Berlin: Après la guerre, retour de l’espoir pour un bar à houmous israélo-palestinien
Jalil Dabit et Oz Ben David sont à la tête de Kanaan, un lieu de coexistence, depuis dix ans - mais le ralentissement des ventes et les actes de vandalisme depuis le 7 octobre les auront presque poussés à baisser définitivement le rideau
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

BERLIN (JTA) — Dans un restaurant spécialisé dans le houmous situé dans le quartier verdoyant de Prenzlauer Berg à Berlin, la guerre a fait ressentir son impact à de nombreuses reprises au cours des deux dernières années. Récemment, son ombre a même fait planer une menace de fermeture.
Jalil Dabit, un Palestinien, et Oz Ben David, un Israélien, dirigent ensemble cette entreprise depuis une décennie. Les deux dernières années ont été marquées par le pogrom commis par le Hamas sur le sol israélien, le 7 octobre 2023, et par la guerre dévastatrice qui s’en est suivie dans la bande de Gaza.
Dabit et Ben David ont baptisé leur restaurant Kanaan – un mot qui désigne en hébreu et en arabe l’ancienne terre qu’ils considèrent tous les deux comme leur patrie, une terre ensuite devenue connue sous le nom d’Israël ou de Palestine.
Leur mission, disent-ils de concert, va bien au-delà de la nécessité d’apporter aux clients le meilleur houmous du tout Berlin. Ils ont fait de Kanaan un symbole local du dialogue israélo-palestinien, organisant des programmes gratuits qui enseignent la cuisine ou qui apprennent à identifier les préjugés. L’un de ces projets a réuni des réfugiés palestiniens qui avaient fui Gaza pendant la guerre et des membres de la communauté israélienne de Berlin, qui se sont réunis pour cuisiner sous le même toit. Une enseigne arc-en-ciel a été installée à l’extérieur du restaurant : « Faites du houmous, pas la guerre ».
Mais, au mois d’août dernier, les deux associés ont lancé un appel d’urgence.
« Le restaurant Kanaan est menacé de fermeture », ont-ils annoncé à leurs clients. « L’année 2025 a été difficile. La guerre, l’incertitude économique et la forte baisse de nos revenus nous ont amenés à un point tel que nous ne serons plus en mesure de continuer sans votre aide. Si rien ne change dans les deux prochaines semaines, nous devrons fermer Kanaan ».
Dabit et Ben David ont continuellement tenté de ne pas laisser la guerre à Gaza empiéter sur leur entreprise. Après le massacre du 7 octobre, ils ont baissé le rideau pendant six jours. Ben David raconte s’être senti poussé à démissionner après que l’un de ses amis a été tué et après que des membres de sa famille ont été contraints de se cacher dans la pièce blindée de leur habitation au kibboutz Beeri, pendant que les hommes armés prenaient d’assaut la communauté. C’est Dabit qui l’empêché de sombrer dans le désespoir.
Cet improbable duo s’est apporté un soutien mutuel – même si leur message leur a coûté des amis israéliens et palestiniens dans leur pays d’origine. Ben David a grandi à Ariel, une implantation israélienne en Cisjordanie ; Dabit est originaire de Ramle, une ville mixte du centre d’Israël où sa famille vit depuis des centaines d’années (de nombreux Arabes israéliens s’identifient comme des Palestiniens). Il avait 16 membres de sa famille à Gaza lorsque la guerre a éclaté. Tous ont fui depuis, direction l’Australie.
À Berlin, leur restaurant a été mis à rude épreuve par les tensions liées à la guerre. Les factions d’extrême droite et d’extrême gauche ont protesté contre la « normalisation » d’un Israélien et d’un Palestinien qui travaillaient en bonne entente, côte à côte.
Au mois de juillet 2024, Kanaan a été vandalisé après avoir organisé un brunch qui a rassemblé des Juifs et des musulmans. Les attaquants ont cassé les verres à vin, ils ont détruit des meubles, ils ont répandu des excréments et ils ont laissé des messages de haine dans tout le restaurant. Comme rien n’avait été volé, la police a soupçonné un acte de vandalisme sous forme de crime de haine. Quelques mois plus tard, une Israélienne a été agressée par quatre personnes alors qu’elle portait le pin’s emblématique de Kanaan, qui représente un cœur divisé entre les drapeaux israélien et palestinien. L’un des agresseurs a crié « Israel muss weg« , ou « Israël doit partir », tandis que la femme était poussée violemment à terre et rouée de coups de pied.
Ben David explique que plus récemment, les revenus issus du restaurant ont baissé. La clientèle s’est réduite et les deux gérants ont rencontré des difficultés face à l’augmentation des coûts et au loyer élevé. Il ajoute être entré en contact, par courriel, avec une liste de clients autrefois fidèles, leur demandant pourquoi ils ne revenaient plus. Les réponses qui lui ont été données n’ont rien eu à voir avec la qualité des plats proposés.
Une réponse est revenue de manière très claire : les clients ne comprenaient pas comment interpréter le message de dialogue et de coexistence de Kanaan. « Nous ne comprenons pas si vous êtes pro-Israël ou pro-Palestine : C’est quelque chose que nous avons beaucoup entendu », dit Ben David.
