Bondi Beach: La plaidoirie d’un rabbin pour une Australie où les Juifs vivraient en sécurité
Le texte qui suit est le témoignage du rabbin Yehoram Ulman devant la Commission royale sur l'antisémitisme et la cohésion sociale, lequel a clôturé les débats consécutifs à la tuerie
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

Le rabbin Yehoram Ulman, directeur de la communauté Habad de Bondi, qui a perdu son gendre, le rabbin Eli Schlanger, lors de la fusillade de Bondi Beach le 14 décembre 2025, a été le dernier à déposer devant la Commission royale sur l’antisémitisme et la cohésion sociale, le 26 août 2026. Voici son témoignage.
Merci, Madame la Commissaire, de m’accorder l’honneur de conclure ces débats aujourd’hui.
La contribution écrite présentée par le mouvement Habad de Bondi expose nos réflexions et recommandations détaillées. Mais c’est en tant que père et rabbin de la communauté Habad de Bondi depuis quarante ans que je m’adresse à vous cet après-midi, du fond du cœur.
Au plus profond de l’histoire de Hanoukka, se trouve ce désir de retour.
Il y a plus de deux mille ans, après une période pendant laquelle la pratique juive avait été interdite, le peuple juif est retourné à son Temple de Jérusalem (dont le mur Occidental faisait partie) et l’a trouvé profané.
Ils ont nettoyé le Temple. Ils ont reconstruit l’autel. Puis ils ont allumé la menorah, symbole de la « Lumière éternelle », c’est-à-dire de la présence infinie de Dieu.
Le miracle de Hanoukka réside dans le fait qu’on n’a trouvé qu’un seul pot d’huile pure dans ce temple profané – juste assez pour un seul jour. Et pourtant, elle a brûlé pendant huit jours, jusqu’à ce que l’on puisse en obtenir davantage. Mais avant ce miracle, il y a eu un choix : celui de revenir, de reconstruire et de ramener la lumière dans un lieu qui avait connu les ténèbres.
Madame la Commissaire, alors que cette Commission royale touche à sa fin, l’Australie se trouve elle aussi à un tournant décisif. Ces derniers mois, vous avez porté un fardeau solennel : celui d’écouter la douleur d’une communauté, d’examiner l’état de santé de notre société, et de contribuer à tracer une voie pour l’avenir. Je vous en remercie.
Parmi eux se trouvait un survivant de la Shoah. Des enfants ont perdu leurs parents. Des parents ont perdu leurs enfants. Des familles ont été brisées. L’impact de cette tragédie s’est fait sentir bien au-delà de ceux qui étaient présents ce soir-là. Plus de quarante personnes ont été grièvement blessées, et d’innombrables autres portent des blessures invisibles.
Parmi les victimes figurait mon gendre, le rabbin Eli Schlanger. Ma fille et leur bébé de huit semaines ont été blessés et emmenés à l’hôpital.
Trois jours plus tard, je me trouvais au Habad de Bondi, notre synagogue, où je me préparais à enterrer Eli. La foule des personnes endeuillées débordait jusque dans la rue. Je regardais le cercueil de l’homme qui avait épousé ma fille, qui était devenu mon fils, qui avait travaillé à mes côtés pendant des années, et qui était le père de cinq de mes petits-enfants.
Les funérailles d’Eli ont été les premières d’une série de dix que j’ai dirigées en trois jours.
Ces funérailles étaient celles de personnes auxquelles j’étais profondément attaché. Lors des funérailles d’Eli, Hanoukka n’était pas encore terminée. Il restait encore cinq soirées. Et ce jour-là, notre communauté a pris une décision. Le dernier soir de Hanoukka, nous retournerions à Bondi Beach, là où l’attaque avait eu lieu, et nous y allumerions la menorah.
Nous ne pouvions pas effacer ce qui s’était passé. Nous ne pouvions pas ramener à la vie ceux que nous avions perdus, ni apaiser le chagrin des familles dont les vies avaient été brisées. Mais nous pouvions décider de ce que nous allions faire ensuite.
C’est pourquoi les travaux de cette Commission royale sont si importants. Vous avez entendu des témoignages poignants. Des personnes se sont manifestées, et ont fait revivre des expériences douloureuses, car elles estiment qu’il est essentiel que la vérité soit entendue et que l’Australie en tire les enseignements.
Je les remercie pour leur courage, et je remercie cette Commission de les avoir écoutées.
