Avec les libérations d’otages, des rituels prennent fin, mélange de gratitude et de tristesse
Suite à la libération des otages en vie et aux demandes de remise des 24 corps toujours à Gaza, les fidèles peinent à oublier le Simhat Torah de 2023, prélude à deux années d'épreuves
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JTA — Comme la plupart des synagogues, la congrégation Beth El de South Orange, dans le New Jersey, s’est dotée de nouveaux rituels suite au pogrom du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas, qui a fait plus de 1 200 morts en Israël, 251 otages et ouvert une guerre acharnée entre Israël et le Hamas.
La congrégation Masorti a ainsi accroché une pancarte disant « Bring Them Home Neow », au nom des otages. Le rabbin Jesse Olitzky a ajouté la prière « Acheinu », pour le salut des otages, aux prières traditionnelles de Shabbat, et chaque semaine, il a lu la biographie d’un otage. Alors que la guerre faisait rage, la congrégation chantait des chants de paix.
Là-bas comme ailleurs, les fidèles ont arboré des rubans et autres pin’s de couleur jaune au revers de leur col, ainsi que des plaques d’identité au nom des disparus. Certaines familles ont allumé des bougies supplémentaires le jour de Shabbat.
Rachel Goldberg-Polin, dont le fils Hersh fera finalement partie des otages morts à Gaza, a popularisé le port d’un morceau de ruban adhésif sur lequel elle écrit le nombre de jours écoulés depuis la prise d’otages.
Cette semaine, alors que les 20 derniers otages vivants ont été restitués à Israël conformément aux dispositions de l’accord de cessez-le-feu conclu entre Israël et le Hamas, de nombreux Juifs sont soulagés de mettre un terme à ces rituels – quand bien même ils se demandent s’il est juste de le faire et, par ailleurs, s’interrogent sur la manière de canaliser leurs prières et leurs pratiques vers ce qui va suivre.
Vingt-quatre otages morts se trouveraient encore à Gaza, et même si les soldats finissent par rentrer chez eux et que les Gazaouis renouent comme ils le peuvent avec leur vie d’avant, la paix durable ne semble pas encore à portée de main.
À Beth El, il est prévu de garder l’Acheinu et le panneau planté dans la pelouse jusqu’à ce que tous les corps aient été restitués. En attendant, en dehors d’Israël, la célébration de Simhat Torah, mardi soir, (la fête a été célébrée lundi soir et mardi en Israël), est l’occasion d’éprouver un sentiment de soulagement – une rareté ces deux dernières années.
« Comme tant d’autres, nous n’avons pas été en mesure, en tant que peuple, de passer à autre chose lorsque, le 8 octobre, il est apparu que les otages ne rentreraient pas encore chez eux », confie Olitzky lundi, quelques heures après que le Hamas a libéré les otages vivants. « Maintenant, on va enfin pouvoir respirer et, si Dieu le veut, passer à autre chose, reconstruire, et s’agissant des citoyens israéliens et palestiniens, tenter de construire la paix. »
Cette semaine, rabbins et juifs dans leur ensemble, se demandent, depuis les bancs des synagogues, s’il est effectivement temps de passer à autre chose.
La rabbin Yael Ridberg, cheffe spirituelle récemment retraitée de la congrégation Dor Hadash, à San Diego, a fait savoir qu’elle retirerait le scotch et le pendentif qu’elle porte autour du cou lorsque les corps des otages décédés seraient restitués.
« J’ai hâte de pourvoir les remiser, mais je ne veux pas m’en débarrasser », écrit-elle en réponse à une question de la JTA.
« J’arrêterai de les porter lorsque tous les otages assassinés auront été restitués. Ce sont des souvenirs d’une époque dont il faudra nous rappeler, aussi difficile qu’aient été ces deux dernières années. »
Ronit Wolff Hanan, ex-directrice musicale de la congrégation Beth Sholom de Teaneck, dans le New Jersey, admet qu’elle ne sait pas trop quoi faire de son pin’s et des plaques d’identité qu’elle porte depuis près de deux ans. Elle se sent déchirée entre « cette incroyable libération, le soulagement et la joie », et la tristesse qu’il y ait encore 24 corps non restitués.