Une autre réponse a été une expression de lassitude face au conflit israélo-palestinien. Après avoir lu et regardé les informations sur la guerre pendant deux ans, de nombreux fidèles de Kanaan ont expliqué qu’ils ont préféré sortir manger des sushis ou de la cuisine italienne lorsqu’ils ont enfin eu un peu de répit.
À deux semaines de la faillite, Ben David et Dabit ont tenté d’expliquer l’importance du restaurant pour leur communauté. « Kanaan n’a jamais été qu’un simple restaurant », ont-ils écrit sur les réseaux sociaux. « C’est un lieu où Israéliens et Palestiniens travaillent ensemble, où tous les clients mangent ensemble, où manger est plus qu’un simple plaisir. … C’est un pont entre les peuples ».
Les choses ont radicalement changé dans les semaines suivantes. Aujourd’hui, Kanaan fait à nouveau salle comble, avec une augmentation de 300 % du nombre de clients. Les commandes de traiteur ont afflué, tandis que de nombreux clients ont acheté des bons pour l’avenir. Le soutien n’a pas été seulement financier, dit Dabit.
« Lorsque les gens ont réagi à notre appel, ils m’ont donné — non seulement à Kanaan, mais aussi à Oz et à moi — ils nous ont donné l’énergie nécessaire pour continuer », s’exclame-t-il. « Ils nous ont montré que nous faisions quelque chose de bien même si la situation était vraiment mauvaise -que nous faisions quelque chose de vraiment bien ».
Pour le moment, le restaurant peut continuer à ouvrir ses portes. Et les associés ont trouvé une nouvelle source d’inspiration : La première phase de l’accord de cessez-le-feu qui a été conclu entre Israël et le Hamas, qui a permis aux vingt derniers otages israéliens encore en vie d’être rapatriés en échange de la remise en liberté de 1 968 prisonniers palestiniens, avec des scènes de retrouvailles joyeuses ou des démonstrations de chagrin qui ont envahi Israël, Gaza et la Cisjordanie.
Dabit et Ben David confient ressentir beaucoup de joie et de soulagement – avec un désir ardent de paix durable et de réconciliation.
« Le cessez-le-feu est arrivé comme une bouffée d’air frais après tant de souffrances », affirme Dabit. « Il y a un arrière-goût d’amertume, mais c’est une opportunité de changement. C’est notre chance d’écrire un nouveau récit pour notre avenir ».
La guerre à Gaza a déclenché une forte augmentation des incidents antisémites et antimusulmans dans toute l’Allemagne. Elle a également suscité un débat tendu sur les relations entretenues par l’Allemagne avec Israël, des relations qui sont devenues un élément central de l’identité nationale allemande après la Shoah. Contrairement à d’autres pays européens qui ont récemment reconnu l’état palestinien, notamment le Royaume-Uni, la France, la Belgique, le Portugal et l’Espagne, l’Allemagne a refusé de le faire.
Les manifestations pro-palestiniennes à Berlin ont également entraîné des mesures de répression de la part du gouvernement. Au mois d’avril, les autorités allemandes chargées de l’immigration ont ordonné l’expulsion de trois ressortissants européens et d’un citoyen américain en raison de leurs activités présumées lors de manifestations pro-palestiniennes. Trois de ces ordonnances invoquaient la responsabilité de l’Allemagne à l’égard d’Israël, une doctrine connue sous le nom de « Staatsräson » ou « raison d’État » (tous les manifestants ont fait appel et ils ont obtenu des mesures provisoires.)
Dabit et Ben David prévoient d’influencer le débat sur les Israéliens, les Palestiniens, les Juifs et les musulmans en Allemagne à travers des projets qui vont au-delà de leur restaurant. Le 5 novembre, ils publieront un livre de cuisine intitulé « Kochen ohne Grenzen », ou « Cuisiner sans frontières ». Un ouvrage qui rassemble leurs recettes tout en partageant leur cuisine avec des Berlinois en provenance du monde entier et notamment avec des rabbins, des imams et des prêtres qui cuisinent ensemble.
Lors d’un récent appel téléphonique entre Dabit à Ramle et Ben David à Berlin, ils ont plaisanté sur les récits de leurs familles respectives en les accusant de « propagande ». Sur un ton plus sérieux, Dabit déclare : « Je suis optimiste parce que je vois la beauté dans chaque personne. Si je ne pouvais pas voir cette beauté, je ne pourrais pas être avec toi depuis dix ans ans, Oz ».
« C’est vrai », répond Ben David. « Tu as réussi à prendre un résident d’Ariel et à en faire ton meilleur ami, ton frère ».
... alors c’est le moment d'agir ! Le Times of Israël vous fournit chaque jour les informations qui vous intéressent. Qu'il s'agisse de la politique, de la high-tech en Israël, de l'enseignement de la Shoah, des Juifs de Diaspora ou bien encore de l'archéologie, de la culture et de l'environnement en Israël : nous tâchons toujours de couvrir un large spectre des sujets qui vous concernent, alors si vous le pouvez, aidez-nous à continuer à vous offrir ce contenu de qualité indispensable, surtout depuis le 7-Octobre.
la Communauté du Times of Israël !