Au cours de ces audiences, vous avez pris connaissance de la réalité de l’antisémitisme et des conséquences de la haine lorsqu’on la laisse se développer. Vous avez entendu parler d’intimidation et d’incitation à la haine. Vous avez entendu parler d’institutions qui ont réagi de manière appropriée, d’institutions qui n’ont pas su réagir, et d’institutions au sein desquelles l’antisémitisme a parfois été toléré, favorisé, voire encouragé.
Nos institutions ont besoin de limites claires, de règles strictes et d’un leadership capable de faire la distinction entre le bien et le mal. Entre la liberté d’expression et le discours de haine. Entre la manifestation et l’intimidation ou la discrimination.
Nous devons disposer des outils et du courage requis pour lutter contre la haine et la radicalisation, où qu’elles se manifestent, et à tout moment.
Vous avez entendu parler de la peur ressentie par les Juifs australiens et des mesures qui ont dû être prises pour assurer la sécurité de notre communauté.
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à la police et à tous ceux qui ont travaillé d’arrache-pied, et continuent de le faire, pour assurer la sécurité de notre communauté. Mais la sécurité et la sûreté ne sont pas la même chose.
La sécurité nous protège d’une menace. La sûreté, c’est l’absence de cette menace. La sécurité, c’est le gardien à l’entrée de l’école, la présence des forces de l’ordre lors d’un événement juif. La sûreté, c’est pouvoir rentrer chez soi à pied depuis la synagogue sans avoir peur ; c’est pouvoir participer, en tant que Juif australien, à la vie publique sans avoir besoin d’une protection particulière.
Notre but doit être de créer une société dans laquelle les Juifs australiens ne soient pas simplement protégés, mais aussi véritablement en sécurité.
Les événements qui nous ont conduits devant cette Commission royale ne sont pas, à nos yeux, de simples statistiques ou gros titres. Pour nous, c’est une place vide à la table de Shabbat. C’est un enfant qui demande à ses parents s’il peut porter en public un signe qui l’identifie comme Juif sans danger.
Pour de nombreux Juifs australiens, quelque chose de fondamental a basculé en décembre dernier. À l’issue de cette Commission royale, une question fondamentale se pose à nous. Quel genre d’Australie voulons-nous être ? Cette question ne concerne pas uniquement les Juifs australiens. Une société où la haine et l’extrémisme peuvent se développer menace en fin de compte l’identité même du pays.
L’Australie doit choisir ce qu’elle est prête à tolérer, ce qu’elle est prête à défendre, et quelles valeurs elle est prête à faire respecter.
Je connais une Australie dans laquelle les survivants de la Shoah sont venus construire une nouvelle vie. Dans laquelle les Juifs ont bâti des synagogues et des écoles, ont élevé leurs familles et ont contribué à tous les aspects de la vie nationale, sans avoir à choisir entre être fiers d’être juifs et fiers d’être australiens.
Cette Australie existe toujours.
Cette Australie reste, j’en suis convaincu, celle que souhaite la grande majorité des Australiens. Mais nous ne devons pas tenir pour acquis qu’elle se préservera indéfiniment.
La tolérance ne doit pas être synonyme de perte de la capacité à faire la distinction entre désaccord et intimidation. La liberté d’expression ne doit pas nous obliger à rester indifférents face à la haine. Le droit de manifester ne nous impose pas d’accepter la déshumanisation d’autres Australiens. Et l’antisémitisme n’est pas plus acceptable parce qu’il émane d’un camp politique plutôt que d’un autre, ou parce qu’il s’exprime sous le vernis de la justice, de la religion, de la résistance ou de toute autre cause prétendument noble.
L’antisémitisme doit être combattu, d’où qu’il vienne. Et les institutions qui ont pour mission d’éduquer, de protéger et de guider les Australiens doivent avoir le courage de le reconnaître et de réagir.
Nous, les Juifs d’Australie, ne demandons pas à ce pays d’adopter des valeurs différentes pour nous protéger. Nous demandons à l’Australie d’avoir le courage de vivre selon ses propres valeurs.
La liberté. La démocratie. L’État de droit. Le respect mutuel. La dignité de chaque être humain. L’égalité des chances. Ces valeurs nous appartiennent à tous. Et elles méritent d’être défendues.
Une société ne doit pas seulement savoir ce à quoi elle s’oppose. Elle doit savoir ce qu’elle défend. Vous venez d’entendre parler du projet NOAH, un projet qui tenait particulièrement à cœur à Eli. Ce projet est né des principes noachiques, cet enseignement juif selon lequel il existe des responsabilités morales fondamentales communes à toute l’humanité, quelle que soit la religion, et selon lequel des personnes d’horizons divers peuvent trouver un terrain d’entente sans sacrifier ni compromettre ce qui fait nos différences.
