pays, ayant dû faire face à des perturbations de leur chaîne d’approvisionnement et ayant trouvé des alternatives à l’étranger pendant la guerre. Il existe par ailleurs « un risque que l’activité ne reprenne pas complètement ».
Les multinationales, parmi lesquelles Apple, Meta (Facebook), Microsoft, Google, Amazon et Nvidia, forment le pilier central de l’écosystème local, représentant ces cinq dernières années quelque 80 % du volume des fusions-acquisitions en Israël.
« En l’absence de mesures actives de la part de l’État pour créer un environnement réglementaire et géopolitique stable, on peut craindre une érosion progressive de la stabilité de l’écosystème local », a averti l’IATI.
Pour remédier à la situation réglementaire, Israël a présenté une réforme fiscale visant à inverser la fuite des cerveaux dans le domaine technologique ainsi qu’à encourager les investissements locaux et étrangers dans ce secteur.
« Nous avons l’occasion d’essayer d’attirer en Israël des immigrants juifs et des talents étrangers capables de combler le déficit de compétences que nous connaissons ici, en particulier dans le domaine de l’IA », a fait savoir Fisher.
La réforme du gouvernement vise à proposer une sécurité fiscale aux multinationales, à supprimer les obstacles à l’investissement pour les investisseurs étrangers, ainsi qu’à inciter les entrepreneurs israéliens et les travailleurs hautement qualifiés dans le domaine des technologies à revenir rapidement de l’étranger.
« C’est un défi pour le gouvernement israélien et pour le ministère des Finances de faire en sorte qu’Israël, non pas en tant que marque, non pas d’un point de vue géopolitique, mais d’un point de vue bureaucratique, soit un lieu dans lequel il est facile de créer une entreprise et de faire des affaires », a déclaré Guy Katsovich, cofondateur de Fusion, au Times of Israel, en marge de la conférence.
Selon les données présentées par Asaf Horesh, associé directeur chez Vintage Investment Partners, lors de la conférence de Tel Aviv, malgré les défis liés à la guerre, Israël est en passe de connaître une année record quant à la valeur des « exits » (fusions-acquisitions) dans le secteur technologique israélien, face à des marchés américains et européens qui continuent de n’afficher qu’une reprise modeste en matière de transactions.
« Un effet secondaire – et contre-intuitif – de la guerre est d’inciter les gens à redoubler d’efforts au sein de l’écosystème, simplement pour montrer leur résilience », a expliqué Katsovich. « C’est un mode de fonctionnement très particulier à Israël. »
Même en excluant l’acquisition par Google de la licorne de la cyber-sécurité Wiz pour un montant de 32 milliards de dollars, la plus grande transaction jamais réalisée impliquant une entreprise fondée en Israël, 2025 a réussi à établir de nouveaux records pour ce type d’accords. Cette année, deux autres acquisitions d’une valeur supérieure à un milliard de dollars ont eu lieu. Il s’agit de la société locale de technologie financière Next Insurance et de Melio, rachetées respectivement pour des montants de 2,6 milliards et 2,5 milliards de dollars.
Mais ces chiffres, s’ils sont astronomiques, peuvent aussi être trompeurs. Des rapports récents montrent que le nombre d’entreprises impliquées dans des transactions de grande valeur a baissé par rapport à l’an dernier.
« La majorité des capitaux investis dans les start-ups est de plus en plus concentrée dans un nombre réduit de fonds de capital-risque, et orientée vers un nombre plus limité de sociétés opérant dans les domaines de la cyber-sécurité, de l’intelligence artificielle et des technologies quantiques. Les autres ont beaucoup plus de mal à obtenir des financements », a fait savoir Horesh.
Dans l’enquête de Fusion, la concurrence croissante pour les investissements, en particulier pour les entreprises spécialisées dans la cyber-sécurité et l’IA, était le principal défi mentionné par les personnes interrogées.
Selon l’Autorité israélienne de l’innovation, l’État juif occupe le cinquième rang mondial après San Francisco, New York, Londres et Boston en matière de levée de fonds pour les start-ups. Récemment, néanmoins, on a observé une concentration des capitaux sur la cyber-sécurité et l’IA, ce qui témoigne d’un manque de dispersion dans les nouveaux domaines technologiques, ainsi que d’un déclin de la diversité en matière d’innovation.
Dans la perspective de 2026, les investisseurs ont été interrogés, dans le cadre de l’enquête de Fusion, sur les trois secteurs qui devraient dominer l’industrie au cours de l’année à venir. Presque tous les répondants ont estimé que c’est la cyber-sécurité qui continuera à dominer les investissements. L’IA, selon eux, arrivera en deuxième position. Les technologies quantiques se classent à la troisième place, détrônant la technologie financière, qui chute à la quatrième position.
Selon les données compilées par Startup Nation Central, en 2025, les investisseurs étrangers ont conservé leur rôle dominant dans l’écosystème technologique israélien, représentant 60 % du total des investisseurs, sous la houlette de fonds américains parmi lesquelles Insight Partners, Bessemer Venture Partners, Andreessen Horowitz (a16z) et Blackstone.
Guy Lachmann, associé principal du département haute technologie chez Pearl Cohen, prédit pour 2026 « un regain d’intérêt de la part d’investisseurs étrangers non américains, dont les investissements ne sont pas motivés par des considérations sionistes ».
« Si aucune dégradation géopolitique ne vient interrompre cette tendance, le sentiment est que le marché est sur le point de se détendre », a indiqué Lachmann. « Il y a actuellement un grand nombre de cibles d’acquisition séduisantes, qui, après deux années difficiles, sont passées à des modèles d’exploitation allégés et efficaces. »
De nombreuses start-ups sont sous pression pour vendre, a fait remarquer Lachmann, en partie parce que les investisseurs actuels se sont retirés ou qu’ils manquent de ressources pour continuer à investir.
« Après les fêtes, on s’attend à un changement de climat, avec une augmentation des rapports concernant des activités de collecte de fonds », a déclaré Lachmann. « Les secteurs qui ont été fortement affectés par la situation géopolitique, notamment la santé numérique, la technologie financière, les technologies de l’agriculture et de l’alimentaire, ainsi que la technologie de la construction, ont connu une stagnation prolongée et un retard dans les investissements. Mais ces obstacles semblent désormais commencer à s’atténuer. »
Reuters a contribué à cet article.
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