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Au Monténégro, la communauté juive face à l’hostilité croissante à l’égard d’Israël

Le pays reste une des destinations favorites des Israéliens, mais le regain d'attaques médiatiques contre l'État juif inquiète la communauté locale

Une femme frappe sur une casserole à côté d'une pancarte disant « Le sionisme n'est pas encore mort, et nous ne savons pas quand il le sera », lors d'un rassemblement pro-palestinien et anti-Israël à Podgorica, au Monténégro, le 14 septembre 2025. (Photo de SAVO PRELEVIC / AFP)
Une femme frappe sur une casserole à côté d'une pancarte disant « Le sionisme n'est pas encore mort, et nous ne savons pas quand il le sera », lors d'un rassemblement pro-palestinien et anti-Israël à Podgorica, au Monténégro, le 14 septembre 2025. (Photo de SAVO PRELEVIC / AFP)

PODGORICA, Monténégro (JTA) — À l’entrée de Nikšić, la deuxième plus grande ville du Monténégro, un avion de chasse ancien, peint aux couleurs de l’armée de l’air israélienne, se détache au sommet d’un piédestal géant en béton, comme s’il était sur le point de s’envoler.

Le monument, inauguré en 2024, rend hommage à l’ « Opération Velvetta » — initiative secrète qui a permis d’acheminer 17 avions Supermarine Spitfire de la Tchécoslovaquie à Israël en 1948, en passant par ce qui était alors la Yougoslavie. Ce projet audacieux, mené au nez et à la barbe des espions britanniques et soviétiques, a permis d’assurer la supériorité militaire du jeune État juif pendant sa guerre d’Indépendance.

À la base du monument, on trouve une plaque en bronze avec une inscription en serbe, anglais et hébreu qui parle du « rappel permanent de l’amitié inébranlable entre le Monténégro et Israël ».

Mais contre toute attente, depuis quelque temps, cette amitié est mise à rude épreuve : pareille chose n’était jamais arrivée depuis que le Monténégro — la plus petite des six républiques qui composaient autrefois la Yougoslavie — a proclamé son indépendance en 2006.

« Oui, il y a de l’antisémitisme ici. C’est beaucoup mieux que dans certains endroits, mais la situation a changé », confie le rabbin Ari Edelkopf, chef de la Communauté religieuse juive du Monténégro à Podgorica, la capitale.

« Quand je suis arrivé ici, je n’aurais jamais cru que nous aurions besoin d’un service de sécurité 24 heures sur 24. Mais depuis le 7-Octobre, il y a eu des manifestations ‘free Gaza’ dans toutes les grandes villes. Mes services suivent de près l’activité de tous les portails antisémites, ici au Monténégro », ajoute-t-il en utilisant un terme local pour désigner les sites d’actualités régionales. « Nous payons un avocat pour surveiller tout cela. »

Des incidents récents contre des touristes israéliens venus découvrir ce pays de 625 000 habitants, de la taille du Connecticut, inquiètent la communauté juive locale, forte d’un peu moins d’un millier de membres, alors même que la capitale aura, cet automne, son tout nouveau centre culturel juif.

Dans la station balnéaire de Budva, sur l’Adriatique, une bagarre violente entre Monténégrins et une vingtaine de touristes israéliens a tiré la sonnette d’alarme au sein de la communauté juive et chez les touristes israéliens.

Ce qui a provoqué l’incident, survenu après minuit le 12 juillet dernier dans un bar de plage où les Israéliens — 12 hommes et huit femmes — consommaient de l’alcool, demeure flou.

Selon Edelkopf, l’incident avait commencé par une altercation personnelle qui se serait envenimée lorsque les habitants ont réalisé que les touristes avec lesquels ils se querellaient étaient israéliens.

Selon une alerte du gouvernement israélien au sujet de cet incident, les habitants ont « crié ‘Free Palestine’ et ‘F*** Israel’ » après avoir appris l’origine des touristes, qui, selon l’alerte, ne portaient pas d’éléments distinctifs de leur identité nationale ou religieuse.

« Ensuite, ils sont revenus avec des amis et les ont roués de coups », poursuit Edelkopf, rabbin Habad originaire de Los Angeles et installé au Monténégro depuis neuf ans.

Le rabbin Ari Edelkopf lit un article qui lui est consacré dans un journal de Podgorica, en avril 2026. (Larry Luxner/ JTA)

« Ils leur ont brûlé le visage avec des cigarettes et leur ont jeté des chaises et des tables métalliques. C’était horrible et très agressif », ajoute-t-il. « La plupart des Israéliens ont été blessés ; l’un d’eux a eu la mâchoire fracturée. »

Le gouvernement israélien a aidé les touristes israéliens à rentrer le plus rapidement possible du Monténégro, à l’exception d’un membre du groupe, hospitalisé, selon le Centre national israélien de lutte contre l’antisémitisme, une initiative du ministère de la Diaspora. Selon l’alerte du ministère, la police n’est pas intervenue.