La réponse d’Eli face à un monde complexe n’a pas été de s’en retirer : elle a consisté à s’y engager. Il était convaincu que notre identité juive devait nous rendre plus aptes à nous investir dans la société qui nous entoure – et non l’inverse.
C’est là une parfaite illustration de la cohésion sociale. Il ne s’agit pas de devenir tous identiques, mais d’avoir suffisamment confiance dans les valeurs que nous partageons pour que nos différences ne fassent pas de nous des ennemis.
Je souhaite rendre hommage à Eli non pas simplement en me souvenant de la manière dont il est mort, mais surtout en perpétuant les valeurs qui ont guidé sa vie. Dans les moments les plus sombres, nous avons toujours le choix : la colère et la division, ou une autre voie.
Au lendemain de l’attaque de Bondi Beach, j’ai été témoin d’actes extraordinaires de compassion et de solidarité. Des personnes de toutes confessions et de tous horizons nous ont apporté leur soutien. Des responsables associatifs, des élus et de simples citoyens australiens nous ont adressé des messages de solidarité.
À eux tous, merci. Le dernier soir de Hanoukka, nous sommes retournés à Bondi Beach. Dans des conditions de sécurité exceptionnelles. Nous y sommes retournés et nous avons allumé la lumière dans un lieu qui avait connu les ténèbres. Non pas parce que notre deuil avait pris fin. Non pas parce que la douleur avait disparu. Mais parce que, comme je l’ai dit ce soir-là, nous nous refusons à laisser les ténèbres avoir le dernier mot.
Les Juifs qui sont revenus dans l’ancien Temple de Jérusalem n’ont pas pu effacer sa profanation, ni les innombrables pertes de vies humaines. Tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était décider du chemin à suivre.
Ils ont nettoyé le Temple. Ils l’ont reconstruit. Puis ils y ont ramené la lumière.
C’est peut-être là la tâche qui attend aujourd’hui l’Australie. Il y a des réalités qu’il faut affronter. Il y a des limites qu’il faut rétablir. Il y a des institutions qui doivent tirer les enseignements de ce qui s’est passé. Il y a une haine qui ne doit plus être justifiée, excusée ou ignorée. Mais nous devons aussi construire.
Nous devons enseigner à nos enfants ce que la liberté exige d’eux, et pas seulement ce qu’elle leur apporte. Nous devons retrouver la confiance nécessaire pour affirmer que certaines choses sont justes et d’autres sont mauvaises. Nous devons en même temps trouver un équilibre pour que les Australiens, aussi différents que soient leurs points de vue, puissent partager ce pays en paix.
Madame la Commissaire, mon petit-fils n’avait que deux mois lorsque son père, Eli, a perdu la vie. C’est par sa mère, ses frères et sœurs, ses grands-parents, ses tantes et ses oncles, à travers les récits et l’héritage qu’Eli a laissé derrière lui, qu’il apprendra à connaître son père.
Et un jour, il sera assez grand pour comprendre ce qui s’est passé ce 14 décembre 2025.
Je ne sais pas quelle Australie il connaîtra d’ici là.
Apprendra-t-il que les signes avant-coureurs étaient bien là, que la haine a pu se développer sans entrave, et que même après Bondi Beach, l’Australie n’a pas su prendre un nouveau cap ? Ou apprendra-t-il que Bondi Beach a marqué le moment où l’Australie a pris conscience de ce à quoi peut mener une haine laissée sans contrôle, où elle a trouvé le courage de l’affronter et où elle a choisi une autre voie ? Cette Commission a écouté. L’Australie a entendu. Bientôt, des conclusions et des recommandations seront formulées.
Ensuite, la responsabilité appartiendra aux gouvernements, aux institutions, aux communautés et à chacun d’entre nous.
L’Australie se trouve désormais à la croisée des chemins. Lors de la dernière soirée de Hanoukka, la communauté juive a fait son choix. Nous sommes revenus. Nous avons reconstruit. Et nous avons allumé la hanoukkia. Je prie pour que mon petit-fils, lorsqu’il sera en âge de comprendre ce qui est arrivé à son père, soit également capable de comprendre comment l’Australie a choisi de réagir face à cela. Et qu’il soit fier du choix que nous avons fait. Je vous remercie.
la Communauté du Times of Israël !