« Je me demande : qu’est-ce qu’on fait maintenant ? », s’interroge Wolff Hanan, une ressortissante américano-israélienne dont le fils a servi durant plus de 300 jours dans la réserve israélienne, pendant la guerre. « Je n’arrête pas de penser à la longue et difficile route que tous ces otages et ces familles ont devant eux, et c’est tout bonnement inimaginable. Mais je me demande aussi quand est-ce que ce sera vraiment fini ? Nous ne savons pas si c’est l’aube d’une nouvelle ère ou si nous allons revenir à ce que nous connaissons. »
JTS alums Rabbi Eli Havivi, Rabbi Jonathan Maltzman, and Cantor Ronit Wolff Hanan, along with Julie Maltzman, experienced the Rare Book Room with Dr. Mordy Schwartz.
Posted by The Jewish Theological Seminary – JTS on Tuesday, January 21, 2025
Son partenaire, le rabbin Eli Havivi, propose sa solution à un dilemme similaire : à la synagogue lundi matin, il portait ses plaques d’otage, cette fois recouvertes de scotch bleu, comme pour dire « C’est fini sans être vraiment fini ».
Sur une page Facebook destinée aux femmes juives, un certain nombre de membres évoquent leur réticence à ne plus allumer des bougies supplémentaires.
Pour certaines, le faire reviendrait à briser un engagement spirituel ou pourrait laisser entendre qu’elles ne pensent plus aux ex-otages, qui vont devoir vivre avec des séquelles psychologiques et physiques. Certaines renvoient à un passage du Talmud (Shabbat 21b) qui étend la métaphore des bougies de Hanoukka pour suggérer que l’on doit toujours ajouter de la lumière, pas en retirer.
En revanche, la comique Periel Aschenbrand a écrit qu’elle était impatiente de retirer le pin’s qu’elle portait en solidarité avec Omri Miran, un otage enlevé devant sa femme et ses deux enfants le 7 octobre. « J’ai hâte de pouvoir le retirer demain, et qu’Omri retrouve enfin ses filles et sa famille », a-t-elle écrit dimanche sur Instagram.
Alyssa Goldwater, une influenceuse orthodoxe, a écrit qu’elle était « très impatiente » de retirer le ruban jaune qu’elle portait depuis deux ans, mais que le fait de le retirer n’était pas synonyme d’oubli.
« Lorsque l’on retire un pin’s, les petits trous ne disparaissent jamais complètement », a-t-elle écrit sur Instagram. « Ils continueront à nous rappeler que nous n’oublierons jamais ce qui nous est arrivé ces deux dernières années. Nous n’oublierons jamais qui nous a soutenus et qui s’est fermement opposé à nous. Les trous seront minuscules parce que nous prions pour que les otages s’en remettent et reprennent une vie normale, pour que ce qu’ils ont vécu, qui défie l’imagination, soit imperceptible pour l’œil humain. Mais les trous seront bel et bien là, parce que tout cela fait partie de nous désormais. »
Bien avant que le 7 octobre ne donne lieu à toutes ces nouvelles pratiques, il était déjà arrivé que les Juifs modifient leurs prières et leurs rituels suivant l’actualité, parfois à l’instigation de leur rabbin, d’autres fois à l’initiative du « peuple ».
Certains de ces changements se sont inscrits dans la durée – comme en témoigne la prière commémorative Av HaRachamin, composée au Moyen Âge pour ceux qui ont péri lors des Croisades – tandis que d’autres ont disparu.
Dans les années 1970 et 1980, des garçons et des filles célébrant leur majorité religieuse se « jumelaient » avec des Juifs soviétiques dans l’impossibilité d’émigrer. Les adultes portaient des bracelets en argent avec les noms de ces refuzniks, et les rangeaient lorsque les restrictions à l’émigration tombaient.
Les ajouts et changements qui s’inscrivent dans le temps sont généralement liés à d’autres événements, de la même manière que Av HaRachamim est devenu un rappel hebdomadaire des tragédies juives. En général, cependant, une prière ou un rituel lié à des événements actuels « devrait prévoir le moment de son retrait, même s’il est difficile de savoir quand ce moment viendra », explique le rabbin Ethan Tucker, président et rosh yeshiva de Hadar, dans une publication sur Facebook consacrée à la transition vers l’abandon des pratiques du 7 octobre.
