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Un réseau soutient les partenaires des soldats morts au combat, en deuil mais seules

De la thérapie aux mémoriaux, la GFIDF aide ces partenaires à lutter contre l'angoisse et refaire du lien après la perte d'êtres chers

Stav Levaton est correspondante militaire pour le Times of Israel.

Des membres de la GFIDF, une association d'aide aux partenaires non mariés des soldats morts au combat, lors d'un événement communautaire à Herzliya, en mars 2024. (Avec l'aimable autorisation de Yanai Alfasi)
Des membres de la GFIDF, une association d'aide aux partenaires non mariés des soldats morts au combat, lors d'un événement communautaire à Herzliya, en mars 2024. (Avec l'aimable autorisation de Yanai Alfasi)

Tombés amoureux au lycée, Megan Kaye et Yair Avitan pensaient faire leur vie ensemble : voyager, célébrer ensemble les étapes importantes et fonder une famille.

Mais le 28 juin 2024, ces perspectives d’avenir se sont brutalement brisées.

Soldat de combat âgé de 20 ans, membre du 890e bataillon de la brigade parachutiste, Avitan effectuait une mission dans le quartier de Shejaiya, à Gaza, lorsqu’il a été tué lors d’un échange de tirs avec des membres du Hamas.

Pour Kaye, 20 ans, qui partageait sa vie depuis plus de trois ans, le chagrin est insupportable.

« Nous rêvions de nous marier à la fin de la guerre », confie-t-elle en se remémorant de leur projet de voyage une fois qu’Avitan aurait fini son service militaire obligatoire. « En l’espace d’une journée, tous ces rêves ont été anéantis. »

« J’étais perdue », ajoute Kaye. « Je ne savais pas comment réagir. »

Pourtant, en plein chagrin, Kaye a dû faire face à une autre réalité douloureuse : le fait de ne pas avoir droit aux aides publiques parce qu’Avitan et elle n’étaient pas mariés lorsqu’il est décédé.

Le sergent-major Yair Avitan (à gauche) avec Megan Kaye (à droite), avant la mort d’Avitan en juin 2024. (Autorisation)

Depuis les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 contre le sud d’Israël, qui ont déclenché la guerre actuelle, près de 900 soldats israéliens ont été tués, nombre d’entre eux dans des attaques menées par le Hamas le jour-même, pour le plus grand malheur de leurs partenaires de vie et proches.

Les veufs et veuves de soldats morts au combat touchent des prestations de l’État mais le cas des partenaires non mariés, fiancés y compris, n’a que très récemment été pris en compte, en grande partie grâce au travail de l’Association des partenaires des soldats de Tsahal morts au combat, ou GFIDF (GF signifie petite amie).

« Le jour où Yair est mort… l’officier de Tsahal en charge des décès m’a remis un dépliant de GFIDF et a laissé entendre que l’association me contacterait », se rappelle Kaye.

« Alors même que je peinais à émerger et prendre conscience de ce qui s’était passé… tout était déjà prêt pour m’aider, sans que je le sache. »

Yuval Tal, la petite amie du soldat tué Amir Lavi, sur la tombe de ce dernier au cimetière militaire du mont Herzl, à Jérusalem, le 18 août 2024. (Chaim Goldberg/Flash90)

Bien qu’il n’existe aucun bilan officiel des soldats tués depuis le 7 octobre 2023 qui entretenaient des relations amoureuses sans être mariées, en raison du caractère par nature informel de ces liens, on l’estime à plusieurs centaines.

Bon nombre des soldats tués, en particulier les non-réservistes, avaient un âge plus propice à une relation amoureuse qu’à un mariage formel.

Depuis le début de la guerre, la GFIDF revendique d’avoir aidé plus de 300 partenaires endeuillés mais non reconnus. En comparaison, le ministère de la Défense faisait, en octobre 2024, mention de 261 veuves de guerre.

Reconnaissance, aide, guérison

Selon Tamar Heimowitz-Richter, cofondatrice et présidente de la GFIDF, le premier pas de l’association est en même temps la première étape d’un processus de reconstruction long et éprouvant.