« J’attends du gouvernement monténégrin qu’il prenne des mesures », déclare Edelkopf à la JTA depuis sa synagogue de Podgorica, qui était auparavant une maison. « Jusqu’à présent, ils n’ont apporté aucune réponse officielle. »

Malgré ces récentes hostilités, ajoute le rabbin, cela fait longtemps que les Israéliens viennent au Monténégro, pour y faire du tourisme ou y vivre. Et des Juifs vivent ici depuis des millénaires, bien avant que n’existe la Yougoslavie.

Des ruines datant du IVe siècle de notre ère témoignent d’ailleurs de la présence d’une communauté juive florissante à Kotor, non loin de Budva, le long de l’Adriatique. L’un des sites religieux les plus importants du pays est d’ailleurs la tombe présumée de Shabbatai Zvi, à Ulcinj, non loin de là. Le faux messie juif du XVIIe siècle y est mort peu de temps après avoir son expulsion, en 1673 , de l’Empire ottoman, lequel régnait sur une grande partie des actuels Balkans.

La plupart des Monténégrins sont chrétiens orthodoxes d’Orient mais près de 20 % sont musulmans d’origine bosniaque ou albanaise. En 1992, après l’effondrement du communisme et la partition de l’ex-Yougoslavie entre la Slovénie, la Croatie, la Bosnie et la Macédoine, les deux républiques restantes — la Serbie et le Monténégro — ont créé la nouvelle République fédérale de Yougoslavie.

Une étoile de David fait partie de la conception du centre culturel juif en construction à Podgorica, la capitale du Monténégro. (Larry Luxner/ JTA)

En 2006, le Monténégro a proclamé son indépendance à la suite d’un référendum, et six ans plus tard, le Premier ministre de l’époque, Igor Lukšić, a accordé au judaïsme le statut de quatrième religion officielle du pays, en plus de l’Église orthodoxe d’Orient, de l’Église catholique et de l’islam.

« Les Juifs sont très bien acceptés ici », explique Nikolla Camaj, vice-président du Parlement monténégrin et l’un des cinq membres d’origine albonaise de cet organe de 81 membres. « Officiellement, nous entretenons de très bonnes relations avec Israël, et la population soutient l’idée qu’Israël doit être protégé. Mais il y a un problème parce qu’au Monténégro, nous avons beaucoup de musulmans — des Albanais et des Bosniaques — et ils n’aiment pas ce qui se passe en Palestine. »

À Podgorica, une immense fresque murale peinte sur un immeuble résidentiel, à deux pâtés de maisons de la gare routière municipale, représente des enfants réfugiés de Gaza, une tranche de pastèque – symbolise de la résistance palestinienne – et la déclaration « Le Monténégro est aux côtés de la Palestine ».

Une fresque pro-palestinienne peinte sur le côté d’un immeuble résidentiel de Podgorica a été le théâtre de plusieurs rassemblements pro-palestiniens au Monténégro. (Larry Luxner/ JTA)

Début juillet dernier, des touristes israéliens venus à Plav — ville touristique située non loin de la frontière entre le Monténégro, le Kosovo et l’Albanie — ont été harcelés par un couple de Monténégrins qui les a traités de « tueurs de bébés ».

Cela ne surprend pas du tout Edelkopf.

« Les habitants lisent des articles traduits issus de médias très violemment anti-Israël », explique le rabbin. « Les principales chaînes de télévision et portails en ligne d’ici sont pleins de mensonges et d’inepties sur Israël, ce qui fait que les gens se sont mis à croire qu’Israël a commis un génocide. »

Malgré cela, les touristes israéliens continuent de venir. Selon les chiffres officiels, en 2025, 110 249 Israéliens se sont rendus au Monténégro — contre 73 513 en 2024 — la plupart via des vols directs depuis Tel-Aviv. Un groupe Facebook destiné aux Israéliens désireux de se rendre au Monténégro compte plus de 80 000 membres qui s’échangent conseils, photos et autres astuces sur leurs séjours.

Israël n’a pas d’ambassade au Monténégro ; il est représenté par Avivit Bar-Ilan, ambassadrice résidente d’Israël en Serbie, qui n’a pas pu être jointe pour les besoins de cet article.

Les quelques Juifs du Monténégro se divisent entre la synagogue juive orthodoxe traditionnelle d’Edelkopf et la congrégation juive progressive locale dirigée par sa présidente, Nina Ofner Bokan.

Nina Ofner Bokan, présidente de la communauté juive du Monténégro, est également vice-présidente du Congrès juif mondial et conseillère principale auprès du président du Parlement monténégrin. (Larry Luxner/ JTA)

Ingénieure en informatique, Ofner Bokan, 41 ans, représente sa communauté depuis 2020. En septembre dernier, elle a été réélue à l’unanimité pour cinq ans. Elle est également conseillère principale du président du Parlement monténégrin et vice-présidente du Congrès juif mondial.

« Nous nous sentons très protégés, ici, et nous entretenons une relation extraordinaire avec toutes les autres communautés religieuses », explique Ofner Bokan. « Au fil du temps, nous avons tissé des liens solides. … Les Juifs peuvent marcher dans la rue avec leur kippa ou une étoile de David sans aucun problème. »

En octobre dernier, la communauté a tenu sa 12e conférence annuelle Mahar à Budva, avec les discours de plusieurs dignitaires, dont le vice-Premier ministre Budimir Aleksić.

