Bergers sans frontières : Lors des guerres bibliques, les troupeaux s’affranchissaient déjà des limites des territoires disputés
L’étude de dents d’animaux vieilles de plus de 3 000 ans provenant de Tel Hazor, en Haute Galilée, prouve que les troupeaux se déplaçaient entre les territoires rivaux d’Israël et Aram, signe de la porosité des anciennes frontières
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Il y a de cela près de 2 900 ans, la région de la Haute-Galilée, dans l’actuel nord d’Israël, était en plein marasme, prise entre les royaumes rivaux d’Israël et d’Aram.
Pourtant, les bergers de Tel Hazor continuaient à faire paitre leurs moutons et leurs chèvres sur les collines ondoyantes et les pâturages verdoyants du plateau du Golan, manifestement épargnés par le conflit, selon une récente étude publiée la semaine dernière dans la prestigieuse revue PLOS ONE.
Les auteurs, dont la plupart font partie de l’Université de Haïfa, ont réalisé des analyses isotopiques de dents de mouton et de chèvre allant du VIIIe au Xe siècle avant notre ère, découvertes sur le site lors de décennies de fouilles menées par l’Université hébraïque. Ils n’ont trouvé aucun changement dans les zones où les animaux paissaient, malgré l’évolution des scénarios géopolitiques.
L’étude suggère que la frontière entre Israël et Aram ne s’est jamais transformée en une frontière impénétrable et n’a pas affecté les personnes et communautés qui vivaient dans la région.
« Les études sur l’âge du fer [1200-586 avant notre ère] posent généralement des questions sur la haute société : les dirigeants, l’armée, les royaumes ; [les chercheurs] ne s’intéressent généralement pas au petit peuple », explique la maîtresse de conférences Shlomit Bechar, de l’Université de Haïfa, l’une des autrices de l’article de PLOS ONE. « Nous avons voulu voir comment les guerres entre Israël et Aram affectaient le peuple, et nous pensions pouvoir le faire en examinant leurs moutons et leurs chèvres. »
Hazor est fouillé depuis les années 1950, depuis la toute première expédition menée par le légendaire archéologue israélien Yigael Yadin. Depuis la fin des années 1990, les archéologues y reviennent presque chaque année pour continuer à l’explorer. Bechar y fouille depuis 2007.
Un site biblique important
Hazor occupe une place importante dans la Bible hébraïque.
« Josué fit alors demi-tour, captura Hazor et mit son roi à l’épée — Hazor était autrefois le chef de tous ces royaumes », lit-on dans le livre de Josué (11:10 ; traduction JPS).
Le site fut une ville cananéenne importante au deuxième millénaire avant notre ère, et ce jusqu’à sa destruction complète aux environs de 1250 avant notre ère.
« Nous savons quand et comment, mais nous ne savons pas à cause de qui ou pourquoi », note Bechar en ajoutant que la plupart des chercheurs ne croient pas que la destruction archéologique documentée soit liée au récit biblique de la conquête de la terre par Josué, car la chronologie ne correspond pas.
Un petit hameau fut reconstruit à Hazor vers 1100 avant notre ère.
Au Xe siècle, Hazor s’étendit de nouveau, avec la construction de nouvelles fortifications et de maisons probablement associées aux élites. Les vestiges montrent également qu’à ce moment-là, la colonie était israélite.
« La culture matérielle devient alors très semblable à celle que l’on trouve dans le reste du pays », souligne Bechar
Au IXe siècle, la ville a doublé de taille, explique l’archéologue, dotée de bâtiments publics, d’entrepôts, d’une citadelle et de fortifications très impressionnantes. Cette même période est marquée par des guerres entre Israël et Aram.
Le conflit est mentionné à la fois dans la Bible et sur la stèle de Tel Dan, un fragment de pierre du IXe siècle avant notre ère qui est la toute première mention archéologique de la Maison de David, dans le contexte de la célébration des victoires du roi araméen Hazaël.
Le premier livre des Rois parle d’une guerre entre les royaumes de Juda et d’Israël, lors de laquelle le roi Asa de Judée demande l’aide du roi araméen Ben-Hadad contre le roi Baasha d’Israël.
« Ben-Hadad répondit à la demande du roi Asa ; il envoya ses officiers d’armée contre les villes d’Israël et captura Ijon, Dan, Abel-beth-maacah et tout Chinneroth, ainsi que toute la terre de Naphtali », dit I Rois 15:20 (traduction JPS), en faisant référence à la portion de terre qu’Israël attribua à la tribu israélite de Naphtali, où se trouvait Hazor.
La stèle parle du roi araméen Hazael conquérant la région.
Au VIIIe siècle avant notre ère, le conflit entre Aram et Israël s’apaise.
En suivant la trace des isotopes
Les auteurs ont émis l’hypothèse que si les guerres avaient affecté la vie quotidienne des bergers de Hazor, cela aurait modifié les schémas de pâturage de leurs troupeaux, car il leur aurait été difficile de se rendre dans ces zones dont le contrôle se déplaçait entre Israël et Aram.
Bien au contraire, les schémas de pâturage constants au fil des siècles montrent sans trop de doutes que les gens du peuple avaient toujours accès aux mêmes pâturages, indépendamment des changements de contrôle politique ou militaire.
Les schémas de pâturage ont été évalués par une analyse isotopique réalisée à partir de dents (ou d’os) afin d’étudier les isotopes du strontium, du carbone et de l’oxygène. Ces trois isotopes se trouvent dans le sol, la végétation et l’eau. Les animaux et les humains absorbent ces éléments via leur alimentation, lesquels sont encapsulés dans leurs dents ou leurs os, ce qui donne aux scientifiques une « empreinte digitale » des lieux où ils ont vécu.
Les auteurs de l’étude ont étudié la manière dont les isotopes reflétaient les différents environnements de la vallée de Hula, où se trouve Hazor, et n’ont trouvé aucun changement significatif au fil des siècles.
Les troupeaux ont continué de paître autour de la colonie et dans des zones plus éloignées, comme le plateau du Golan, même en période de conflit, ce qui suggère l’absence de frontière stricte entre les entités rivales.
« Le peuple, les éleveurs, ont pu sans aucun problème contourner les zones contestées entre Israël et Aram », explique Bechar.
L’archéologue ajoute que les dents d’animaux ont été datées en fonction du contexte archéologique dans lequel elles ont été découvertes.
« À ce jour, il n’existe aucune datation au radiocarbone de Hazor à l’âge de fer », précise-t-elle.
Interrogée sur ce que les preuves archéologiques apportent à la compréhension du conflit entre Israël et Aram, tel que décrit dans des sources écrites, et ses conséquences sur les élites de Hazor, Bechar répond : « Je n’ai rien trouvé qui prouve que leur vie ait changé, mais comme nous le disons souvent, une image vaut 1 000 mots et une source écrite 1 000 fragments. »
« Quand on a les mots des gens qui ont vécu à cette époque, on n’a pas besoin d’imaginer ce qui s’est passé », ajoute-t-elle, en parlant de la Stèle de Tel Dan. « Le texte est la preuve la plus solide. »
Cette étude spécifique est terminée mais Bechar a plusieurs recherches en cours qui portent sur les résultats de Hazor et elle prévoit de retourner sur place pour faire des fouilles cet été.
« Nous ne pouvons plus le faire depuis l’été 2023 à cause de la guerre », conclut-elle en parlant du conflit déclenché par l’assaut sanglant du Hamas contre Israël en octobre 2023. « Nous verrons si cette année la situation nous permettra de revenir. »
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