« Sans cette prévoyance et cette planification, soit l’ajout stagne et finit par devenir une sorte d’exposition dans la galerie des prières, soit il s’estompe de lui-même lorsque la monotonie et le détachement prennent le dessus. »
Le calendrier juif lui-même semble en rajouter aux turpitudes spirituelles de nombreux Juifs : la libération des otages a en effet eu lieu la veille de la célébration de Simhat Torah par les Israéliens – et le deuxième anniversaire, dans le calendrier hébraïque, des attaques du Hamas.
La fête est censée être un jour de joie débridée. Une pièce maîtresse de Simhat Torah est la hakafah, lorsque les fidèles dansent avec et autour des rouleaux de la Torah.
L’an dernier, les congrégations ont eu du mal à faire correspondre l’allégresse caractéristique de cette fête avec le premier anniversaire de la pire attaque de l’histoire d’Israël.
Olitzky rappelle que, l’an dernier, sa congrégation a commencé les festivités de Simhat Torah par une hakafah « solennel », lors duquel les fidèles ont chanté l’hymne israélien suivi d’une chanson triste, en hébreu, sans bouger. Il précise avoir trouvé du réconfort, à l’époque, dans les mots de Rachel Goldberg-Polin : « Il y a un temps pour sangloter et un temps pour danser ; il nous faut faire les deux maintenant. »
Et bien que la libération des otages soit nimbée de tristesse – pour tout ce temps perdu, les otages qui n’ont pas survécu, les souffrances à venir – ils seront nombreux à faire de cette fête celle de la délivrance et de la gratitude.
La libération des otages, ajoute Olitzky, « permettra à Simhat Torah d’être cela – cette fête durant laquelle nous sommes censés éprouver toute cette joie. L’an dernier, il était difficile de trouver cette joie à Simhat Torah. Je crois vraiment que nous aurons encore plus d’occasions de chanter et de danser, dans les jours à venir. »
Adat Shalom, une synagogue reconstructionniste de Bethesda, dans le Maryland, consacrera Simhat Torah à la célébration du retour des otages en mettant fin à une autre pratique courante depuis le 7 octobre : celle de la chaise laissée vide sur la bima – l’estrade de la synagogue -, en hommage aux otages disparus.
Pendant la danse de Simhat Torah, la congrégation apportera la chaise et l’utilisera pour porter les membres dans l’air, comme lors des mariages.
« Nombre de membres de notre communauté sont très proches du Forum des otages et des familles de disparus de Washington », souligne le rabbin Scott Perlo. « Nous allons prendre cette même chaise, la prendre avec tout ce qu’elle représente, la soulever et en faire la pièce maîtresse de notre joie. »
Adat Shalom a fait tourner un certain nombre de prières et de lectures spéciales, ces deux dernières années, tout en reconnaissant, regrette Perlo, qu’« il y ait tant de choses pour lesquelles il nous faut prier », à commencer par « les otages, la sécurité de nos proches en Israël, celle des gens à Gaza » et l’état de la démocratie américaine.
Il comprend que certains fidèles puissent se montrer réticents à l’idée d’abandonner ces rites et prières – de crainte, peut-être, que reviennent les horreurs à l’origine de leurs prières.
« Je leur dirais donc quelque chose qui s’apparenterait à « Ok, ne les abandonnez pas totalement, mais laissez-les se transformer en quelque chose de nouveau » », poursuit Perlo.
Le rabbin Felipe Goodman, du Temple Beth Sholom de Las Vegas, dans le Nevada, prévoit également d’incorporer un rituel de libération et de transformation lors des célébrations de Simhat Torah de mardi soir.
Il a d’ailleurs demandé aux fidèles d’apporter leurs pin’s jaunes et leurs plaques d’identité et de les placer sur la couverture de la Torah. « Cette couverture sera un mémorial, affichée à l’entrée de notre temple, afin que chaque fois que nous en franchirons les portes, nous nous souvenions de ce qui s’est passé le 7 octobre 2023 », a-t-il écrit dans un message à ses membres.
Dimanche, Hanna Yerushalmi, rabbin à Annapolis, dans le Maryland, a publié un poème sur Instagram, intitulé « Yellow Chairs », préfiguration de l’avenir proche dans lequel l’espoir transformera les symboles chargés du deuil et du souvenir du 7 octobre. On peut notamment y lire :
On gardera des chaises vides
pour les amis retardataires,
le ruban adhésif
redeviendra du ruban adhésif,
on rangera les pendentifs en souvenir des otages,
on les oubliera dans des tiroirs.
Et le samedi soir redeviendra le moment des rendez-vous.
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