« Nous apportons un soutien émotionnel et un environnement propice à la reconstruction aux petites amies et petits amis – depuis l’annonce du décès jusqu’à la fin de leur vie », explique-t-elle au Times of Israel.

« On ne s’en remet jamais vraiement… Cela a une influence sur toute la vie. »

Tamar Heimowitz-Richter, cofondatrice et présidente de la GFIDF (avec l’aimable autorisation d’Inbal Marmari)

Gérée pour l’essentiel par des partenaires de soldats morts au combat, GFIDF propose de nombreux services pour venir en aide à celles et ceux qui ont perdu un être cher.

Bien que la plupart de ses membres soient des petites amies de soldats morts au combat, l’association ne fait pas de discrimination et dispense également son soutien aux hommes qui ont perdu leur petite amie et aux couples hétérosexuels.

L’association met par exemple à disposition des groupes de soutien conduits par des professionnels partout en Israël, offre des thérapies privées et organise des rassemblements avec les nouveaux membres et des membres plus anciens pour renforcer la résilience et la communauté. Chaque année, elle organise une cérémonie spéciale, juste avant Yom HaZikaron, pour rendre hommage aux morts et à leurs partenaires.

« Le but de cette association est d’aider ces petites amies et petits amis à traverser les périodes difficiles – en leur apportant les outils et le soutien nécessaires – afin qu’ils aient malgré tout une vie pleine et heureuse », explique Heimowitz-Richter.

Dans le cadre des services prodigués par la GFIDF, Kaye s’est vu attribuer un mentor, un membre déjà ancien de l’association, pour l’aider à se faire à sa nouvelle vie, et ce dès la shiva d’Avitan, la période de deuil de sept jours. Son aide n’a pas failli au fil des 14 mois qui ont suivi le décès d’Avitan.

« Je suis aidée chaque jour par d’autres que moi qui traversent la même épreuve, mais aussi par des mentors et l’association elle-même », souligne-t-elle.

Les membres de la GFIDF participent à la cérémonie de l’association pour Yom HaZikaron, en mai 2024. (Roy Shor)

« Grâce à l’association, je sais que je ne suis pas seule », ajoute Kaye. « Si, au milieu de la nuit, je me sens soudainement triste, je peux toujours appeler un des membres qui vit la même chose que moi – il y a toujours quelqu’un de disponible, qui vit ce que je vis. »

« Même mes meilleurs amis en-dehors de l’association ou ma famille ne peuvent me comprendre comme ils le font », poursuit-elle.

Au-delà du soutien émotionnel, la GFIDF plaide en faveur de formes de reconnaissance limitées mais bien réelles, à commencer par l’inclusion des partenaires non mariés dans les notices nécrologiques, le droit à des congés pour la shiva et les commémorations ou encore leur invitation par l’armée lors des cérémonies commémoratives.

L’organisation ne cherche pas explicitement à obtenir des avantages financiers comparables à ceux des veuves ou familles des soldats morts au combat : elle a surtout pour objectif que la peine des partenaires non mariés soit reconnue et prise en charge.

Naama, la fiancée du capitaine Kfir Itzhak Franco, pleure lors de ses funérailles aux côtés de sa famille et de ses amis, au cimetière militaire du mont Herzl à Jérusalem, le 16 novembre 2023. (Chaim Goldberg/Flash90)

En grande partie grâce au plaidoyer de la GFIDF, l’Institut national d’assurance propose des aides à celles et ceux qui vivaient avec des victimes du terrorisme ou de la guerre qui fait rage depuis l’attaque du Hamas, le 7 octobre.

Il s’agit notamment d’une prestations comprenant une allocation mensuelle de 10 525 shekels pendant cinq ans – le même montant que pour les veuves – et une subvention unique de 6 040 shekels plus un suivi psychologique gratuit.

L’autre partie du travail de l’association consiste à sensibiliser l’opinion publique à ce que vivent ces partenaires dans le deuil, en expliquant par exemple qu’il n’est pas moins dur de perdre son fiancé une semaine avant le mariage que de perdre son mari une semaine après les noces.