Un panneau sur le chantier du nouveau centre culturel juif du Monténégro, en avril 2026, indique la fin des travaux pour novembre 2026. (Larry Luxner/ JTA)

« Le Monténégro est un pays épris de diversité, favorable au dialogue et c’est aussi un pays dans lequel la Shoah n’a pas eu lieu et où l’antisémitisme n’a jamais eu — et n’aura jamais — de fondement », a assuré Aleksić. « Et nous en sommes fiers. »

La congrégation juive d’Ofner Bokan a été fondée en 2011, et elle en est la troisième présidente. En novembre 2024, avec l’aide d’autres Juifs, elle a organisé une cérémonie pour le tout premier coup de pioche de la première synagogue construite dans le Monténégro moderne. Ar Ashem prend forme lentement sur un terrain qui lui a été gracieusement cédé, en bordure de la rue Radosava Burića, precise-t-elle, et elle sera terminée en février.

Forte de 150 membres actifs, cette communauté a pour guide spirituel Luciano Moše Prelevic qui, tout comme Edelkopf, se déclare rabbin en chef du Monténégro. Les deux communautés n’entretiennent aucune relation — et cela n’a pas changé malgré un afflux récent de Juifs en provenance de Russie et d’Ukraine, du fait de la guerre.

« C’est la nôtre qui a signé en 2012 le traité avec le gouvernement reconnaissant la communauté juive », avance Ofner Bokan, dont les parents sont originaires de la ville serbe de Novi Sad. « Mais devant tout le monde, les Juifs ne vont pas dire du mal les uns des autres. Si nous le faisons, que penseront les autres ? »

Edelkopf, qui a huit enfants avec son épouse Chana, a passé 17 ans en Russie à diriger le poste Habad de Sotchi. Il en a été expulsé en mars 2017 après qu’un tribunal russe a estimé qu’il représentait une « menace pour la sécurité nationale » : il s’est directement rendu au Monténégro.

« Nous sommes officiellement la Communauté religieuse juive du Monténégro », affirme-t-il, tout en reconnaissant de profondes divisions parmi les Juifs de ce pays relativement petit. « Nous avons des choses à améliorer, et nous n’en sommes pas fiers. »

Originaire de Saint-Pétersbourg, en Russie, Tatiana Nirmanest arrivée il y a peu. Peu de temps après le début de la guerre contre l’Ukraine, en février 2022, elle est venue s’installer au Monténégro : elle est aujourd’hui responsable de la programmation culturelle pour les cent cinquante Juifs qui, selon elle, vivent à Budva, la ville balnéaire dans laquelle la bagarre a eu lieu.

« Nous sommes venus au Monténégro parce que c’est un pays magnifique et confortable, et l’un des rares endroits accessibles avec un passeport russe », explique Nirman, 40 ans, qui vit dans cette ville côtière avec son mari et leurs deux enfants. Elle ajoute que près de 80 % de ses programmes sur l’art, la musique, l’histoire juive et la cuisine sont dispensés en russe.

Cette réplique d’un avion de chasse Supermarine Spitfire rend hommage à
l’« Opération Velvet », en 1948 à Nikšić, au Monténégro — ce monument inauguré en 2024 est le symbole de l’amitié de longue date entre le Monténégro et Israël. (Larry Luxner/ JTA)

Anna Davidi, 51 ans, Juive née en Arménie et dont les ancêtres étaient originaires d’Iran, vit elle aussi à Budva. Pendant la guerre du Haut-Karabagh, dans les années 1990, sa famille est partie s’installer en Ukraine, où elle a étudié la musique à Khmelnytskyï.

Elle a épousé un Juif de Breslov avec lequel elle a eu un fils et une fille, avant de divorcer et de partir pour le Monténégro, peu de choses la retenant en Ukraine.

« J’ai été attirée par la propreté et la beauté exceptionnelles du Monténégro, ainsi que le haut niveau de tolérance de sa population », confie Davidi, qui s’y est installée en 2012.

« Mon frère, sa femme et moi étions venus au Monténégro pour voir si nous pourrions y vivre. Nous sommes presque immédiatement tombés amoureux des lieux. »

Ancienne styliste de mode et propriétaire de restaurant, diplômée en psychologie, Davidi travaille aujourd’hui dans l’immobilier et représente une société israélienne spécialisée dans la vente de terrains. De son point de vue, le Monténégro et Israël, où elle se rend régulièrement pour voir ses enfants et petits-enfants, sont des étapes importantes de son propre parcours, en tant que juive.

« Quand je regarde en arrière, je vois que mon long chemin vers Israël m’a fait passer par plusieurs pays et a pris plusieurs générations : mes ancêtres venaient d’Iran ; je suis née en Arménie ; de là, je suis partie vivre en Ukraine puis au Monténégro », conclut Davidi.

« J’espère que ma prochaine destination — peut-être la dernière de ce long voyage — sera Jérusalem. »

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