Une étude menée par Ofri Bar Nadav, conseiller professionnel de la GFIDF, auteur de recherches sur le deuil à l’Université de Haïfa, a révélé que le manque de reconnaissance sociétale envers les partenaires endeuillés non mariés rendait souvent le processus de deuil plus complexe et difficile que pour les partenaires mariés.

Heimowitz-Richter se rappelle le cas de partenaires endeuillés ayant entendu, au moment de la shiva de leur partenaire, qu’ils avaient de la « chance » parce qu’ils n’étaient pas mariés et n’avaient pas d’enfants.

Tamar Heimowitz-Richter, cofondatrice et présidente de la GFIDF, à gauche, avec le président Isaac Herzog à la résidence officielle de la présidence, le 2 septembre 2025. (Porte-parole de la Résidence du Président)

« Ces mots sont blessants et violents », affirme-t-elle « Les gens disent ça en s’imaginant que ça nous aide, mais pas du tout », cela ne fait au contraire qu’exacerber le mal-être.

Mardi, en témoignage de reconnaissance pour ces dizaines d’années d’aide apportée par l’organisation à près de 900 personnes endeuillées, Heimowitz-Richter s’est vu remettre la médaille d’honneur de la présidence d’Israël, la plus haute distinction civile décernée par le président, en récompense à des personnes qui apportent une contributions essentielle à l’État d’Israël ou à l’humanité dans son ensemble.

Heimowitz-Richter et son organisation, la GFIDF, ont par ailleurs reçu le prix Zusman-Joint Distribution Committee, plus haute distinction israélienne accordée à des initiatives sociales innovantes, décernée à des personnes et des organisations qui contribuent à l’amélioration des services sociaux.

Une initiative née du chagrin

Des dizaines d’années durant, les partenaires non mariés de soldats morts au combat en Israël n’ont bénéficié d’aucune aide officielle, abandonnés à eux-mêmes et à leur chagrin.

Les choses ont commencé à changer en 1998, lorsque Heimowitz-Richter et sa mère, Phyllis Heimowitz, ont fondé GFIDF.

Leur détermination est née d’une tragédie personnelle. En 1997, l’autre fille de Phyllis Heimowitz, Michal, a perdu son fiancé, le lieutenant Avi Buk, commandant de la brigade Nahal, lors d’une opération de Tsahal au Liban.

Le couple avait décidé de se marier et Michal venait d’acheter sa robe de mariée.

Les membres de la GFIDF participent à une retraite bien-être dans le cadre de leur processus de deuil. (Avec l’aimable autorisation de Yanai Alfasi)

« La semaine où Buy est mort, il aurait dû rentrer du Liban pour leur fête de fiançailles », se souvient Heimowitz-Richter.

Le chagrin de Michal était insondable. « Elle a complètement changé », témoigne Heimowitz-Richter. « Elle n’était plus que douleur. »

Peu de temps après, une lettre d’amour que Buk avait écrite avant sa mort est arrivée par la poste. « Il lui disait combien il avait hâte qu’ils vivent ensemble », poursuit-elle. « Je suis convaincue que sa dernière pensée avant de mourir est allée à Michal. »

Cette lettre n’a pas apaisé Michal, bien au contraire. Elle ne pouvait même plus parler, se contentant de murmurer : « Sauvez-moi, je ne pourrai pas, toute seule. »

Lorsque la famille demande l’aide du ministère de la Défense, on leur répond que Michal et Buk n’étaient pas mariés et qu’à ce titre, elle n’a droit à rien.

« Ma mère et moi estimions que chacun des soldats morts au combat faisait naitre une dette, celle consistant à prendre soin de leur partenaire. C’est à n’en pas douter ce que ceux qui sont morts auraient souhaité », confie Heimowitz-Richter.

Pourtant, chacune de leurs tentatives en ce sens se heurte à un refus. Ce qui ne les décourage aucunement.

Phyllis, qui donne à l’époque des cours d’anglais aux officiers supérieurs de Tsahal, obtient un rendez-vous avec Shmuel Eyal, alors chef du personnel de Tsahal.

« À la fin de la réunion, il me dit : ‘Je comprends’ », se souvient Heimowitz-Richter. Même si l’armée elle-même ne peut pas directement venir en aide aux partenaires endeuillés, Eyal propose une solution : « Créez une association et nous vous allouerons les fonds dont vous avez besoin pour aider ces personnes. »

Des drapeaux israéliens sur les tombes de soldats morts au combat au cimetière militaire du mont Herzl, à Jérusalem, peu de temps avant Yom HaZikaron, la Journée du souvenir israélien, le 29 avril 2025. (Chaim Goldberg/Flash90)

C’est ainsi que GFIDF est née. Aujourd’hui, l’association reste essentiellement financée par le ministère de la Défense mais la forte augmentation du nombre de ses membres depuis le 7 octobre l’oblige à faire de plus en plus appel à la générosité publique.

« Le 7 octobre a tout changé – le monde a radicalement changé », assure Heimowitz-Richter.

Depuis cette triste journée, la GFIDF compte 371 membres de plus. La plupart d’entre eux ont perdu leur partenaire très récemment mais une cinquantaine d’entre eux ont perdu un être cher lors de conflits plus anciens – pour certains, lors de la guerre de Kippour – et viennent de découvrir l’existence de ce groupe.

Face à cette forte hausse du nombre de soldats morts au champ d’honneur, la GFIDF a mis en place une équipe dédiée dont le travail consiste à établir dans quelle mesure les soldats tués avaient un ou une partenaire.

Lorsqu’un partenaire est effectivement identifié, l’association intervient dans les jours qui suivent le décès pour l’aider, ainsi que la famille du défunt, grâce à des mentors et des professionnels de la santé mentale chargés de les accompagner tout au long du processus de deuil.

« Jusqu’à la guerre, 90 % environ de notre budget provenait du ministère de la Défense, et nous n’avions guère besoin de collecter des fonds », explique Heimowitz-Richter en ajoutant que pour l’association, la question du soutien public devrait couler de source.

Même avec l’augmentation de la contribution du ministère, les fonds ne suffisent pas à financer les soins que nécessitent ces partenaires endeuillés, toujours plus nombreux.

Des membres de la GFIDF participent à une conférence pour les proches de partenaires de soldats de Tsahal morts au combat, en octobre 2024. (Yanai Elfasi)

Kaye, qui bénéficie depuis plus d’un an de l’aide de GFIDF, a décidé de contribuer à sa manière en organisant une vente de vêtements d’occasion en mémoire d’Avitan, dans le but de collecter des fonds pour le groupe.

« J’espère que nous pourrons organiser d’autres événements comme celui-ci », souligne-t-elle.

Les liens familiaux

Kaye espère pouvoir être utile à l’association d’autres manières.

« J’espère que je pourrai encadrer moi aussi, même si j’espère qu’il n’y aura plus besoin de mentor après cette guerre », poursuit-elle. « L’association m’a tellement donné, le moins que je puisse faire, c’est de donner tout ce que je peux en retour. »

Kaye se consacre également à faire vivre la mémoire d’Avitan, en gardant des relations fortes avec sa famille – un lien qu’elle estime précieux.

« Malheureusement, ce n’est pas automatique », explique-t-elle. « Certaines familles de soldats morts au combat n’ont aucun contact avec le petit ami ou la petite amie de leur défunt. »

Megan Kaye participe à la cérémonie de la GFIDF pour Yom HaZikaron, en mai 2024. (Roy Shor)

En compagnie de la mère d’Avitan, Kaye fait régulièrement des choses en sa mémoire. Récemment, elles ont toutes deux collecté des fonds pour faire don d’une ambulance aux premiers secours israéliens, le tout au nom d’Avitan.

« On lui a pris sa vie, mais sa mère et moi faisons notre possible pour contribuer à sauver des vies », poursuit-elle.

Kaye et la famille d’Avitan ont créé une page commémorative sur Instagram pour faire en sorte que son histoire soit connue.

Elle réfléchit à la façon dont elle souhaite que l’on se souvienne de son petit ami, de celui avec lequel elle voulait passer sa vie.

« Quelles que soient les circonstances, il avait toujours quelque chose de gentil à dire », conclut Kaye. « C’était quelqu’un de profondément droit. »

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